‹ Une mission en Vendée 1793 [i.e. dix-sept cent quatre-vingt-treize]Chapitre 8 sur 27 · DÉCISION · texte numérisé non relu

DÉCISION

Le district du Faouët doit justifier Timpossibilité oîi il est de remplir toutes les réquisitions qui lui ont été adressées. Il doit présenter un tableau de son approvisionnement et de la consommation, et surtout empêcher que les grains de sa commune ne soient portés dans un autre district.

20 Frimaire.

J'écris au ministre Dalbarade :

« J'ai reçu ta lettre, citoyen, et j'ai vu avec une bien douce satisfaction que tu avais fait justice d'un intrigant qui t'avait été dénoncé par les patriotes. Tu m'invites à te désigner les bons citoyens propres à occuper les places qui dépendent de ton ministère; je t'en ai désigné peu parce qu'il y en a peu de sûrs, et que les hommes sûrs sont les seuls sur lesquels je voudrais appeler ton choix. Je te désigne aujourd'hui le républicain Barbieu, de.Lorient, pour garde-magasin des vivres du port, à la place de Chardon, qui, plus que suspect par son incivisme, doit être destitué et déjà est en état d'arrestation. Barbieu a tout perdu par la Révolution; il l'a constamment servie, et je ne doute pas que tu n'accèdes à ma demande. Veuille me répondre de suite à Lorient. Tu auras servi un père de famille bon patriote et la République. »

Adresse c?w 21 ftnmaire, — La Société populaire et montagnarde de Lorient à ses concitoyens des campagnes et des communes voisines.

« La Société populaire montagnarde de Lorient, qui s'est empressée d'établir des clubs dans les ca];npagnes, qui s'occupe journellement de la propagation des lumières, vient d'ouvrir dans son sein une discussion dont les ennemis de la chose publique voudraient lui faire un crime. Elle doit, par une explication franche, prévenir les calomnies qui tendraient à vous égarer. Plus rapprochés de la nature que les habitants des villes, plus simples, plus vertuejix et plus accessibles à cette crédulité qui conduit à l'erreur, plus éloignés des événements politiques qui ne paraissent à vos yeux que dans une perspective lointaine, vous pouvez plus facilement être trompés en vous trompant sur notre compte. On chercherait à nous diviser les uns et les autres, et nous voulons être amis parce que nous sommes vos concitoyens et vos frères, parce que nous avons tous les mômes intérêts, les mêmes sentiments, la même patrie. On a voulu rejeter sur la Société tout entière le tort de quelques expressions peutêtre exagérées, d'opinions peu circonspectes, comme si la liberté de penser, qui doit surtout présider aux délibérations d'une société populaire, avait permis de fixer les limites précises à chacun des orateurs qui ont parlé sur la question, comme si une société pouvait être collectivement responsable d'une opinion particulière exprimée dans son sein, comme si chaque opinant n'était pas seul et personnellement comptable de ce qu'il dit. On a voulu insinuer que la religion avait été attaquée par nous, lors même que, jaloux de la venger.

nous avions attaqué seulement les crimes de ses ministres. La religion existe et existera toujours parce qu'elle est le lien secret, la chaîne invisible qui, par la conscience et la pensée, unit Thomme avec Dieu, et que la conscience et la pensée de Thomme ne peuvent être enchaînées par les lois sociales. La religion de chacun sera toujours libre et plus libre que jamais sous le gouvernement républicain, mais il faut se garder de confondre la religion avec ceux qui s'en disent les interprètes, Dieu avec le prêtre. Quel a été le but et quels doivent être les résultats de la discussion ouverte? Nous allons vous le dire avec franchise. Le but a été d'éclairer le peuple, de montrer l'union du trône et de l'autel, cette coalition combinée des rois et des prêtres contre les droits du peuple. La Révolution a prouvé l'existence de ce pacte abominable de la force et du mensonge contre l'erreur et la faiblesse. Comparez, en effet, le raisonnement dont s'étayaient autrefois les royalistes et celui dont les fanatiques s'étayent aujourd'hui. Que disaient les royalistes lorsqu'il fut question de renverser le trône? Sans trône et sans rois, point de gouvernement. Notre constitution républicaine et populaire a pulvérisé leur absurde sophisme. Que disent maintenant les fanatiques? Sans églises et sans prêtres, point de religion. Ils osent afflrmer que toucher au sacerdoce c'est toucher à la divinité ; mais eux, qui parlent d'athéisme, qu'ils viennent dans un temple. Qu'y voient-ils? Qui leur atteste l'existence de l'Être suprême? Tout ce qui est ici, dit l'athée, moi et mes semblables l'avons fait. Ces pierres ont été entassées les unes sur les autres par la main des hommes ; une main humaine a construit cette voûte, a dressé cet autel. Gomment puis-je croire, dit-il encore, à un être infini dont rien ne me retrace les œuvres et la puissance?

Athée, suis mes pas ; vois ce temple de la nature, la campagne; regarde le ciel! Est-ce toi dont la main a suspendu le soleil sur nos têtes, dont la volonté règle Tordre invariable des choses, le cours des astres, la succession des saisons? Il se tait, il reste confondu. Vous le voyez, les églises et les temples ne font rien à l'existence de la divinité. Jetons un regard sur les prêtres. Intermédiaires sacrés entre Dieu et les hommes, ils vous interdisent une communication directe avec l'Être suprême. Pourquoi l'auteur des choses qui a créé la sainte égalité, dont il a gravé le caractère ineffaçable dans nos cœurs, voudrait-il que parmi ses enfants les uns pussent converser librement avec lui et que les autres fussent obligés d'avoir recours à un interprète? Mais si telle avait été sa volonté, s'il eût réservé ce privilège aux prêtres, ne leur eût-il pas donné une marque distinctive qui les séparât de l'homme et de la femme et fût le sceau de leur divin caractère? Ou bien, n'aurait-il pas, pour les recevoir, créé un monde intermédiaire entre le ciel et la terre? Dieu ne l'a pas voulu; il n'a pas donné aux ministres du catholicisme ni des autres sectes des brevets signés de lui. Qu'ils cessent donc de s'arroger une supériorité insultante, de se placer entre le créateur et la créature, de se dire les envoyés du ciel. Une pareille affirmation est un blasphème contre l'égalité sainte établie par Dieu môme ; elle blesse tous les droits que notre sainte constitution nous a rendus. Ceux qui s'en glorifient sont des êtres contre-révolutionnaires par essence. Le but a donc été d'instruire le peuple en lui montrant quels sont les prêtres et l'autel de la religion et de Dieu. La religion et l'Être suprême sont éternels comme la nature et la liberté. Les résultats de la discussion doivent être de provoquer la stricte exécution des décrets de la Con-

vention nationale sur les prêtres, de circonscrire les ministres de la religion dans leurs temples, en protégeant toujours le libre exercice des cultes, de faire voir que ceux qui, par le célibat, voudraient s'isoler encore de leurs semblables et violer les lois naturelles et sociales, doivent être exclus de la société et relégués dans des contrées aussi sauvages que leur âme; que ceux qui voudraient, par une langue étrangère et inconnue, tromper encore le peuple, doivent être tenus de faire entendre dans la langue nationale les prières qu'ils disent adresser, au nom des peuples, à TÉternel ; et lorsque, après avoir consacré la liberté des opinions et des cultes, nous aurons prouvé que Dieu est le Père de l'égalité, et l'institution sacerdotale, telle qu'elle existe aujourd'hui, destructive de l'égalité, nous aurons déjoué les manœuvres de tous les ennemis de la patrie; défions les calomnies de ceux qui, affectant de confondre ce qui est séparé par la nature et la raison, nous accusent de parler contre Dieu et la religion, quand nos voix et nos efforts ont concouru à la venger des crimes de ceux qui usurpent ces noms sacrés. Resserrons entre nous et nos frères des campagnes les liens de la fraternité. Soyons toujours unis; rejetons ceux qui voudraient nous diviser; chérissons la liberté et l'égalité, la République une et indivisible, et que nos cœurs, dépositaires de toutes les vertus, offrent autant de temples à la divinité. »

21, 22, 23 et 24.

La discussion sur les prêtres qui s'est échauffée dans le sein de la société populaire, qui peut-être n'aurait pas dû y être mise en avant, mais qui, ouverte une fois, devait amener un utile résultat, a donné occasion de réclamer une loi sévère contre le célibat qui est un

crime social, une interdiction stricte de toute marque extérieure du culte, une célébration solennelle des décadis, etc. La société arrête qu'elle ne recevra parmi ses membres ni nobles ni prêtres.

Le 23. — Du Port-Liberté.

J'écris à Robespierre la lettre suivante :

« J'apprends, mon bon ami, quoique indirectement, que le cousin de Barère, actuellement commissaire du ministre de la marine, à Lorient, vient de m'étre adjoint par le Comité de Salut public et j'avoue que j'ai pu moi-même donner lieu à cette adjonction par une lettre, quoique assez froide, qu'on m'avait pressé vivement d'écrire à Barère. Je te prie d'empêcher que personne ne me soit adjoint, et voici pourquoi : Le Comité de Salut public m'a donné une marque de sa confiance; chargé seul d'une mission, je l'ai remplie, je puis le dire, avec zèle, et je me plais à croire que j'ai fait quelque bien. Tant que je suis seul responsable de ma conduite, je ne crains rien ; j'ai la conscience de mon civisme; mais si je suis adjoint à un second, je ne puis plus répondre des choses dont le mérite ou le blâme sera partagé avec un autre. S'il est républicain, son républicanisme est à lui, et je n'ai rien à y prétendre ; s'il est mauvais citoyen, son incivisme appartient à lui-même ; je ne dois en rien m'associer à ses fautes. Je crois donc, mon bon ami, pour moi et la patrie, devoir agir plus utilement seul qu'avec un adjoint et je dépose mon opinion dans ton cœur en te priant d'empêcher toute adjonction. Je t'embrasse et vais continuer de servir la République dans le cours de ma tournée. Ici je n'ai pas perdu mon temps et je vois l'opinion publique s'épurer et s'élever à la hauteur du

vrai républicanisme. J'ai reçu ta lettre qui m'a causé une bien douce satisfaction et j'y ai répondu. »

Du 24.

J'écris au Comité de Salut public, à Bréard à Brest, à Bertrand Barère à Paris. J'ai vu la société populaire de Lorient se régénérer, et s'élever à la hauteur de la Montagne ; j'ai vu le Port-Liberté se purifier par Téloignement d'un fédéraliste intrigant, qui, quoique détenu, était encore l'âme des conciliabules contre-révolutionnaires. Je vais à Ploërmel, village peu éloigné de Lorient, oh je fais abattre des couronnes qui couvrent une croix, en laissant néanmoins subsister la croix, et ce ménagement politique pour des signes que le fanatisme a rendus respectables est plus funeste au fanatisme qu'une persécution apparente qui le réveillerait et lui donnerait plus d'énergie.

