‹ Une mission dans le Sud OranaisChapitre 3 sur 14 · DE LES TRAVERSER · texte numérisé non relu

DE LES TRAVERSER

Mouvement du sable dans les dunes. — Lorsque le vent

vient agir sur une certaine masse de sable il en plisse la surface comme il ferait sur une mer liquide, et, suivant que sa direction est plus ou moins constante, en raison aussi des accidents que présente le terrain, il donne lieu à la formation de dunes allongées ou de dunes mamelonnées.

M. Mares a décrit dans une de ses excellentes notes les phénomènes qu'il a observés dans les dunes du Souf entre

El-Oued et Touggourt. « Dès que le vent souffle régulièrement d'une même direction, dit-il, les dunes prennent bientôt une forme générale présentant une croupe et un pic ; elles s'orientent toutes avec une grande régularité, le dos du côté du vent, le pic h la face opposée. Une arête nettement tranchée se trouve au point de contact de ces deux parties et forme un angle droit avec la direction du vent. »

La dune orientée présente alors la forme d'un carré à large base coupé par la moitié : c'est le sif . Les grains de sable qui en composent la surface glissent les uns sur les autres avec une grande facilité.

Les courants sableux qui sous l'impulsion du vent circulent sur la croupe de la dune se retournent sur la face taillée à pic et se rejoignent pour former un remous ascendant gui fait comme l'on dit fumer la dune.

En dehors de cette circulation nous avons pu observer que les cols qui séparent les dunes sont parcourus par des courants particuliers qui alimentent à la fois le remous ascendant et le courant de la croupe de la dune voisine.

Il y a donc en dernière analyse un véritable échange de sable d'une dune à l'autre.

Nous pouvons maintenant entrer dans l'explication complète du phénomène. Le vent écrête les premières dunes qu'il rencontre, les emprunts qu'il leur fait sont les plus considérables et constituent à peu près exclusivement la masse circulante qui parcourt la surface des dunes, de telle sorte que les emprunts et les apports s'équivalent ou à peu près sur chaque monticule. Sur la plus grande partie de la surface sableuse, la puissance motrice du vent est donc à peu près uniquement employée à mettre en mouvement cette masse circulante.

Les emprunts de sable y sont insignifiants, la^pjupart du temps, et tout se réduit finalement à un transport d'une lisière

de la dune à l'autre, le stock enlevé à l'une d'elles étant reporté sur l'autre ou s'accumulant partiellement sur les obstacles qu'il rencontre.

Pendant ce mouvement les dunes s'orientent comme nous l'avons vu, il s'établit une forme d'équilibre qui persiste tant que dure l'action du vent ; dès qu'elle a cessé, certains talus trop raides s'éboulent et les dunes reprennent leur forme générale primitive qui, à la longue, devient à peu près constante. Le noyau central durci s'agglomère, s'il n'est déjà résistant ; la dune presque toujours est consolidée par la croissance du drin, du r'tem, des tamaris, etc., et il n'est pas rare de lui voir conserver la forme du sif .

On voit donc que les dunes sont dans une sorte d'état d'é • quilibre même individuel. Elles forment dans leur ensemble de véritables mers dont les rives seules varient un peu, mais d'une manière inappréciable pour l'observateur. S'il y a prédominance d'action de certains vents par rapport aux autres, la dune marchera suivant leur direction, mais d'un mouvement extrêmement lent.

On le voit aussi, cette circulation est incompatible avec l'hypothèse d'une séparation nette et tranchée entre les cordons qui prendraient naissance par suite de la lévigation opérée par le vent.

Hauteur et espacement normaux des dunes. — Il est à

remarquer que la hauteur des dunes formées par le vent varie avec la ténuité des particules sableuses qui les composent. Les dunes les plus élevées sont souvent formées de grains extrêmement fins.

C'est un fait analogue à celui que l'on peut observer pour les liquides. Les vagues produites par un vent donné sont d'autant plus considérables que le liquide est moins densô.