J'ai vu par moi-môme les pressants besoins de la commune de Lorient et je m'empresse d'appuyer la demande faite par les municipaux de cette commune. Le triomphe de l'aristocratie serait d'y altérer la bonté de l'esprit public par le manque de subsistances et il est de la justice et de la politique de déjouer, en prévenant la disette, les projets des ennemis du peuple.

Je crois devoir attester la vérité des faits exposés par les municipaux de la commune de Lorient et réclamer des secours indispensables pour cette commune et qui sont dus plus particulièrement encore au patriotisme des habitants.

Du 25.

J'écris à Tréhouard :

(( Je me disposais, mon bon ami, à me rendre à Jos- Selin et Pontivy ; mais deux motifs, dont je dois te faire

part, m'ont déterminé à t'écrire avant d'agir, et j'ai cru que tu te déciderais peut-être à faire de suite par toimême ce que l'intérêt de ces contrées et l'exécution de la loi réclament. Une lettre de ton collègue Prieur m'avertit, en me parlant du renouvellement des autorites constituées du Morbihan, que les députés seuh doivent l'opérer ; un article de la loi sur le mode de gouvernement révolutionnaire interdit expressément toute délégation de pouvoir et, certes, les agents qui ont pensé bouleverser le Morbihan et que tu as prévenus et réprimés, ont trop justifié la nécessité d'une loi sévère à cet égard qui renfermât chacun dans ses propres fonctions pour assurer la responsabilité de chacun, et obvier à la subdivision de pouvoirs trop multipliés, d'où résultent IMmpunité du crime et le malheur du peuple. Le texte de la loi et l'article précis de la lettre de ton collègue m'ont arrêté. N'ai-je pas eu raison? Réponds-moi. »

26 Frimaire.

« Je pars le soir de Lorient pour aller à Vannes dissoudre l'armée révolutionnaire dont plusieurs actes nous avaient été dénoncés, et prendre des renseignements positifs et détaillés sur la conduite de ses chefs. Je m'arrête sur ma route aux deux districts d'Hennebont et d'Auray, et j'apprends par deux courriers successifs que les rebelles, repoussés au Mans, à Saumur, la Flèche, Angers, refluent sur le Morbihan, où de prompts moyens de défense deviennent nécessaires. Je fais partir d'Auray pour Quiberon, Digeon et Lavalette que j'ai chargés de l'inspection et delà tournée des côtes pour m'en rendre un compte détaillé. Arrivé à Vannes, je trouve tout tranquille. J'écris à la société populaire de Lorient, et à Tréhouard. »

27, de Vannes.

Lettre à Tréhouard,

« J'arrive de Vannes, mon bon ami. Je m'empresse de t'écrire. Tout est tranquille sous tous les rapports. L'armée révolutionnaire n'existe plus. Le décret d'après lequel je devais la dissoudre m'avait précédé ; et Avril, rentré dans les simples fonctions d'adjudant général, a été occuper le poste de la Roche-Sauveur, et disposer ses forces pour couvrir la Vilaine dès la première nouvelle de l'approche des brigands. Lebatteux est retourné modestement à Redon et nos braves soldats ne songent plus qu'à révolutionner contre les brigands. Je n'ai pas voulu, néanmoins, que le mal fût impuni, et j'ai chargé l'administration du département de recueillir les renseignements les plus exacts, soit sur les arrestations illégales, soit sur les vols qui ont pu être commis, soit enfin sur les vexations qui ont pu être exercées.

« Les brigands, qu'on disait à deux pas, sont au moins à six journées de distance, et tellement excédés qu'ils ne sont guère à craindre. Du reste, nous allons prendre toutes les mesures que le salut public réclame. Je n'ai rien de nouveau à t'apprendre. »

28 Frimaire.

A Prieur de la Marne, à Laval, ou en son absence à ses collègues Tureau et Bourboite.

« Nous nous occupons, mon bon ami, de couvrir tous les points importants de la Vilaine. Tous les passages vont être bien gardés. Nous n'avons pas beaucoup de. forces, mais nous les disposons de manière que l'en-

nemi puisse également de tous côtés être bien reçu. Nous espérons que la partie de Rennes sera sur ses gardes. Nous n'avons rien de positif sur la marche et les mouvements de l'ennemi, ni de ses troupes. Tu sens combien il importe que nous en soyons instruits. Établis donc avec moi une correspondance active, et de suite écris-moi à Vannes. Vous suivez Tennemi de près, et nous sommes assez forts pour résister jusqu'à votre arrivée. Ne tardez pas, et, pour peu qu'il y ait de concert entre nous, nous aurons les restes de ces scélérats de brigands. »

Du 28.

A V administration du département, 26 frimaire au soir.

« Je me rends auprès de vous, citoyens, pour mettre â exécution le décret qui supprime les armées révolutionnaires, et je vous prie de recueillir et me donner à mon arrivée tous les renseignements possibles, relatifs à la conduite de l'armée soi-disant révolutionnaire qui a passé à Vannes, et des chefs ou commissaires, militaires ou civils, qui la dirigeaient ; votre patriotisme vous impose le devoir de me dire la vérité tout entière, et j'ai lieu d'espérer que, sans ménagement ni considération personnelle, vous m'apprendrez tout ce qui est parvenu à votre connaissance. Le salut public l'exige et la patrie l'ordonne. Amitié et fraternité.

« P, S. — J'ai trouvé en route le courrier que vous adressiez à Tréhouard. Je vais m'occuper de faire revenir les courriers qui sont à Hennebont. Vous avez dû faire élargir Laumailler, avec lequel je vous invite à prendre de suite tous les moyens de défense pour le passage de la Vilaine. Veuillez me préparer pour de-

main sans faute tous les renseignements que je vous demande dans ma lettre, et tous ceux qui sont relatifs soit à la marche des brigands, soit à Tétat et à la dis~ position de vos forces, soit enfin aux mesures qu'il est instant d'adopter. »

ARRÊTÉ

« Le citoyen Laumallier, en exécution de la lettre du député Tréhouard, à l'administration du département du Morbihan, est réintégré dans les fonctions qu'il a remplies jusqu'à présent, à la satisfaction des patriotes, d'ingénieur des ponts et chaussées, incorporé au génie militaire avec le grade et le traitement de chef de bataillon, et continuera de pourvoir à, la défense des cantonnements dont il est chargé. Il s'occupera surtout de faire rentrer les armes qui ont été prises au cantonnement d'Ambois, et d'en exiger la reddition des communes qui se sont insurgées ; il travaillera, de concert avec les autres officiers chargés de la défense du Morbihan, à couvrir tous les passages de la Vilaine dans les parties où il est employé. »

28 Frimaire.

Lettre à Tréhouard,

« Je t'annonce, mon bon ami, que les rebelles se sont jetés sur Ancenis, Oudon et Niort, et qu'ils paraissent vouloir cerner Nantes, qui ne doit guère les craindre. Comme ils pourraient vouloir tenter une trouée par le Morbihan, nous réunissons nos efforts pour bien couvrir la Vilaine. Je viens d'écrire à l'adjudant général Avril, qui maintenant est à Redon, à Prieur de la Marne et à ses collègues, qui doivent être entre nous

et Laval, et au commandant des forces qui sont à la Roche-Sauveur, pour établir entre tous les points une correspondance active et un concert parfait dans les opérations. J'attends aussi des nouvelles de Nantes, et la réponse de Prieur ne devra pas tarder. J'ai des lettres satisfaisantes de Rennes, où l'on prépare, ainsi que dans les points environnants, une bonne défense. Les postes de la Roche-Sauveur, Redon, Langon et Meësac sur la, Vilaine, et le poste de Malestroit seront couverts. Je n'ai point de détails à te donner. »

M. Jullien au général en chef Rossignol j et aux députés près V armée de l'Ouest,

«L'importance de mettre de l'ensemble dan s toutes les opérations et d'avoir un seul et même plan pour la défense du pays actuellement inenacé m'a fait croire qu'il serait utile de résumer par écrit les mesures à prendre d'après les localités et la marche de l'ennemi. Comme il est bon que vous en ayez connaissance pour agir de concert avec nous, je vous envoie copie de la circulaire que j'ai adressée à l'adjudant général Avril à Redon, au général divisionnaire Tribout et au général de brigade Dambarère à Rennes. »

Plan pour la défense actuelle du Morbihan^ envoyé aux députés près les armées, aux généraux^ aux officiers et ingénieurs qui doivent concourir à son exécution,

Les rebelles, maîtres d'Ancenis, Oudon et Niort ne peuvent avoir en vue que de repasser la Loire pour arriver par Montaigu et Mortagne dans leur premier repaire, ou de faire une trouée dans le Morbihan, soit en

passant la Vilaine, soit en tournant par Rennes. Ils ont trop éprouvé ce que Nantes peut leur opposer de résissistance pour s'attaquer à cette place, surtout dans un moment où, repoussés de toutes parts, ils se trouvent sans ressources. D'un autre côté, leur rentrée dans la Vendée ne leur offrirait qu'un pays déjà dévasté par eux et sans secours d'hommes, sans munitions et sans vivres. Il est donc plus que probable qu'ils tenteront un dernier effort pour pénétrer là où leurs agents nombreux leur ont préparé des intelligences et où le fanatisme et l'aristocratie des campagnes leur font espérer des renforts et des secours de tout genre, tandis que le voisinage de la mer est un autre motif qui les attire. Déterminés à tenter une trouée dans le Morbihan, ils ne peuvent, comme je Tai dit, que forcer la Vilaine ou tourner par Rennes, et c'est dans cette double supposition qu'il faut préparer nos moyens de défense. Tourneront-ils par Rennes, il leur faudrait passer par Vitré, tenir la route qu'ils ont déjà suivie, et ils auraient à craindre ou de n'avoir plus de ressources dans un territoire qu'ils ont ravagé, ou de rencontrer les armées de l'Ouest, par lesquelles ils viennent d'être battus à outrance et sont maintenant poursuivis. Il paraît donc certain qu'ils chercheront à forcer la Vilaine et nous devrons en couvrir tous les passages, garantir tous les points, assurer la rive par de forts cantonnements, préparer la coupure des ponts et la destruction des gués, enfermer les brigands entre la rivière et l'armée qui est à leur poursuite et ne tardera pas à les joindre. La Roche-Sauveur, premier poste, a une force suffisante d'environ quatre à cinq cents hommes, qui ne laisse aucune crainte, et le poste de Musillac, fort de quatre cents hommes, est prêt à la première attaque à se porter sur la Roche-Sauveur; Redon, second poste sur la

Vilaine, de huit cents hommes, peut opposer une forte résistance. Derrière Redon est Rochefort, où peuvent être mis cent hommes de troupes sûres tant pour contenir les communes voisines à l'approche des brigands que pour conserver le passage de Redon. Entre Redon et la Roche-Sauveur étaient les deux passages dits le passage d'Enfer et le passage Neuf pratiqués avec de grandes charrières et bateaux plats, que l'adjudant général Avril a dû faire retirer. Ainsi, de l'embouchure de la Vilaine à Redon, tous les passages étant retirés, point de crainte. Après Redon, en suivant la Vilaine, on trouve Langon et Messac, où sont deux passages à supprimer; Rennes doit de suite y envoyer quelques troupes. En admettant que les brigands passent la Vilaine, deux autres rivières, celle d'Oust et celle d'Art, offrent un double rempart, l'une et l'autre n'étant point guéables dans la saison, et tous les petits bateaux qui y sont pouvant être retirés. Les postes à couvrir sont : Malestroit et Rochefort. J'ai déjà parlé de ce dernier point sur lequel se replieraient, dans cette dernière hypothèse, les troupes de Redon. QuantàMalestroit, six cents hommes partis de Vannes vont s'y rendre, contiendront les districts de *Josselin et Ploërmei et offriront une barrière à l'ennemi dans le cas où il tournerait par Rennes, ce que Rennes ne verrait pas, pour faire un mouvement que les forces du Morbihan seraient à même de seconder. La petite rivière du Men nous offrirait alors les troispoints de Bréal, Montfort et Broous à couvrir, et partout l'ennemi trouverait des entraves et d'insurmontables obstacles. Dinan trop éloigné d'ailleurs, trop bien mis en état de défense, ne peut servir d'entrée dans la ci-devant Bretagne. Telles peuvent être les seules entreprises de l'armée catholique, et tel notre plan de défense qui sera puissamment secondé par les

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troupes de l'Ouest, qui viennent à la piste. II faut que d'un côté Avril charge un ingénieur de Texécution du plan et de la défense des points désignés depuis Tembouchure de la Vilaine jusqu'à Redon ; il faut que Tribout en fasse de même depuis Redon jusqu'à Rennes, et, sur une aussi bonne défensive, nous attendons avec sécurité les brigands. Nos frjères qui les suivent et nous, conserverons le Morbihan et la ci- devant Bretagne.

29 Frimaire.

Lettre aux membres composant le Comité de Salut public

de la Convention nationale.

« Je vous ai dernièrement écrit, citoyens, pour vous faire part d'abord des mesures qu'il paraissait utile d'adopter dans le Morbihan, ensuite de la marche que venait de suivre un agent de Carrier, qui, bien digne du titre d'ultra-révolutionnaire, a porté la terreur dans l'âme des patriotes eux-mêmes lorsqu'il devait effrayer seulement l'aristocratie. Carrier l'avait sans doute mal connu en lui donnant sa confiance. Je m'empresse aujourd'hui de vous faire part de la dissolution de l'armée révolutionnaire, en vertu de la loi, et de la poursuite des actes auxquels se sont portés les chefs et commissaires militaires ou civils qui présidaient à cette armée. Maintenant elle ne songe plus qu'à soutenir la révolution et la liberté contre l'armée catholique et royale dont les restes lui paraissent réservés.

« Dès que nous eûmes connaissance à Lorient qu'une armée révolutionnaire occupait le Morbihan et que plusieurs hommes avaient été fusillés sans un interrogatoire préalable, dès que nous eûmes reçu, quoique non encore officiellement, le sage décret qui supprime de

pareilles armées pour n'en reconnaître qu'une seule dont l'action devra s'étendre sur toute la République, le représentant du peuple Tréhouard m'invila à me rendre à Vannes pour faire exécuter la loi et prendre des informations sur les actes illégaux ou arbitraires qui auraient pu être commis. L'administration du département s'est réunie à moi pour recueillir à cet égard les plus exacts renseignements, et la violation des droits les plus sacrés, l'oubli des lois, seront poursuivis et recevront la peine qui leur est due. Le patriote Mouquet avait été victime du despotisme deLebatteux, commissaire près cette armée dite révolutionnaire, qui avait fait jeter Mouquet dans les fers en le souffletant et le menaçant de le faire fusiller parce qye Mouquet avait dit dans la société populaire que bientôt les armées révolutionnaires partielles seraient dissoutes. D'autres actes non moins arbitraires et atroces m'ont été dénoncés. J'ai dû vous faire part de la conduite du sieur Lebatteux, qui maintenant s'est retiré paisiblement à Redon où le mépris public l'accompagne. Je supprime les trop longs détails des abus d'autorité dont il paraît s'être rendu coupable. L'armée révolutionnaire dissoute est maintenant divisée en cantonnements sur la Vilaine, 6t nous sommes prêts à recevoir les brigands.

«Il faut dans le Morbihan une section de l'armée révolutionnaire pour forcer le recouvrement des grains mis €n réquisition, et que recèlent des hommes ignorants ou égoïstes qu'on indispose surtout contre les villes, où bientôtl'embarras pour les subsistances sera extrême. Il faut une section de l'armée révolutionnaire pour mettre la main sur tous les ci-devant nobles et prêtres disséminés dans les campagnes où des soulèvements journaliers se fomentent et présentent l'image d'une contrie-révolution partielle. Il faut des hommes chargés

de traduire en bas-breton les lois qu'on laisse ignorer aux habitants des campagnes ou que souvent on transcrit à leurs yeux de manière à leur rendre la République haïssable. Il faut enfin des fonds spécialement attribués aux sociétés populaires, pour la tenue de leurs séances dans des locaux vastes et commodes, la réimpression des écrits utiles et la célébration des fêtes républicaines, qui chaque décadi devront électriser le peuple et lui faire oublier ses vieux dimanches et ses tristes fêtes catholiques. Je vous prie do me répondre sur ces trois moyens qui forment à peu près le résumé du plan que je vous ai soumis.

« P, S. — L'administration du département vient de me remettre toutes les pièces relatives à la conduite de Lebatteux, commissaire revêtu de pouvoirs illimités près l'armée révolutionnaire. Je n'ai pas vu sans frémir qu'il avait fait arrêter un grand nombre de patriotes que la voix publique l'avait ensuite forcé d'élargir, qu'il avait fait enlever des officiers municipaux au sein de la maison commune et sans qu'on pût savoir les motifs d'un enlèvement aussi arbitraire, qu'il avait fait fusiller des hommes seulement parce qu'on les avait qualifiés devant lui d'inciviques, sans les avoir préalablement interrogés, et que par un raffinement de barbarie il avait fait creuser devant eux la fosse qui devaitles recevoir après leur mort ; qu'il avait fait incendier des églises, des maisons et des villages, après les avoir fait piller; enveloppé dans ses actes de cruauté- les innocents et les coupables, réveillé le fanatisme par la persécution atroce qu'il avait organisée contre les fanatiques; exigé des taxes sur les malheureux habitants des campagnes ; que partout il avait affecté le despotisme le plus affreux et commis tous les abus d'autorité dont un homme peut

se rendre coupable. Jugez après cela si Lebatteux ne doit pas être traduit devant les tribunaux. Mais il se retranchera toujours sur ses pouvoirs illimités et la non-existence, à Tépoque de sa mission, de la loi sur le mode de gouvernement révolutionnaire. C'est là qu'est l'embarras de le punir ; et cependant l'impunité ne doit pas être la récompense de ses crimes. Je vais en écrire à vos collègues Tréhouard et Carrier, qui sont déjà prévenus de tout.

En marge: « Lebatteux a. volé vingt mille francs dans différentes communes. Il a fait élargir les coupables et fusiller des innocents. »

2 Nivôse.

J'écris à Robespierre :

«La commune de Lorient a tout fait depuis la révolu^ tion, et sans elle on eût vu dans le Morbihan une seconde Vendée. Les habitants ont marché plusieurs fois contre les campagnes fanatisées, des dons patriotiques ont été accumulés, des soldats armés et équipés sans qu'il en coûtât rien à la République; une masse incorruptible de patriotes a déjoué le fédéralisme et jamais on n'a soufflé mot de Lorient dans les bulletins. L'aristocratie en prend occasion de dire au peuple qu'il a beau se dévouer à la patrie, qu'il ne fixera jamais les regards des pères de la patrie, Je vous propose de faire de suite déclarer par la Convention (et peu de communes l'on aussi bien acquis) que Lorient a bien mérité de la République. Certes, quand on voit de près le Morbihan, repaire affreux de modérantisme, de fanatisme et de contre-révolution, et qu'on voit dans ce même Morbihan la commune vraiment montagnarde de Lorient, foyer révolutionnaire, on sent toute la justice

f56 UNE MISSION EN VENDÉE, 1793.

de la déclaration solennelle que je vous propose, comme une récompense et un encouragement utiles et mérités.

« Envoyez un représentant du peuple ferme qui renouvelle l'administration de la marine, et rappelez le trop faible et vacillant T..., auquel le séjour de la Montagne est plus que nécessaire. Que le ministre de la marine envoie quelques patriotes instruits pour les remplacements aux postes les plus essentiels. Faites envoyer par le ministre de la guerre un bon républicain, en même temps bon militaire, pour commander dans cette partie intéressante des frontières maritimes. Déclarez que Lorient a bien mérité de la patrie. Vous aurez déjoué les calomnies et les complots vendéistes et britanniques. Surtout ne peMez point de temps. Je ne parle pas d'un système bien marqué de diffamation des vrais patriotes, de division entre eux et de corruption ou de séduction de tout genre, système qui est ici suivi plus visiblement qu'ailleurs et autant qu'il pouvait l'être à Toulon avant la livraison de ce port. Ici on dit qu'entre la Vendée et la Grande-Bretagne l'alternative ne doit pas être douteuse ; on parle presque ouvertement de se donner à l'Angleterre. Des hommes de l'équipage de VOrion venu de Toulon ont crié hautement: Vive le Roi! Ce cri s'est propagé dans le département. Les côtes, désertes de soldats, sont infectées de prêtres, de ci-devant nobles, d'émigrés, d'agents de l'armée catholique et royale, et peu de jours se passent sans qu'on fasse quelque découverte ou quelque prise. Mais on ne tient pas le grand fil; il faut le couper par les mesures que je vous propose. Je te prie, mon bon ami, de me faire savoir, par le courrier extraordinaire, porteur de ma lettre, un mot de réponse qui tranquillise les patriotes, justement alarmés, de ce pays.

« Quant à Saint-Malo, la commune la Victoire, autre port, où j'étais naguère, les autorités constituées ont grand besoin d'un renouvellement, et des intelligences qui existent avec Jersey et Guernesey réclament une surveillance active et sévère. A Brest, les fédéralistes profitent de la facilité de caractère et de la faible santé de Bréard pour avoir en lui un protecteur, et les sansculottes se plaignent amèrement de l'absence de Prieur de la Marne et Jean-Bon Saint-André.