Pour le sable on peut dire que la surface d'équilibre d'une dune prend des dimensions d'autant plus considérables que ce

dernier est plus tenu. Les différences de hauteur proviennent ici non pas des variations de densité, mais bien de la ténuité plus ou moins grande des grains de sable, la densité de la masse pouvant malgré cela ne pas varier sensiblement.

C'est qu'en effet, un vent d'une puissance déterminée peut mettre en mouvement un poids plus considérable de sable fin que de sable gros, et cela se conçoit, car plus la masse est divisée, plus la surface sur laquelle il agit est considérable à égalité de poids. Or la forme d'équilibre de la dune se règle en raison de la masse que le vent est capable de mettre en circulation.

Supposons, en effet, que les dunes de sable fin puissent rester aussi rapprochées que les autres, la masse circulante étant plus considérable, les cols qui les séparent seront plus encombrés, et il arrivera inévitablement qu'ils s'ensableront peu à peu. Les dunes se réuniront alors pour en former de plus considérables.

Il y a par la même raison, et nous avions été frappé de ce fait dans le cours de notre mission, un écartement normal entre les dunes élémentaires qui seul leur permet de se maintenir indépendantes.

(Cette observation peut être de la plus grande utilité pour le constructeur qui devra déterminer sur place en vue de l'établissement de certains ouvrages cet écartement qui varie naturellement avec l'état de la dune et les circonstances locales.)

Il ne faudrait pas toutefois conclure de cette observation que les immenses dunes que l'on signale en divers points du Sahara résultent toutes d'une semblable agglomération et sont par là même formées de particules beaucoup plus ténues que d'autres. Ce serait beaucoup trop généraliser le phénomène. Elles peuvent, en effet, nous l'avons vu, avoir été constituées par des dépôts sous marins ou sous-lacustres à la façon des

bancs de nos fleuves actuels dans lesquels il n'est pas rare de retrouver ces monticules coniques qui revêtent sous l'action des eaux une forme d'équilibre semblable à celle que les dunes affectent sous l'action des vents.

Possibilité de traverser les dnnes en voie ferrée. — Bien

que le constructeur n*ait pas à redouter ces ensablements imprévus et subits que l'on s'est plu à signaler comme une (les causes d'insuccès pour le ckemin de fer transsaharien, il doit compter avec cet envahissement lent et continu produit par l'action des vents dominants qui pourrait a la longue compromettre le bon fonctionnement des ouvrages ou en tout cas exiger des frais d'entretien énormes.

La règle qu'il doit absolument s'imposer, c'est de troubler le moins possible l'état de choses établi.

Ce qui se passe actuellement dans certains ports dont les jetées ont dû être allongées démesurément par suite du dépôt continuel des sables et des vases, montre qu'il est toujours imprudent d'opposer un obstacle absolu aux phénomènes naturels de ce genre.

De même, barrer une dune par un obstacle transversal, c'est se condamner presque toujours à le voir surmonté par les apports dus à la circulation dominante, c'est parfois même provoquer l'élargissement, l'épanouissement de la dune et par conséquent l'interruption de la voie aux deux extrémités de l'ouvrage. Ce dernier peut ne pas souffrir d'un ensablement qui se produirait dans sa partie courante, et c'est le cas des parasables voûtés, mais on le voit leurs têtes devront être protégées d'une façon toute spéciale.

Nous citerons à l'appui de ce fait l'envahissement de certaines oasis par les sables qui après s'être accumulés le long des murailles qui les enceignent, les franchissent et pénètrent dans les jardins ; l'interruption fréquente de certaine? routes, etc.^ etc.

Il importe donc de garantir l'avenir par de judicieuse^ précautions.