«Deux lettres adressées au Comité de Salut public lui donneront d'amples détails sur Brest et sur Bréard. Une lettre du comité de surveillance de Lorient en donnera surT... dontje n'inculperai pas les intentions mais dont la conduite est un problème, ou plutôt sa vacillation ne vient que de sa faiblesse. Voilà l'exacte vérité sur les hommes et sur les choses. Que le Comité de Salut public veuille prendre ma lettre en considération et qu'il s'occupe aussi bien activement de la ci-devant Bretagne, pour laquelle je lui ai proposé, par les derniers courriers, des mesures qui me paraissent très urgentes. Le comité de surveillance de Lorient et le conseil général de la commune sont essentiellement bons. Voilà où est jusqu'à présent le salut de ce port. »

3 Nivôse.

A Barère.

a ... Je te préviens que maints aristocrates ou fédéralistes ont quitté les départements pour aller occuper des places dans l'ombre des bureaux du Ministère, peutêtre môme de la Convention, et qu'il serait très utile que la liste de tous ces commis ou employés fût imprimée et adressée aux sociétés populaires qui auraient à donner des renseignements curieux sur la

plupart des individus. On préviendrait des abus, on démasquerait des intrigants , on ferait placer des patriotes et de bons pères de famille, les ministres ne seraient pas les victimes des scélérats qui les entourent, et la République ne serait pas victime des ministres. »

3 Nivôse.

Au général Rossignol.

« Je profite de l'occasion de ton aide de camp, qui se dispose à te rejoindre, pour te prévenir que la côte du Morbihan est sans moyen de défense, que les corsaires anglais en approchent impunément, et que même deux ont débarqué dans une baie peu éloignée de Quiberon, que les parages qui avoisinent Lorient et le Port-Liberté se trouvent dans un dénuement absolu d'hommes et de munitions; que, n'en résultât -il aucun danger pour l'extérieur, il en résulterait du moins, pour l'intérieur des terres, la libre circulation des agents de Pitt et de la Vendée ; qu'il est temps enfin de songer au Morbihan et à la ci-devant Bretagne. Envoie ici pour prendre le commandement et la surveillance des côtes un bon sans-culotte dont les connaissances et l'activité puissent tranquilliser les patriotes livrés dans ce moment à de trop justes alarmes. Réponds-moi, je te prie, de suite à Lorient. »

3 Nivôse.

Aux administrateurs du département du Morbihan,

« Comme vous vous trouvez, citoyens, chargés plus spécialement que jamais du soin des grandes routes et des travaux publics, je crois devoir vous adresser les justes observations qui m'ont été soumises par le

district d'Auray et qui méritent de fixer toute votre attention. Il s'agit du passage de Pontsalue, où déjà plusieurs fois la nuit et même le jour les cris de : Vive le roi! se sont fait entendre et la vie des passants a été exposée. Il n'est pas douteux que la forêt de Pontsalue et la petite maison qui se trouve au bas de la montée s ne servent de repaire à quelques échappés de la Vendée, et il importe de prévenir les dangers journaliers qui en résultent. Je crois qu'il serait utile de faire promptement abattre cette maison, dont la position favorise les assassins, et d'éclaircir sur le bord de la route le bois qui sert à les couvrir. Je vous invite à vous occuper de suite de cet objet que réclame la sûreté publique. »

5 Nivôse.

A Robespierre.

« Le feu couve encore sous la cendre et nous attendons avec une mortelle impatience les mesures qu'aura prises le Comité de Salut public, d'après les lettres qu'un courrier extraordinaire lui a portées hier. Dans la nuit quatre hommes ayant des lanternes sourdes ont voulu escalader les remparts et tirer sur la sentinelle. On les poursuivit; ils se sont échappés. Hier soir une insurrection a éclaté dans le port. Le prétexte était qu'on donnait de mauvais pain, et plusieurs marins disaient hautement qu'ils en avaient de meilleur et une paye plus forte dans l'armée catholique. Il est bon d'instruire le comité que force muscadins de Paris, Saumur, Angers et autres lieux, ont évité la réquisition en se faisant inscrire matelots, et qu'ils servent, dans nos ports et dans les bâtiments de la République, la plus dangereuse aristocratie. Nous en avons beaucoup

ici de ce nombre dont plusieurs même ont servi la horde royale. Ces messieurs donnent l'exemple de Tindiscipline, refusent ouvertement de se rendre aux travaux, infectent le spectacle et même le club et prétendent toujours que toutes les bonnes nouvelles sont autant de fables pour abuser le peuple. J'ai ce matin été au port où j'ai harangué les marins, invité ceux qui connaîtraient des malveillants à les dénoncer, et développé les motifs qui doivent les attacher à la commune patrie et la sévérité de la loi contre tous les coupables. Je le répète, il n'y a point de neuf dans l'administration de la marine et son renouvellement ne saurait être différé.

« Un objet doit encore appeler votre attention et celle du conseil exécutif. Le 111® régiment, dont les officiers et sous-officiers sont depuis plus de vingt ans au Port- Liberté où ils se sont en quelque sorte identifiés avec les habitants de la commune par un grand nombre de mariages, offre une collection de contre-révolutionnaires dont les discours, la conduite et surtout les liaisons éveillent les craintes les plus fondées des patriotes. Il faut sur-le-champ éloigner ce corps du Port- Liberté et le remplacer par une bonne garnison. Il en faut une aussi à Lorient, pour cette place et les parages avoisinants qui sont dénués de tout.

« Ne néglige pas ma dernière lettre. »

5 Nivôse.

Aux membres du Comité de Salut public.

« Je vous ai fait déjà connaître, citoyens, une partie des maux auxquels il était urgent d'apporter remède et ne pouvant rien faire par moi-môme, je dois vous

transmettre les renseignements que je prends sur les lieux et d'après lesquels vous serez plus à même d*agir avec connaissance de cause. Jamais la ci-devant Bretagne n*eut plus besoin de fixer vos regards et jamais des mesures sages, promptes et sévères ne furent plus indispensables pour la sauver d'elle-même.

« Je vous parlerai une dernière fois du port de Lorient, où chaque jour confirme à mes yeux la nécessité des moyens que je vous ai proposés dans mes dernières lettres. Depuis que je vous les ai écrites, deux événements dont je dois vous instruire ont justifié nos craintes trop fondées. On avait annoncé que dans une certaine nuit le feu devait être mis aux magasins du port, et dans la nuit indiquée des traces de poudre trouvées en différents endroits n'ont pas permis de douter qu'on eût tenté d'exécuter cet horrible projet. Depuis, le feu a pris au petit quartier du port et ce n'est qu'à force de zèle et d'activité qu'on a prévenu l'incendie qui pouvait en résulter. Je le répète, il faut sur-le-champ réorganiser l'administration de la marine et envoyer un représentant du peuple ferme et montagnard pour cette opération. Je vous ai déjà donné les détails des faits et observations qui prouvent que ce renouvellement est urgent et indispensable. Après vous avoir parlé du port de Lorient, où vous connaissez maintenant aussi bien que moi et la cause du mal et le remède qu'il exige; après vous avoir transmis ce que je savais sur l'état de Brest et de Saint-Malo, jedois vous parler en. grand des mêmes abus qui partout se reproduisent, des mêmes maux qui partout existent, et dont il importe d'arrêter la source. La loi révolutionnaire a sous ce rapport de grands avantages. La conduite de l'armée soi-disant révolutionnaire et des prétendus commissaires militaires et civils revêtus de pouvoirs illimités qui la dirigeaient

dans le Morbihan, a bien justifié le mot de patriotiquement contre-révolutionnaire dont Robespierre a qualifié les agents de Pitt. C'est par la révolution même qu'on a voulu tuer la révolution. On a vu des hommes sortis de je ne sais où, dont un avait été valet de moine et l'autre un intrigant nomnjé par Bournonville, chargés tout à coup d'une grande mission par un représentant du peuple dont ils avaient usurpé la confiance, et ces délégués, soi-disantrévolutionnaires, ont pillé, incendié, assassiné ; ils appelaient cela révolutionner. En incendiant les églises ils ont réveillé le fanatisme qu'ils persécutaient ; ils ont acquis de nouveaux partis aux prêtres et à l'aristocratie. Que se disaientles paysans, victimes de ces atroces attentats? « Nous aimons bien mieux, disaient-ils, l'armée catholique et royale que l'armée républicaine, qui ne respecte pas plus nos propriétés et nos vies que les églises, qui ne connaît aucune loi ni aucun frein. » J'ai remis à votre collègue Tréhouard toutes les pièces relatives aux brigandages, incendies, assassinats, abus d'autorité et actes arbitraires dont s'étaient rendus coupables les agents chefs de cette armée. Il a dû vous en adresser un duplicata et faire traduire les criminels au tribunal révolutionnaire. Ne seraient-ils pas des agents secrets de Pitt, ceux qui ont voulu rendre la représentation nationale complice de leurs projets liberticides, en se faisant donner des pouvoirs dont ils étaient indignes, et en se couvrant, au moyen du caractère sacré dont ils étaient revêtus, du manteau de l'impunité ? Dans le Finistère on suivait le même système; à Quimper où j'avais été chargé de renouveler les corps constitués et où mes opérations avaient été sanctionnées par les représentants du peuple, où j'avais vu pendant mon séjour triompher la Montagne, on vient d'arrêter les patriotes, de remettre

en place les fédéralistes, de susciter une persécution atroce contre les fanatiques en brûlant les églises et les saints, et Quimper est en proie à la contre-révolution par Teffet même des mesures soi-disant révolutionnaires qu'on a voulu y prendre. C'est un agent de Bréard qui a fait là tout le mal. Les représentants du peuple, à peine arrivés dans un pays, sont entourés de tous les intrigants qui s'y trouvent, et dans le nombre des agents choisis par eux il est difficile qu'il s'y rencontre un seul patriote. Il faut donc interdire toute élection d'agents particuliers qui, en subdivisant les pouvoirs, multiplie les" abus, rend la responsabilité nulle, le peuple malheureux et le crime impuni. Il n'y apas de temps àperdre. Je vous ai fait connaître les blessures; c'est à vous de les sonder et de les guérir. Le pays où Kervélégan trouve un asile et compte des amis, le pays dans lequel se dispersent les débris de la Vendée, a grand besoin que vous y fixiez vos regards. Je suis resté jusqu'à présent longtemps à Lorient ou dans le Morbihan, retenu successivement par des lettres ou arrêtés de vos collègues, et j'aime à croire du moins que ma présence prolongée n'a pas été absolument inutile au bien public; vous avez quelquefois pu en juger. Maintenant j'attends le résultat des mesures que je vous ai proposées, et dont je sens l'urgence; et les patriotes craignent de me voir partir avant qu'elles aient été mises à exécution. D'un côté Bréard m'écrit que je dois passer l'hiver dans le Morbihan et qu'il vous en prévient. Mon séjour, qui a pu être utile par les renseignements que j'ai recueillis pour vous les donner, sera superflu dès que les mesures générales à la ci-devant Bretagne et celles particulières relatives à Lorient auront été adoptées et exécutées ; je m'empresserai, et j'espère que ce sera sous quinze jours au plus, de continuer ma tournée et de me rendre

à Nantes, à Bordeaux et Marseille, suivant la mission qui m'est confiée; car ces grandes villes surtout qu'ont travaillées le négociantisme et l'aristocratie, ont grand besoin d'être purifiées et montagnardisées. C'est par les fêtes publiques qu'on peut y parvenir et que le peuple s'électriàe; j'en fais ici l'expérience et je puis vous garantir que l'esprit de Lorient est bon.

a P. S. — Il est utile de vous prévenir que le département des Côtes-du-Nord n'a nullement été épuré et que toutes les administrations fédéralistes y existent. »

11 Nivôse.

Aux administrateurs du district d'Hennebont :

« Je reçois dans ce moment, citoyens, la lettre ci-après du district du Faouët. Il importe d'agir promptément et pour un coup de main la cavalerie est plus à même de remplirnotrebutque toute autre espèce de troupes. D'ailleurs les trois réquisitions sont en ce moment absentes ; nous n'avons rien de disponible. Vous avez maintenant quelques renforts de cavalerie qui viennent dé vous arriver. Je ne doute pas que vous ne vous empressiez, aussitôt la réception de la présente, de faire partir des cavaliers et ce que vous pourrez avoir d'hommes à votre disposition. Il ne sera pas inutile que vous préveniez le district d'Auray de réunir tous nos moyens pour étouffer dès leur naissance ces insurrections partielles dont la réunion tend à former un noyau contre-révolutionnaire. Surtout recommandez à ceux que vous enverrez de ne point manquer le prêtre Kervélégan et de nous l'amener mort ou vif. C'est lui qui fomente le trouble dans ces contrées. Il est hors la loi par un décret. Une récompense attend ceux qui mettront la main dessus.

Je VOUS prie de m'informer de suite des mesures que vous avez prises, afin de combiner les miennes avec les vôtres. Je vous écris à la hâte. Veuillez écrire au district du Faouét les moyens que vous adopterez et les secours que vous pourrez lui procurer; j'attends prompte réponse. »

12 Nivôse.

J'écris à Bertrand Barère, Tun des membres du Comité de Salut public :

« Je reçois à l'instant, mon bon ami, par le courrier extraordinaire que le Comité de Salut public m'a adressé, ta lettre et celle de Robespierre. J'y vois, ainsi que dans l'arrêté du Comité qui confirme les mesures que j'ai prises, une récompense bien douce de mes efforts pour servir la patrie, et un motif bien puissant pour continuer. Je tâcherai de plus en plus de justifier votre confiance et j'ose espérer que l'amélioration de l'esprit public, dans les différents ports où je suis appelé, rendra mils les complots de l'aristocratie combinés avec les intrigues britanniques. Je dois te parler aujourd'hui d'un objet très important et sur lequel une décision prompte est attendue. Il s'agit de la lutte vraiment affligeante qui vient de s'élever entre deux représentants du peuple, dont j'aime à croire les intentions pures, mais dont la conduite est vraiment blâmable. Chargé par le Comité de lui transmettre le résultat fidèle de mes observations, je dois lui parler avec une entière franchise et ne déguiser rien. Carrier qui, je crois, n'était pas envoyé dans le Morbihan, mais bien dans les Côtes-du-Nord qu'il a totalement négligées ; Carrier, qui connaissait si peu le Morbihan, qu'il croyait que l'administration ancienne y existait encore lors-

t66 UNE MISSION EN VENDÉE, 1793.

qu'elle avait été depuis un mois renouvelle et qui dans une lettre anonyme bien imprudente traitait de conspirateurs et de fédéralistes les sans-culottes appelés par Prieur de la Marne au directoire du département; Carrier avait donné son entière confiance à une multitude d'agents civils et militaires investis de pouvoirs vraiment illimités. Je t'envoie ici quelques-unes des pièces justificatives de mon assertion. Les agents de Carrier répandus dans le Morbihan excitèrent bientôt les plaintes des patriotes et les corps constitués régénérés se rendirent les organes du vœu du peuple. Tréhouard, représentant du peuple dans le département du Morbihan, fut dépositaire de ce vœu. Le décret de la Golivention qui supprime les armées révolutionnaires partielles venait d'arriver. Tréhouard prit un arrêté pour me charger de me rendre à Vannes faire exécuter le décret, prendre des renseignements sur les violations de la loi et les actes arbitraires commis. J'ai pris les notes les plus exactes; j'ai vu qu'on avait pillé, assassiné, incendié, sous prétexte de révolutionner et j'ai reconnu plutôt des agents de Pitt que des délégués d'un représentant du peuple montagnard. Tréhouard, sur le vu des pièces authentiques recueillies par moi, se détermine à faire arrêter Lebatteux. Carrier l'apprend, écrit rùille sottises contre Tréhouard et paraît déclarer Lebatteux inviolable. Tu verras ci-joint les pièces. Il fait plus : il envoie de nouveaux agents qui arrêtent des administrateurs patriotes et aggravent le mal commencé. D'un côté, on se plaint des actes despotiques des envoyés de Carrier et de la manière dont il les soutient envers et contre tous ; de l'autre, on gémit de la faiblesse de Tréhouard, qui paraît indécis et incertain au milieu des justes réclamations qui l'entourent. Carrier doit vous paraître infiniment coupable d'avoir

avili la représentation nationale et méprisé les pouvoirs donnés à un de ses collègues par la lettre injurieuse qu'il écrit à Tribout sur Tréhouard. Ce dernier n'a guère contre lui que sa conduite faible et vacillante qui tantôt protège Taristocratie, tantôt laisse impunément opprimer le patriotisme par de simples missionnaires d'un de ses collègues, non envoyé, je crois, pour le Morbihan. Il me paraît instant que Carrier et Tréhouard, le premier surtout, soient promptement rappelés. Leur lutte a produit le plus mauvais effet; les contre-révolutionnaires en triomphent, et la représentation nationale perd de sa dignité ; quoique je vous aie parlé du rappel de Tréhouard, je pense qu'étant bon marin, il pourra n'être pas inutile à Brest où il sera avec Jean-Bon Saint-André qui saura bien le diriger. J'oubliais de vous dire de Carrier que dans le nombre de ses agents, dont plusieurs sont aristocrs^tes connus, quoiqu'il les appelle et les croie peut-être républicains prononcés, il y a jusqu'à des gros négociants de la ville bien mercantilement aristocratique de Nantes.

« P, 5. — Je te prie, mon cher Barère, de donner de suite connaissance de ma lettre au Comité de Salut public; les pièces jointes et celles que Tréhouard et Carrier n'auront pas manqué d'envoyer ne laisseront aucun doute sur la vérité des faits. Hector Barère vient de partir pour Brest où l'ont appelé Bréard et Jean-Bon. Les patriotes d'ici sont dans la joie de l'âme. Nous avons célébré Toulon repris; Pitt a été brûlé. L'esprit public s'électrise et ça ira.

« L'Angleterre n'a pas beau jeu. »

12 Nivôse.

J'écris au district de Vannes :

« Lorieni a de pressants besoins. La réquisition de Tréhouard promptement exécutée peut seule obvier à l'urgente nécessité où il se trouve. Faites l'impossible pour soutenir vos frères : c'est votre intérêt, c'est votre devoir. Si vous ne pouvez encore compléter la réquisition, envoyez du moins la moitié des grains requis. Occupez-vous des chargements non différés de trois chasse-marée qui nous ont été envoyés. Vous deviendriez responsable de la disette d'une commune qu'il importe d'approvisionner. »

12 Nivôse.

J'écris au représentant Tréhouard :

« Je n*ai pas vu sans indignation, mon bon ami, l'arrêté de Carrier qui tend à avilir la représentation nationale, à offrir aux ennemis du peuple une lutte bien funeste entre les délégués du peuple. J'ignore môme si Carrier .a été chargé du Morbihan et peut y agir avec ses pleins pouvoirs que d'ailleurs tu as aussi bien que lui. J'écris de suite au Comité de Salut public par l'occasion d'un courrier extraordinaire qu'il m'a envoyé et qui repart sur-le-champ, mais je pense que le général Tribout et les corps constitués n'auront eu aucun égard à l'arrêté de ton collègue, motivé seulement sur d'atroces injures et que cet arrêté n'aura dû influer en rien sur ta conduite. On vient d'enfermer Mancel et Dubreton. Un acte aussi arbitraire aura sans doute été réprimé par toi. Les patriotes ont plus besoin que jamais que tu sois ferme, courageux et inébranlable. Le Comité de Salut

public m'écrit qu*il envoie à Lorient Prieur de la Marne, chargé de compléter l'épuration commencée. Tout sera purgé. »

12 NiYÔse.

J'écris à Robespierre la lettre suivante :

« L'arrivée de Prieur de la Marne est ici un motif d'espérance et de joie pour tous les patriotes. La lettre du Comité de Salut public a fait grand plaisir à la Société populaire.

« Je t'envoie, ainsi qu'à Barère, les quatre pièces les plus importantes relatives à la conduite de Carrier qui, après avoir donné sa confiance à des hommes patriotiquement contre-révolutionnaires qui ont pillé, tué, brûlé, et que Tréhouard avait fait arrêter, les a déclarés inviolables, et a défendu de reconnaître son collègue pour représentant du peuple. Une pareille conduite est révoltante. Carrier a subdivisé ses agents en si grand nombre qu'on voit des hommes délégués par les commissaires des représentants faire arrêter des administrateurs patriotes, en convenant même dans le procès verbal de l'arrestation qu'il n'existe ni faits ni papiers contre eux. Les actes les plus tyranniques se commettent. Une lutte indécente s'élève entre deux représentants dont l'un (Carrier) menace d'arrêter l'autre. Tu verras les détails dans ma lettre à Barère et les pièces jointes. On attend une prompte décision.

« J'ai reçu ta lettre, mon bon ami, et continuerai de justifier la confiance des patriotes.

« P,'S, — Prieur de la Marne est devant Noirmoutiers. »

17 Nivôse.

Aux membres composant le Comité de Salut public de la

Convention nationale,

« J'ai reçu, citoyens, par le courrier extraordinaire que vous m'avez expédié, votre arrêté portant approbation des mesures prises ou proposées pour le département du Morbihan. Je vous en remercie au nom des patriotes. Le séjour de Prieur de la Marne dans cette com mune devra déjouer tous les complots , hâter enfin l'épuration tant désirée du port et combler les vœux du peuple. Prieur est dans ce moment-ci devant Noirmoutiers. Je reste en attendant son arrivée, d'autant plus que des troubles menacent encore les campagnes voisines. Le traître Kervélégan a soulevé des paysans fanatiques pour commencer une Vendée nouvelle. C'est dans le district de Faouët, entre Quimper et Pontivy, que se manifestait l'insurrection. J'en eus l'avis par un courrier dans la nuit du 10 au 11. J'expédiai de suite des ordres de tous côtés ; 1 400 hommes ont marché; les troubles sont dissipés et nous avons lieu d'espérer que nous aurons bientôt Kervélégan mort ou vif; jusque-là point de tranquillité parfaite à espérer. Je suis obligé quelquefois, en l'absence du représentant du peuple, de prendre des mesures, hors de l'objet spécial de ma mission, mais que le salut public et Turgence des circonstances réclament impérieusement. Je crois que vous ne pourrez m'en blâmer, d'autant plus que je soumets de suite à l'approbation de vos collègues ce que j'ai été forcé de faire.

« Tréhouard, qui était à Redon, vient de se rendre à Brest. Vous aurez eu connaissance de la malheureuse querelle qui s'est élevée entre lui et Carrier.