Traversée des dunes peu élevées (0™,50, l"", l'",50). —

Comme le démontre l'examen des routes qui traversent des dunes peu élevées, la voie pourrait dans ces régions être établie sans précautions spéciales sur un remblai peu saillant ou même à fleur du sol, dans certains cas. C'est qu'en effet la circulation n'est par alors interrompue d'une façon notable; elle peut s'opérer par-dessus le remblai dont le vent balaye constamment la surface et n'y laisse subsister aucun dépôt sérieux pourvu toutefois que cette dernière n'offre pas d'obstacles saillants.

La route de Laghouat notamment n'est envahie que dans la traversée en tranchée du cordon principal qui est notablement élevé au-dessus de l'ensemble des dunes de Messerane.

Nous pensons qu'une tranchée de faible profondeur n'aurait guère non plus à redouter l'ensablement, mais ces ouvrages devront toujours être évités, quand faire se pourra.

Les remblais, s'ils permettent l'accumulation du sable sur l'une de leurs faces ou sur les deux et interrompent partiellement la circulation, lui rendent toute sa liberté dès que les apports ont atteint leur niveau. Pour les tranchées notables, au contraire, il est à craindre qu'elle ne se rétablisse que lorsqu'elles seront comblées en partie.

Traversée des dunes moyennes (2 à G"" de hauteur). —

11 serait illusoire de fixer d'une façon absolue la limite de hauteur à partir de laquelle la voie devra être protégée par des ouvrages spéciaux. Elle variera suivant la nature des lieux et leur examen seul permettra aux constructeurs de la fixer. Les chiffres que nous donnons, quoique étant jusqu'à un certain point l'expression de la vérité, devront être modifiéssuivant les circonstances locales.

Lorsque les dunes atteignent 3, 4, 5 mètres de hauteur et'

qu'elles ne sont pas complètement fixées, le volume de sable mis en circulation par les vents devenant considérable, il serait imprudent de jeter brutalement un remblai sur une semblable masse, remblai qui serait d'ailleurs assez coûteux. Il faut alors recourir à un mode d'établissement de la voie qui laisse autant que possible au phénomène son cours naturel.

Les parasables pourraient être employés dans ce cas, leurs tètes étant protégées spécialement, mais comme l'ouvrage dont nous esquissons ci -dessous le projet serait peut-être moins coûteux et certainement plus efficace, nous n'hésitons pas à le proposer.

La voie devrait être établie sur des supports réunis par des voûtes ou des poutres entre lesquels la circulation pourrait se faire. Leurs fondations ne présenteraient en Sahara aucune difficulté spéciale et ne sauraient être coûteuses.

L'espacement des supports devra être réglé suivant l'allure de la dune. Il faut prévoir que les piliers deviendront les centres d'autant de dépôts ou de dunes spéciales, et il importe de les maintenir indépendants pour éviter l'engorgement de l'ensemble de l' ouvrage.

L'espacement à adopter sera précisément l'espacement normal des dunes indépendantes dont nous avons parlé plus haut. Il appartiendra au constructeur de le régler par un examen minutieux et des études suivies faites sur place, et de se réserver au besoin même la possibilité de le modifier sans grande dépense.

Dans de semblables dunes les tranchées devront être prohibées autant que possible ; si elles sont de longueur minime une simple protection en forme de muraiUe ordinaire débordant à droite et à gauche sur les zones intermédiaires entre le remblai et la tranchée semble devoir suffire; elle pourra être complétée par quelques ouvrages de fixation des dunes de part et d'autre de la voie. De la sorte le régime général ne sera

que peu ou point troublé, car si la circulation est interrompue sur une faible longueur, elle pourra se rétablir par les extrémités de l'ouvrage.

Si la tranchée devait avoir une longueur notable, ce qui implique en même temps une certaine profondeur, il faudrait lui substituer une sorte de tunnel sur presque tout son parcours en ne négligeant pas l'exécution près des têtes d'ouvrages de défense particuliers.