«De quel droit Carrier voudrait-il interdire à un de ses collègues l'exercice de ses fonctions? Cet exemple est despotique et dangereux. On reproche à Tréhouard de la faiblesse, une trop grande facilité pour ceux qui s'adressent à lui, une conduite très peu révolutionnaire. Mais, fût-ilplus faible encore, son caractère est sacré, ses pouvoirs lui viennent du peuple. On attend avec impatience votre décision. Les abus se multiplient ; il importe d'en arrêter la source. Des administrateurs patriotes ont été mis en état d'arrestation par des agents de commissaire, et le procès-verbal porte ces mots : Su7\ ce que nous n'avons trouvé aucun papier, C avons mis en état d'à?*restation, Qu'aurait-ce été s'il y eût eu le moindre papier:? On l'aurait guillotiné? J'ai écrit en détail sur cet objet à vos collègues Robespierre et Barère, à qui j'envoie plusieurs pièces qui y sont relatives. Lebatteux mérite pour le moins le tribunal révolutionnaire. Je vous ai envoyé des renseignements exacts et circonstanciés que j'avais recueillis sur sa conduite. Les patriotes de Lorient se félicitent de voir que les yeux du Comité de Salut public sont fixés sur leur commune, elle en avait grand besoin. L'objet des subsistances est maintenant ce qui les inquiète et leurs inquiétudes ne sont que trop fondées. C'est par la disette que Taristocralie voudrait corrompre le bon esprit du peuple. Les campagnes fanatisées refusent de concourir à l'approvisionnement de Lorient. Doit-il être victime de ses principes montagnards ?

« En vous parlant de subsistances, je ne dois pas oublier de vous faire part d'un projet extrêmement utile que m'a communiqué le maire de Lorient et que vous vous empresserez sans doute de mettre à exécution.

« La consommation des grains doublée dans ce moment exige aussi qu'on double les moyens de s'en

procurer. Beaucoup de terres incultes existent dans la ci-devant Bretagne et sont susceptibles d'être rendues fécondes par la culture. Que chacun des départements de la ci-devant Bretagne soit visité par une commission qui donnera des ordres aux particuliers ou aux communes pour faire travailler les terres incultes. Vous obvierez à la disette que préparent les ennemis de la République, et vous ferez dans la ci-devant Bretagne le véritable grenier de la France. »

13 Nivôse.

Au Comité de Salut public,

« Je dois vous prévenir qu'ayant consulté une grande partie des bons citoyens de Lorient sur Guérard, je me suis assuré que c*e$t un véritable ennemi de la République, et vous ne soufiTrirez pas qu'un pareil homme, par l'erreur du ministre de la marine, soit l'agent de la République. »

13 Nivôse.

J*écris à Tadjudant général David, à Hennebont :

« J'apprends,, citoyen, que tu es à Hennebont pour te rendre à Brest, et que les canonniers de la Réunion qui sont avec toi amènent deux pièces de canon, l'un de 8 et l'autre de 4, qu'ils t'ont dit leur appartenir. Ces deux pièces appartiennent à la commune de Lorient qui les leur confia lorsqu'ils se rendirent à Vannes. Ces canonniers en trouveront d'autres à Brest, mais la commune de Lorient, qui se trouve à cet égard dans un dénuement absolu, a droit de les réclamer. Tu ne peux te refuser à satisfaire cette réclamation. Laisse donc ces pièces à Hennebont, où les canonniers de Lorient les

prendront à leur passage, et donne-m'en de suite Tavis pour tranquilliser la commune de Lorient justement inquiète. »

14 Nivôse.

A Secqueville, à Lorient :

« Si les citoyens Erfray et Fleury ne méritent plus de conserver leur grade d'enseigne sur la corvette la Betsy, ils ne peuvent non plus être embarqués sur le vaisseau le Mucius, et leur éloignement de leur emploi doit être motivé. Si, au contraire, ces citoyens n'ont en rien démérité, il n'existe aucune raison de les faire débarquer de la Betsy, prête à partir, tandis que le Mucius doit rester encore longtemps dans le port. Je prie en conséquence le citoyen Secqueville ou de rendre les citoyens dévoués à leurs fonctions sur la corvette, s'ils n'ont pas mérité de les perdre, ou d'exposer les motifs qui ne permettraient de les employer ni sur la Betsy ni sur le Mucius, et de vouloir me répondre de suite. »

15 Nivôse.

Aux administrateurs du district du Faouêt :

«Je reçois votre lettre et ne puis que louer votre zèle. Voici ma réponse. Vous avez des troupes et, comme il est bien difficile de vous envoyer des vivres en proportion, faites diligence pour vous en procurer de tous les lieux qui vous entourent. N'attendez pas le départ des troupes pour faire acquitter les sommes dues par lescommunes insurgées. Profitez du séjour de la force armée pour faire de suite arrêter tout ce que vous avez de malintentionnés et de suspects devant être détenus d'après la loi. Mettez à exécution dans toute leur

rigueur les décrets révolutionnaires. Ecrivez-moi sur toutes vos opérations en grand détail.

« Ne négligez rien, vous aurez bien mérité de la patrie. Envoyez à Lorient les auteurs de la rébellion qui seront pris et les principaux coupables. Adressez-moi le double des pièces qui les regardent. Soyez sincères, fermes, et vous serez invincibles. »

16 Nivôse.

A la commune de Gaudan :

« Vous devez à la commune de Lorient, d'après une réquisition du représentant du peuple. Prieur de la Marne, dix-huit cent trente-trois minots de seigle que vous avez jusqu'à ce moment différé de lui livrer.

« La commune de Lorient a dans ces instants des besoins d'une telle urgence que, si vous ne lui procurez pas dans le jour, en tout ou en partie, ce qu'elle a droit d'attendre de vous, vous devenez responsables de la disette à laquelle elle est exposée. »

18 Nivôse.

A, Dur..., administrateur du Finistère :

«Je te prie, citoyen, et te requiers même dem'envoyer de suite, à la réception de ma lettre, tous les détails que tu m'avais donnés verbalement sur Quimper et les actes contre-révolutionnaires commis dans le département du Finistère sous prétexte de poursuivre le fanatisme. Ce sont deux vrais agents de Pitt, d'infâmes complices des rois et des prêtres, ceux qui ont incendié les églises et les saints et qui se sont rendus coupables d'atrocités contre-révolutionnaires, dans les temples, lisent cherché à réveiller la superstition en feignant de la combattre. La Vendée n'existe plus ; ils ont voulu la

ressusciter. Agents contre-révolutionnaires, nobiliaires, anglo-ministériels, ils doivent être punis; ils le seront. Telle est l'intention formelle du Comité de Salut public, qui vient pour cet objet de m'envoyer un courrier extraordinaire, et c'est au nom de ce même Comité que je te somme sous ta responsabilité personnelle de me rendre compte sur-le-champ à Lorient, par la voie de la gendarmerie pour que ta réponse m'arrive sans délai, de tout ce que tu as vu ou su relativement aux actes dont je viens de te parler. »

17 Nivôse.

A Tadministrateur du Morbihan Arnou :

« Je reçois un courrier extraordinaire du Comité de Salut public, qui veut que je prenne des renseignements sur les agents de Pitt dont la conduite apparente contre le fanatisme tendait à réveiller et à ressusciter la Vendée éteinte.

« Je te charge, et ma lettre est officielle, de recueillir de nouveau les renseignements qui m'avaient été transmis sur Lebatteux et autres agents de Carrier. Tréhouard a gardé ses pièces. Tu dois écrire de ma part à la Roche-Sauveur, Musillac, Malestroit, pour te procurer le double des pièces importantes, et me les envoyer i réunir tout,ce qui regarde les arrestations ou élargissements arbitraires, les assassinats, soi-disant légaux quoique sans interrogatoires préalables, les vols, dilapidations, incendies et surtout les abominations commises dans les temples pour rallumer la superstiion sous le prétexte de Téteindre. »

Lettre écrite à la commune du Port'Libe7*té,

« J'apprends, citoyens, ce qui se passe dans votre commune, et c'est avec peine que je me vois privé du plaisir de me rendre moi-même au milieu de vous pour vous faire encore entendre les principes que vainement les ennemis de la liberté s'efforcent d'étouffer. Je vous l'ai dit et je vous le répète, le moment approche où la loi va frapper tous ceux des agents du peuple ou qui dans la municipalité se seraient déclarés les protecteurs des aristocrates et des fanatiques, ou qui dans les comités de surveillance auraient fait la guerre aux patriotes et par une coupable faiblesse favorisé les auteurs de la contre-révolution et les machinateurs de la ruine du peuple. Justice en sera faite avant peu. La guillotine et le tribunal révolutionnaire n'épargneront aucun des conjplices. Malheur à vos magistrats s'ils le sont. Je vous prie de m'informer exactement et des manœuvres de ceux qui trament une conspiration ouverte ou secrète contre la liberté, et des mesures que le Comité de Salut public réclame pour les réprimer et les punir, vous n'aurez pas à vous repentir de mon zèle à vous seconder. Souvenez-vous surtout, patriotes, que vous devez plus que jamais resserrer votre phalange, quoique peu nombreuse, pour terrasser la cohorte scélérate des partisans de la superstition et de la tyrannie. Le Port-Liberté sera bientôt purgé, et je vous réponds que nous serons sévères envers ceux qui n'auront pas été fidèles à leur devoir et à la hauteur des circonstances. C'est un avertissement fraternel que je vous donne.

« P, S. — Je VOUS envoie une adresse de la société populaire de Lorient qui vous manifestera les sentiments que je ne doute pas aussi être les vôtres. »

* 18 Nivôse.

« M. A. JuUien, commissaire du Comité de Salut public, envoyé dans les départements maritimes, chargé spécialemeiit par une lettre du Comité de Salut public en date du 13 nivôse de faire cesser sur-le-champ les pouvoirs des délégués du représentant du peuple Bréard et de poursuivre ceux qui se sont rendus coupables d'atrocités contre-révolutionnaires dans les temples, qui par une persécution apparente contre le fanatisme ont contribué à le réveiller, dont la conduite semblait devoir ressusciter la Vendée anéantie, qui paraissent avoir été les complices des rois et des prêtres;

« Ayant pour remplir les intentions du Comité, chargé le district de Quimper, aujourd'hui Montagne-sur-Odet, de lui envoyer un rapport circonstancié des derniers événements dont cette commune a été témoin ;

« Considérant, d'après le rapport officiel qui lui a été envoyé, que les décrets de la Convention nationale pour assurer la liberté des cultes ont été méconnus, que la force armée qui doit protéger l'exécution de la loi, a été sans le savoir appelée à concourir à la violation de la loi ; que des canons avec la mèche allumée ont été placés vis-à-vis la maison commune pour intimider le' peuple et ces magistrats, quand les armes de la raison et dç la douceur doivent seules être opposées aux préjugés de la superstition et du fanatisme ; qu'on a choisi pour exercer ces attentats un jour solennel où le peuple des campagnes devait se rendre en foule dans la commune de Quimper, comme si l'on eût eu dessein

d'allumer la discorde entre les habitants des campagnes et ceux des villes, qu'on a brûlé en public les effigies des saints après les avoir mutilés, que les tableaux, ornements d'église, ont été pris et pillés, que des soldats ont été payés pour commettre mille horreurs dans les temples et tenir les discours les plus propres à soulever le peuple ; que ceux des officiers municipaux qui avaient eu le courage de s'opposer à de pareils actes, pour demander la stricte exécution des décrets de la Convention nationale, ont été incarcérés et mis au secret;

« Que les auteurs de ces délits constatés dans les différents rapports des autorités constituées de Montagnesur-Odet, sont Hérault, Leclair, délégués du représentant du peuple Bréard, et Dagorne, qui paraît avoir été leur agent,

« En vertu des pouvoirs délégués par le Comité de Salut public de la Convention nationale, et en exécution de sa lettre cî-dessus mentionnée du 13 nivôse,

« Arrête : qu'à la diligence de l'agent national du district de Montagne-sur-Odet, en exécution de l'article 14 delà section 11 du décret sur le mode de gouvernement révolutionnaire, les citoyens Leclair et Dagorne seront tnis en état d'arrestation, comme coupables de violation du décret de la Convention nationale du 18 frimaire relatif à la liberté des cultes, et prévenus des autres délits ci-dessus rapportés; que les scellés seront apposés sur leurs papiers ; que le présent arrêté sera de suite envoyé au représentant du peuple Jean- Bon Saint-André à Brest, avec invitation de l'approuver et d'en étendre l'exécution au citoyen Hérault actuellement à Brest, coupable des mômes actes. »

j'écris au représentant du pe%ple Jean-Bon Saint- André :

« J'ai reçu, citoyen, la réponse à lalettreque je t'avais envoyée par un courrier extraordinaire et j'ai regretté de n'avoir pu te transmettre les détails qui ne m'avaient point été donnés à moi-même sur la prise : VArabe, Je t'ai depuis écrit encore en expédiant le courrier extraordinaire par lequel le Comité de Salut public m'avait annoncé la prochaine arrivée dans les murs de Lorient de ton collègue Prieur de la Marne. Le Comité m'a chargé en l'attendant de le suppléer autant qu'il me sera possible, et m'invite à poursuivre tous ceux qui, sous prétexte de faire la guerre au fanatisme, ont contribué à réveiller et ont allumé le trouble et la discorde par une persécution apparente suscitée contre les superstitions religieuses. Le Finistère a été témoin de plus d'une abomination commise dans le temple, des saints livrés aux flammes, des églises incendiées, des calices et vases sacrés enlevés publiquement.

« Les plus grands maux ont dû résulter de ces mesures patriotiquement contre-révolutionnaires, et tu dois avoir eu l'oreille frappée des plaintes qui se sont élevées à ce sujet. Des agents de Bréard ont abusé de la confiance, excédé leurs pouvoirs et servi peutêtre involontairement, mais bien puissamment l'aristocratie. Ces missions ne doivent plus exister. Néanmoins il importe de réparer les funestes effets qu'elles ont entraînés. Toi et tes collègues Laignelot et Tréhouard, vous aurez sans doute jeté un coup d'œil sur cette cause trop féconde de maux, et j'ai cru devoir t'en écrire et pour t'avertir de ces faits, si tu les as ignorés, ou pour apprendre de toi par quel moyen on

peut ramener les boift paysans, trop longtemps opprimés, sans donner de nouvelles armes au fanatisme, car le Morbihan réclame à cet égard les mêmes remèdes que le Finistère.

« Une lettre qui m'arrive du district de Quimper me détermine à prendre l'arrêté ci-joint, que je te prie d'approuver en l'appliquant aussi, si tu le juges convenable, à Hérault, qui est à Brest. J'ai les pièces entre les mains et t'en enverrai copie. Je te prie de me faire savoir ton avis.

« Je comptais me rendre à Pontivy et Josselin pour y renouveler les corps constitués; mais deux motifs, dont j'avais instruit Tréhouard par une lettre qui depuis m'a été renvoyée de Vannes et qu'il n'a pu recevoir, m'ont fait difTérer. D'abord Prieur de la Marne m'écrivait que la réorganisation des corps constitués fédéralistes ne pouvait être opérée que par un représentant du peuple en personne et la loi sur le mode de gouvernement révolutionnaire interdit expressément toute délégation de pouvoir. Enfin, le Comité de Salut public, qui vient de m'adresser successivement deux courriers extraordinaires à Lorient pour m'y faire savoir la conduite que je devais tenir et m'y charger provisoirement de remplacer Prieur dans un moment où des troubles éclatent, où la disette est aux portes, où la contre-révolution avait de nombreux agents dans la marine, ne me permet pas de m'absenter que Prieur ne soit venu. Je l'attendais de jour en jour et l'attends encore. J'espère que tu ne pourras qu'approuver les raisons qui prolongent malgré moi mon séjour, et me défendent d'aller, comme je le désirais d'abord, k Pontivy et Josselin. Tout va bien ici; l'esprit public régénéré est bon. Le Comité de Salut public vient de faire destituer Pallière, capitaine de vaisseau , et Kerangal et La Tuilerie, lieutenants de vaisseau ,

qui étaient, Tes deux derniers surtout, connus pour leur incivisme.

« La société populaire a par des voies de douceur porté des coups plus terribles au fanatisme que tous les brûleurs d'églises et de saints. L'union et la fraternité rallient tous les esprits autour de la Raison, dont chaque . décadi nous célébrons la fête. Je te prie de jeter encore un coup d'œil sur Quimper, et comme toi et Jiucard aviez sanctionné toutes mes opérations dans cette ville, tu pourras rendre à leurs fonctions les magistrats destitués ou renfermés sans motifs et par des ordres arbitraires, et rétablir toutes les choses sur le pied où elles étaient; c'est le vœu de tous les patriotes et celui de la justice. Je te prie instamment de me répondre sans délai sur cet objet. On annonce ici la prise de Noirmoutier; je n'en ai pas encore la nouvelle officielle.

« P,-S. J'ai recommandé à Bréard et dois te rappeler un patriote marin ayant 75 mois de navigation servis sur mer; il se nomme Jeguain, enseigne non entretenu sur \eMucius, et il mérite à tous les égards d'être élevé au grade de lieutenant de vaisseau. )>

19 Nivôse.

Aux administrateurs du Morbihan,

« J'ignore, citoyens, d'où peut venir votre silence sur les deux lettres que je vous ai successivement écrites relativement au passage de Pont-Sal, et je vous prie de répondre de suite. J'ai lieu aussi d'être étonné que la réquisition du représentant du peuple Tréhouard en faveur de la commune de Port-Liberté étant du 23 frimaire, votre réponse à cette commune ait tardé jusqu'au 16 nivôse. Les inconvénients immenses qui ont

résulté de ce retard sont que la commune de Port- Liberté se reposant sur vous est aujourd'hui à la veille de mourir de faim. Faites exécuter sur-le-champ la réquisition, ou transmettez-la à un ou plusieurs districts qui la feront exécuter. Mais songez que les habitants de Port-Liberté manquent de subsistances. Dans quatre jours au plus, si vous différez de les aider, vous seriez responsables des résultats d'un funeste délai. Agissez et écrivez-moi ce que vous aurez fait. »

Rapport sur Lorient Commune Montagnarde par Marc- Antoine Jullien, commissaire du Comité de Salut public de la Convention nationale.

(Lu en séance publique de la société populaire et montagnarde deLorient, le décadi 10 nivôse, Tan II, etc.)

La Convention nationale, citoyens, a chargé son comité d'instruction publique de recueillir tout les traits de dévouement à la patrie auxquels la Révolution a donné naissance, et de réunir dans un seul et môme cadre le tableau des scènes touchantes dont les différentes communes ont successivement été les théâtres. C'est aux sociétés populaires qu'est réservé le soin de remplir cette tâche glorieuse, et bientôt les annales de la République française n'auront plus rien à envier à celles de la Grèce et de Rome. Vous avez désiré vous associer à cet ouvrage et comme votre commune a été aussi le terrain de scènes vraiment républicaines, vous avez voulu que le récit pût en être transmis à la Convention, et que le rapport de mes opérations à Vannes avec le représentant du peuple (Prieur de la Marne) pût être suivi du rapport de nos opérations à Lorient avec Tréhouard.

En VOUS traçant les détails des heureuses journées qui ont signalé la régénération de votre commune, je vous présenterai moins notre ouvrage que le vôtre, et j'aime à pouvoir offrir un hommage public aux services qu'a rendus celte société où la constance généreuse d'un petit nombre de montagnards a déjoué les projets liberticides des sectateurs du fédéralisme. Il en existait, citoyens, même dans nos murs ; et si j'avais dés le jour de mon arrivée entendu retentir les cris de: Vive la Montagne! si l'expression fortement prononcée de principes républicains et anti-fédéralistes avait reçu les plus vifs applaudissements dans votre enceinte, à la maison commune, qui n'était pas encore la maison du peuple, une différence de sentiments bien marquée avait éclaté dans la différence du langage ; j'avais vu, d'un côté la municipalité, de l'autre la société populaire, et l'assemblée des magistrats du peuple ne m'avait point offert ce spectacle touchant qui m'avait frappé dans la réunion des amis du peuple. Le contraste ne m'étonna point; presque partout je l'avais remarqué ; il m'apprit seulement que la loi générale qui frappe de destitution toutes les autorités devait avoir ici son application particulière, et que le peuple devait la sanctionner.

Je commencerai par la séance où la dénonciation franche et publique contre la municipalité provoquason renouvellement. Vous veniez d'installer au milieu de vous les bustes de Marat etLepelletier; vous aviez entendu leur oraison funèbre ; vos yeux s'étaient ouverts sur les calomnies dont leurs nomsavaient été longtemps flétris.

La couronne civique posée sur leurs têtes avait été le gage de la reconnaissance populaire. Un si beau jour, qui donnait à juger des progrès de l'esprit public, devait éclairer une opération plus belle encore, et plus utile

au peuple. La municipalité devait être destituée. Le représentant du peuple avait été présent à la dénonciation ; il consulta le peuple, dont la réponse fut franche et vraie; il proclama Texécution de la loi, et cet acte de justice fut sanctionné par des acclamations unanimes. Les municipaux, témoins des inculpations faites contre eux, n'eurent rien à répondre, et demandèrent un délai pour se justifier; mais ce délai n'eût rien pu changer à leur conduite : les faits étaient connus, le peuple avait parlé. Les assemblées primaires furent de suite convoquées pour s'occuper de la nomination d'une municipalité nouvelle. Il appartenait à la société populaire qui avait garanti le peuple de l'erreur, provoqué la destitution de ses magistrats coupablqs, de l'éclairer dans ses nouvelles élections, et de prévenir les menées de la cabale qui aurait voulu rendre vain l'effet de la destitution prononcée. Le mode de réélection laissait encore des ressources à l'intrigue toujours active et féconde en moyens pour égarer le peuple. La Société délibère que la liste des nouveaux magistrats sera discutée en public, et le choix des citoyens ainsi dirigé se fixe sur de bons sans-culoltes. Sous leurs auspices commence la régénération de la commune. Jalouse d'en étendre au loin les bienfaits et de répandre la vérité dans les campagnes, la société populaire nomme une commission de patriotes chargée de traduire en bas-breton, ou langage celtique, les lois, bulletins et écrits utiles pour les envoyer aux bons paysans pour former des clubs dans les simples villages, éclairer le peuple. Son défaut de patriotisme ne peut venir que de son ignorance ; une fois instruit, il chérira la révolution et la patrie.