Traversée des hantes dnnes. — Enfin, si les dunes atteignent des dimensions notables et si elles ne sont point absolument fixées, il faut se résigner à les traverser en parasable ou même en tunnel en certains endroits et dans ce cas de préférence à leur partie inférieure afin de laisser aux masses supérieures qui sont plus particulièrement mobiles toute leur liberté d'allures. Dans le voisinage des têtes les ensablements seront à craindre, il faudra prolonger le tunnel par un parasable un peu au delà du pied de la dune. Les têtes de ces ouvrages devront être protégées par des travaux de fixation : ils permettront de traverser les dunes moyennes, qui chaussent le pied des grandes, ou de iprotéger la voie contre les dépôts accidentels que l'interposition de ces ouvrages provoquera presque toujours.

Trop courts, les parasables seraient débordés immédiatement, car ils deviendront les centres d'ensablement qui finiront par atteindre les têtes ; trop larges, ils créeraient à grands frais une sécurité momentanée, mais qu'il sera encore plus difficile d'assurer lorsque les dépôts auront atteint les têtes et seront alimentés par une masse plus considérable que dans le premier cas.

Fixation des dunes. — Il pourra être nécessaire d'assurer la durée et le bon fonctionnement des ouvrages par quelques traviiux de protection comme la fixation de certaines dunes.

Dans certains cas il suffira de couronner leur crête qui nous

l'avons vu, est plus particulièrement mobile, par une enceinte en clayonnage ou en charpente.

Les Mozabites qui cultivent souvent les dépressions que Ton rencontre au milieu des dunes emploient ce moyen avec succès. On peut observer un ouvrage semblable à la Pointe de Grave, en France : son efficacité n*est plus contestable aujourd'hui.

Certains semis pourraient être aussi utilisés dans ce but.

Nous ne pouvons discuter ici le mode d'établissement de ces défenses ni leur distribution qui varieront suivant chaque cas particulier.

L'ouvrage finira souvent par être surmonté, mais comme il créera la sécurité pour un laps de temps assez long, les compléçfients peu coûteux de travaux à exécuter par la suite seront du domaine de l'entretien.

Déblai par le vent. — Les déblais qu'il sera parfois néces saire d'exécuter dans les dunes de sable mouvant pourront être souvent facilités par le vent, grâce à l'emploi de divers procédés parmi lesquels celui qui consisterait à ficher dans la dune des piquets assez espacés ne serait pas le moins bon. Sous l'action des vents ces piquets deviendraient les centres d'autant de petits remous ou tourbillons qui activeraient singulièrement les corrosions, absolument comme cela peut être observé dans les vases ou sables à la surface desquels circule de l'eau.

Si la dune est exclusivement sablonneuse, les surfaces mises successivement à nu par les érosions pourront être soumises à la même opération. On pourrait ainsi, au bout d'un temps qui dans certains moments de Tannée ne serait pas très long, faire disparaître une dune en tout ou en partie.

D'autres moyens pourront, on le conçoit, être employés pour concentrer autant que possible l'action du vent ; ils per-' mettront, dans beaucoup de cas, de diminuer la dépense occasionnée par les travaux, tout en les activant,

DE

TIARET A EL-MAIA

PRODUCTION, COMMERCE DES RÉGIONS QUE LA LIGNE EST APPELÉE A DESSERVI R, NÉCESS ITÉ DE L'ÉTABLISSEMENT D'UNE VOIE DE FER

Tiaret est situé sur les dernières pentes du Djebel-Guezzoul par 35^22' 48" de latitude nord et 1^5' de longitude ouest *. C'est un centre commercial et agricole important et trop peu connu.

Tiaret comprend trois quartiers distincts : la ville haute avec la redoute à 1080 mètres d'altitude, le village nègre et le village de Sidi-Khaled qui se développe de plus en plus sur la rive droite de TOued-Tiaret au pied du mamelon sur lequel sont érigés les marabouts de Sidi-Khaled père et fils.

Population. — La commune mixte comprend comme popu-

1 Nous avons déterminé nous-mème la latitude; quant à la longitude, elle résultç 4e rensèigaen^eats ^qal nous ne pouvons apprécier l*exactitude,

lation municipale 2478 individus (2050 agglomérés, 428 épars), la population civile flottante est de 135 individus. Les militaires sont au nombre de 695, soit au total 3308 individus.

La population du cercle militaire est de 20 859 Arabes, les uns sédentaires fixés dans le Tell; les autres, nomades, sont les Harrars. A cette population considérable viennent s'ajouter pendant quatre mois d'été 12 à 14 000 Arabes qui remontent du Sahara d'Alger et de l'annexe d'Aflon pour trouver de l'eau et des pâturages dans le territoire du cercle.

Observations diverses. — Les eaux de Tiaret, comme il résulte d'une excellente note qui nous a été communiquée par M. le docteur Barthélémy, sont bonnes, marquent en général 20 à 30® à l'hydrotimètre, contiennent très peu de sulfate de chaux.

La température ne descend guère à Tiaret au dessous de — 3®, la température maxima est de 37®.

Avant 1878 il était tombé en cette localité de 600 à 700 millimètres d'eau par an; en 1878 et 1879 seulement un peu plus de la moitié. Tiaret s'est ressenti de la sécheresse générale.

La pression moyenne peut être fixée à 665 millimètres, la pression normale en beau temps à 675. Les perturbations atmosphériques sont fréquentes.

Tiaret, dit M. Barthélémy, appartient par sa végétation aux climats tempérés du nord est de la France ; on n'y voit ni le figuier, ni le palmier, mais on y fait de belles moissons, et la vigne commence à donner de bons résultats,

Nous ajouterons que le ver à soie semble devoir prospérer dans les environs, dans des conditions exceptionnellement favorables.

Commerce. — L'étude spéciale que nous poursuivons ne nous permet pas d'entrer à l'égard des localités que nous

traversons dans des détails trop circonstanciés ; d'un autre côté, nous borner à une description aride du relief du sol ne serait pas non plus répondre au but que l'on doit se proposer pour l'étude d'une tête de ligne du transsaharien. Les intérêts locaux qui peuvent jusqu'à un certain point passer inaperçus dans l'étude de la grande artère soudanienne reprennent ici une certaine importance ; il faut chercher à faire profiter le plus possible la colonisation de l'exécution d'une œuvre qui n'a, somme toute, en vue que son développement. Les quelques renseignements qui suivent sont donc loin d'être inutiles.

Tiaret est à la fois le centre d'une production qui décuplera au moins avec le temps, et un point de transit des plus importants.

Laines. — H y a quinze ans, l'Algérie tout entière produisait 98 000 quintaux de laine, Tiaret lançait à lui seul dans la circulation le 1/5 de cette masse, soit environ 19 000 quintaux. On peut enregistrer aujourd'hui le chiffre de 25 000 quintaux qui sont, expédiés à Marseille, Dunkerque, Roubaix, le nord de la France.

Peaux. — Mille quintaux de peaux de mouton sont destinés au midi de la France sur une production de 8000 quintaux de peaux brutes.

Grains. — Les Arabes du Sud suppléent à l'insuffisance de leurs récoltes par des achats ou des échanges qu'ils viennent faire à Tiaret, qui est bien, suivant la pittoresque expression du bach-agha de Frendah, le port peut-être le plus important de la mer saharienne *.

Tous les ans, en moyenne, 30 000 quintaux de grains partent du marché de Tiaret pour le Djebel- Amour.

1 Un journal françtis illustré donnait il y a quelque temps une $;:ravure représentant Tiaret sur le bord de la Méditerranée. Il a sans doute été trahi par cette expression du bach-agha. Tiaret est à 200 kilomètres environ de la côte, on conçoit dès ors sans peine que les navires n'aient pu venir accost r ses quaia.

Les Harrars apportent un contingent de 3144 quintaux de blé et 21540 quintaux d'orge. (Intentionnellement nous n'arrondissons pas les chiffres fournis par les statistiques récentes.)

Bestiaux. — Les bestiaux affluent à Tiaret, on compte 310 000 moutons brebis ou chèvres, 800 porcs, 600 veaux, 11190 vaches et bœufs exportés ou importés par an. 7000 chameaux, chevaux, mulets et ânes, paraissent sur le marché.

Les chevaux du paj's sont très estimés ; le gouvernement a installé près de Tiaret une jumenterie et un dépôt d'étalons.

Épiceries, comestibles, produits divers. — Les épiceries

et comestibles entrent pour 51 500 quintaux dans le commerce général.

Nous passons sous silence une foule de produits spéciaux ou de matières premières qui commencent à être exploités et qui constitueraient des éléments sérieux de trafic à la suite de rétablissement d'une voie ferrée.

Interprétation des chiffres fournis par les statistiques.

— Il y a déjà à Tiaret un notable excédent des productions sur la consommation.

La commune de Tiaret cultive environ 1000 hectares et produit 15000 quintaux de blé, orge ou avoine, alors qu'elle n'en consomme que la moitié ; elle fabrique 4500 hectolitres de vins, vinaigre, bière, et n'en consomme que 3000. Mais ces excédents sur les produits de première nécessité, s'ils âont un indice certain d'une prospérité qui s'affirme, ne suffisent pas à justifier le trafic énorme des bestiaux qui se chiffre par millions ; une pareille accumulation ne peut être que le résultat d'échanges qui ont pour théâtre principal le marché de Tiaret.

En outre, d'importantes transactions se font dans les tri

bus et échappent totalement au marché. Nous avons vu en effet que le Djebel- Amour venait prendre à Tiaret 30 000 quintaux de grains qui ne représentent qu'une valeur de quelques centaines de mille francs. Ce chiffre de 30 000 quintaux est bien inférieur au chiffre que nous donnons plus loin des achats faits parles gens du Sud, qui donnent en échange leurs bestiaux ; il faut donc admettre que beaucoup d'entre eux ne viennent pas trafiquer jusqu'à Tiaret.

Le résultat final n'en est pas moins un apport considérable de bestiaux sur ce marché.

Tous les lundis, les bestiaux, les chevaux, les laines, les tapis, les grains y affluent, et il ne faut pas s'étonner devoir à certaines époques de l'année 10 à 15000 personnes encombrer l'amphithéâtre qui borde la route immédiatement au nord-ouest de la redoute.

Sur les 11 190 vaches, bœufs, taureaux qui arrivent annuellement à Tiaret, cette localité n'en consomme que 830. Retranchons des 7000 têtes indiquées plus haut les chameaux qui ne font guère qu'apparaître et disparaître, et il restera 3000 chevaux, mulets, ânes, sur lesquels une centaine au maximum restent à Tiaret ; quant aux 3^7 000 moutons, ils sont tous expédiés ; la consommation locale n'en absorbe que 2100.

Il y a donc là un marché de premier ordre qui n'est, comme nous venons de le voir, que la résultante finale de transactions de tribu à tribu qui échappent à toute analj^se.

Rien ne s'oppose donc à un accroissement considérable de Tiaret, car la majorité de ces transactions lui seront rendues le jour où sa production en céréales, qui n'est encore que bien limitée, se multipliera par une utilisation complète des excellentes terres de culture qui l'environnent.

Dire que cet accroissement est possible, c'est s'attendre à le voir trn jour ou l'auti^e se réaliser. Que fàut-il pour cela?

— Assurer la rapidité des transports, et partant, leur économie.

Pour ne citer qu'un exemple, les dattes qui au M'Zab valent 30 francs le quintal, atteignent le prix de 80 francs à Tiaret. La datte constitue cependant un des principaux aliments du peuple arabe.

Au M'Zab la difficulté des communications rend la situation encore plus déplorable, car le blé, l'élément nutritif par excellence, est grevé de frais de transport considérables ; on y donne plusieurs mesures de dattes pour une de blé.

Dans le sud de l'Algérie, les sécheresses de plusieurs années ne sont pas rares ; ce pays vient d'en éprouver une assez désastreuse pour que la mortalité des bestiaux ait pu atteindre 40 et 50 pour 100 de leur effectif.

Le seul cercle de Géryville a perdu 200 à 250 000 têtes de bétail.

A chaque instant, sur nos pas, nous rencontrions des cadavres de moutons, de brebis, et surtout d'agneaux que leurs mères ne pouvaient allaiter.

Que reste-t-il en pareil cas aux gens du Sud pour parer à l'insuffisance encore plus marquée de leurs récoltes, insuffisance qu'ils rachètent en vendant leurs bestiaux?

Le gouvernement est alors obligé d'intervenir, de fournir des secours en nature ou tout au moins de dégrever les impôts: le résultat final est une perte d'argent notable pour le budget.

On ne doit pas considérer l'établissement d'une voie de fer comme une entreprise commerciale ou industrielle devant fournir toujours le tant pour cent nécessaire au service des intérêts et à l'amortissement du capital engagé ; il faudrait dans cet ordre d'idées renoncer à construire la plupart des réseaux secondaires qui, même en France, sont loin de réaliser ces conditions.

Et cependant, si improbable que cela puisse paraître, au

premier abord, il se pourrait fort bien qu'en dernière analyse, rÉtat tirât profit de l'installation d'une voie ferrée destinée à relier le Tell au Sud.

Les pertes occasionnées par la sécheresse dans les seuls

cercles de Tiaret, de Géryville et dans l'annexe d'Aflon, se chiffrent par millions, elles seraient presque doublées pour la France et l'Algérie si comme l'humanité l'exigerait dans certains cas extrêmes, il devenait nécessaire de ravitailler les populations éprouvées, car il faudrait compter en face d'une perte en bestiaux, la dépense nécessitée par le ravitaillement.

1)11 chemin de fer eût permis d'évacuer en temps utile sur des régions moins déshéritées ou de vendre ces troupeaux, il pourrait en tout temps sauver le pays de la ruine et empêcher la destruction de ressources qui ne peuvent être reconstituées qu'en plusieurs années.

La voie de fer permettrait en outre l'occupation définitive et assurée du Sud, en temps d'insurrection ellejeterait rapidement sur certains points les contingents et les ressources nécessaires pour l'étouffer.

Le coût des transports serait ainsi considérablement diminué; somme toute, on le voit, une voie ferrée pourrait économiser à l'État des millions ; sa construction ne serait pas très coûteuse, et il se pourrait bien qu'avec le temps on regagnât indirectement le capital engagé. L'occupation nécessite, en effet, des dépenses considérables qui pourraient être réduites.

L'Etat peut faire des opérations à longue échéance, ce n'est pas, pour nous servir d'une comparaison vulgaire, une petite ménagère préoccupée de la nécessité d'équilibrer chaque année ses recettes et ses dépenses. Il dispose d'un crédit considérable et peut réaliser des opérations de longue haleine qui seraient imprudentes pour des particuliers, surtout

lorsqu'il s'agit pour lui de satisfaire des intérêts de première néccessité.

Si donc les chemins de fer en question ne rapportent que peu tout d'abord, comme ils sont de nature à éviter tôt ou tard à l'État des dépenses considérables, ils sont suffisamment motivés.

Quelle valeur prennent ces arguments lorsqu'il s'agit non pas de l'occupation seule de l'Algérie, mais de la conquête de tout le nord-ouest de l'Afrique.

Si donc l'on apprécie le mérite, la valeur d'un chemin de fer aux services rendus, ceux-ci sont de la première urgence.

Montrons toutefois que les intérêts immédiats auxquels ils donneront satisfaction ne sont pas absolument négligeables.

La population du cercle de Tiaret est de 20 859 Arabes, celle du cercle de Gery ville de 19 927, celle de Frendah de 26403, ceUe de l'annexe d'Aflon de 10 888, soit au total 80 000 âmes environ : hommes, femmes et enfants.

Frendah possèJe 4258 chameaux, Tiaret, 10 839, GéryviUe 24 779, Aflon 10 485, soit au total 50 000 chameaux.

Les pâturages nourrissent, dans ces régions, 32 à 35 000 bœufs et près de 2000000 de moutons ou chèvres.

Les gens de Frendah produisent en blé et orge bien au delà de leurs besoins, aussi n'ont-ils que 18 têtes de moutons ou chèvres par habitant.

Les Harrars (cercle de Tiaret) se suffisent en céréales, on trouve chez eux 21 têtes de moutons ou chèvres par habitant.

Les gens de Géryville et du Djebel-Amour rachètent l'insuffisance de leurs moissons en élevant de nombreux troupeaux, ils possèdent 28 à 29 têtes de moutons ou chèvres par habitant.

Ils doivent acheter annuellement une quantité de blé et d'orge, que l'ont peut évaluer à 160 000 quintaux.

En admettant que ces achats, en raison de la position centrale de la route commerciale du Kheneg-Melah de Kheneg- Souk àTiaret, se fassent pour la moitié dans ce dernier cercle, le restant étant réservé à ceux de Frendah et de Saïda, on voit que les achats de blé et d'orge devraient représenter 80 000 quintaux pour Tiaret. Nous n'en avons noté que 30 000 ; l'excédent résulte, comme nous l'avons dit, de marchés qui passent inaperçus.

Géryville (nous parlons toujours du cercle tout entier) exporte à Saïda, Frendah, Tiaret, 175 000 moutons, le Djebel- Amour doit envoyer à Tiaret un peu moins de la moitié de ce chiffre, ce qui donne un total de 250000 moutons exportés.

Nous avons vu plus haut que les gens du Sud possèdent par habitant neuf moutons de plus que ceux de Frendah et de Tiaret; en multipliant ce nombre par la population on retrouve le chiffre précédent qui, étant le tiers du chiffre total des troupeaux, représente une production annuelle ordinaire. Dans le Nord la production annuelle, le disponible des troupeaux est consommé en grande partie par les indigènes; dans le Sud, au contraire, ces derniers mangent peu de viande.

La situation agricole des gens de Géryville et du Djebel- Amour est très facile à établir. Leur fonds courant principal estconstitué par les 250 000 moutons signalés plus haut. Année moyenne un quintal d'orge vaut un mouton, soit 12 francs environ ; l'excédent de valeur qui existe pour les moutons leur sert à payer l'augmentation de dépense qui résulte de ce que l'approvisionnement qu'ils achètent contient aussi du blé.

Tout compte fait, il reste 4 à 600 000 francs par an aux gens du Sud, avec lesquels ils ont à acheter des dattes, du tabac, des effets. Ils consomment 7000 quintaux de dattes (210 000 francs) environ et en apportent 5 à 6000 sur les

marchés. Résultat anal, il reste quelques francs par an à chaque habitant.

L'équilibre sur lequel est basée leur existence est réglé d'une façon si précise que la moindre perturbation peut amener des désastres.

Vienne la sécheresse, les troupeaux mourront, ou se ven dront à bas prix, par surcroît de malheur les céréales seront chères et il pourra en résulter des disettes.

Qu'un chemin de fer soit établi, les troupeaux seront sauvés pendant ces affreuses périodes, l'Arabe du Sud pourra en les vendant k temps assurer sa subsistance en attendant la reconstitution de ses troupeaux.

Que des communications régulières s'établissent, ces derniers se vendront plus cher aux époques propices, la culture se développera avec la possibilité d'utiliser à meilleur compte et plus intelligemment les ressources naturelles. Les Arabes du Sud se suffiront ; leurs gains annuels s'augmentant, ils seront à l'abri de la misère ; et dans l'impossibilité absolue où ils se trouveront d'essayer de secouer notre joug ils reporteront leur activité sur les travaux agricoles, ou deviendront les auxiliaires delà colonisation qui s'étendra efficacement jusque chez eux.

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