Cependant des bruits exagérés avaient annoncé que les brigands menaçaient Vannes, et les administrations

y réclamaient un prompt changement. Je iDe hâte de m'y rendre, et je quitte à regret les patriotes de Lorient avec la douce idée néanmoins que je dois bientôt les revoir et que leurs magistrats sontdésormais dignes de leur entière confiance. Vous avez vu ce que le représentant Prieur et moi avons fait à Vannes, et les moments que nous avons passés loin de vous se sont embellis à nos yeux par l'emploi même auquel ils ont été consacrés. Dans le même temps le représentant du peuple Tréhouard, appelé à Belle-Ile pour des opérations importantes, s'occupait d'assurer à la France ce poste essentiel, l'avant-garde de nos côtes, d'y venger aussi le peuple longtemps opprimé , d'y former des autorités patriotes, et d'y bien affermir dans le cœur des habitants et des soldats la haine du royaume britannique et l'amour de la République française.

J'arrive à l'époque où, mes vœux enfin remplis, je puis revenir au milieu de vous.

Votre municipalité nouvelle n'était pas encore installée, et le jour de son installation devait être offert aux patriotes comme un jour de fête publique. Le 13 brumaire, à trois heures de l'après-midi, un cortège nombreux part de la maison commune et se rend à la place de la Fédération, dite désormais place de la Montagne, dont le nouveau nom devait être consacré par une auguste cérémonie. A la tête du cortège sont des officiers municipaux en bonnet rouge et en écharpes de laine tricolore. Devant eux les bustes de Marat et Lepelletier, le front ceint d'une couronne de chêne, rappellent au peuple la mémoire de deux hommes vertueux longtemps .calomniés pendant leur vie, vengés après leur mort parla liberté triomphante. Ces bustes sont portés par de bons sans-culottes , et la musique les entoure ; des airs patriotiques et guerriers se joignent aux cris de

Vive la Montagne !' et portent au loin la terreur contre les amis du peuple. Les vétérans avec la pique, Tarme des hommes libres, présentent l'image touchante de la vieillesse s'associant à Tâge mûr, à la jeunesse et à l'enfance, pour offrir aussi des défenseurs à la patrie. Une foule nombreuse où règne l'aimable désordre de la confusion des deux sexes, s'empresse autour des bustes de Marat et Lepelletier et autour des municipaux patriotes qui doivent imiter leur conduite et, s'il le faut, leur dévouement. Derrière eux des ouvriers portent sur un brancard la statue renversée de feu Mirabeau ; il regarde la terre; on croit voir dans son attitude le repentir dont son cœur est déchiré, de s'être plongé dans la fange de la corruption que nourrissait l'ancien régime, lui dont l'âme grande et le sublime génie devaient s'élever vers la liberté et la vertu, qui l'eussent conduit à la gloire. A côté de lui est le buste de son ami Motte-Lafayette. On reconnaît encore le double visage et les yeux hypocrites de cette misérable idole qu'encensa trop longtemps le peuple trompé.

Nous arrivons sur la place de la Montagne après avoir chanté, pour abréger notre route, l'hymne de la Liberté, la nouvelle carmagnole et l'air chéri Ça ^Va, et fait retentir les cris accoutumés. Sur la place était dressée une tribune aux harangues adossée à l'arbre de la Liberté, et soutenue par les figures symboliques de l'Égalité, de l'Union et de la Fraternité. Le devant de la tribune est couvert de feuillages et garni de branches de chêne. La simplicité républicaine se rapproche de l'aimable nature. Au milieu de la place s'élève un autel de la patrie entouré de même d'une simple verdjiire, et aux deux côtés duquel un double piédestal reçoit les bustes chéris qui appellent l'amour et la vénération du peuple.

L'autel ne tarde pas à se couvrir d'offrandes; épées à pommeaux d'argent, croix ci-devant Saint-Louis, médailles et jetons en or, pièces à la royale, effigies métalliques de Louis et de la digne compagne et complice de ses forfaits, mille dons egpiatoires s'accumulent, et chacun veut se purifier en déposant tout ce qui rappelle encore l'odieuse royauté.

Autour de la tribune et de l'autel paraissent trois bûchers avec ces trois inscriptions : Royalisme, Féodalité, Fédéralisme, les deux premiers formés de titres nobiliaires, de parchemins féodaux, des couronnes ou signes de la royauté^ des boutons royaux et de tous les emblèmes de la royauté, de la superstition et du fanatisme, des images des papes, des rois et des reines, des brevets donnés par le tyran, des drapeaux blancs fleurdelisés, de la constitution royale de 89, et des constituants royalistes. Le troisième, chargé des lettres de Barbaroux, des bulletins du Finistère, des arrêtés administratifs liberticides, delà constitution anti-populaire deCaritot, Condorcet, Brissot de Warville et Pétion de Villeneuve, et de tous les écrits anticiviques, calvadosiens, girondins et journaux venimeux.

Le supplice des flammes les attend, le jour de la justice est sorti de l'avenir, et l'aiç et le feu vont dissiper et détruire les restes impurs de la royauté, de la monarchie et du fédéralisme qui souillaient encore une commune montagnarde et républicaine.

Une foule immense entoure la tribune et l'autel, les bustes et les bûchers. L'égalité confond tous les rangs; la fraternité rapproche tous les individus. Aucune baïonnette n'afflige les regards de l'homme libre. La foule s'ébranle, se balance en flots ondoyants et tumultueux, s'entr'ouvre et reçoit le cortège, qui s'avance, précédé d'une foule d'enfants dont les voix claires et perçantes

se mêlent à la musique et aux cris du peuple et font entendre la stance de Thymne de la Liberté destinée à leur âge.

Je monte alors' à la tribune et proclame, au nom du peuple, les magistrats qu'ij^ a nommés. Je crois voir renaître ces beaux jours de la Grèce et de Rome, où des citoyens égaux et libres, réunis en assemblée publique, sous la voûte brillante des cieux, célébraient en plein air des fêtes républicaines.

J'annonce aux jeunes enfants qui se pressent autour de la tribune que je vais les organiser en bataillons de FEspoir de la Patrie, et qu'ils pourront se former de bonne heure à suivre un jour les exemples de leurs pères et braver la mort pour combattre la tyrannie ; leurs acclamations m'interrompent. Bientôt un silence profond, imposant et majestueux, succède à» l'agitation d'une multitude tumultueuse. Je parle au peuple de l'heureux changement dont l'époque est pour lui le présage du bonheur.

Déjà nous avons porté la flamme aux bûchers, et nous voyons consumer tous les écrits pestiférés, les images hideuses des ennemis de la liberté. L'air se purifie; les titres féodaux, les constitutions liberticides s'évanouissent et s'exhalent en fumée. Ainsi doit s'exhaler en fumée l'espoir coupable et barbare des misérables qui ne respirent que le malheur de l'humanité, que la fin de tous les droits les plus sacrés de leurs semblables. Une joie unanime se peint sur tous les visages : les mêmes cris s'échappent avec enthousiasme de toutes les bouches; les mêmes intérêts confondent tous les vœux; tous les sentiments, tous les esprits, tous les cœurs sont dirigés vers le même but : le triomphe de la République et de la liberté. Je continue de parler au peuple. J'invite les vétérans à ne plus mettre, sur leurs

UNE MISSION EN VENDÉE, i793. ' 189

têtes, que l'âge a rendues respectables, la plume blanche, ce signe des émigrés, les assassins de la patrie. Je les invite à quitter et Técharpe et l'épaulette blanche, les couleurs tricolores ne devant jamais paraître séparées, mais toujours unies. Plumes, écharpes, épaulettes disparaissent à l'instant et sont jetées dans les flammes. Les bûchers se grossissent de ces derniers emblèmes de Taristocratie et de la noblesse. Le plumet et la ceinture aux trois couleurs orneront désormais nos braves vétérans. Le peuple applaudit à ce spectacle qui le frappe.

De bons sans-culottos, des citoyens pauvres, mais riches en vertu et en patriotisme, satisfaits de jouir enfin de leur droit de souveraineté que les premières années de la République ne leur avaient pas encore rendu, réunis autour de magistrats qui sont leur ouvrage, déposent sur l'autel civique des dons à la patrie qui est leur mère.

On danse la carmagnole autour du bûcher. La pluie qui survient n'empêche point la danse, et les sons harmonieux des instruments s'unissent aux accents patriotiques. J'annonce au peuple une représentation gratuite de Guillaume Tell et V Offrande à la Liberté^ pièces républicaines, et les bons sans-culottes témoignent leur joie de se voir enfin admis, à un plaisir qui n'avait jamais été que le partage exclusif des riches et dont leur indigence les avait obligés de se priver : ils ont appris à aimer davantage une révolution qui leur ofl're des jouissances.

Nous nous rendons de la place de la Montagne à la société populaire, où depuis longtemps une foule nombreuse de citoyens et de citoyennes nous attendaient, chantant pour se distraire des hymnes civiques. Nous leur offrons le récit des détails touchants de notre fête ;

et nous annonçons le spectacle gratis et le bal qui doit le suivre.

La plupart de ceux qui étaient au spectacle s'y trouvaient pour la première fois, et les premières impressions que produisent les objets nouveaux et inconnus sont les plus frappantes, les plus profondes et les plus vives. Qu'il était touchant, ce peuple, aux yeux de l'observateur sensible et de l'ami de l'humanité ; qu'elles étaient belles ces larmes qu'arrachait le sentiment exquis de la vertu, de la pitié tendre et compatissante, de l'amour brûlant de la liberté, de la profonde horreur de la tyrannie! Aucun des morceaux frappants n'échappait à l'oreille attentive du peuple, et cet instinct de la nature non encore altéré qui lui sçrt de goût et de discernement le dirigeait môme dans son enthousiasme. Ce n'était pas ce froid parterjre rempli de jeunes muscadins qui promènent de tout côté un œil indifféremment curieux, qui viennent moins pour s'instruire que pour se distraire, dont l'oreille inattentive et l'âme glacée ne peuvent rien sentir ni rien entendre. Le peuple attentif écoutait en silence, observait tout, s'attachait à l'action, s'identifiait avec les personnages, s'intéressait à leur sort, laissait éclater tour à tour l'indignation et la haine, l'espoir et la crainte, la compassion et la fureur. On s'indignait contre Gessler, on s'enthousiasmait pour le généreux Tell, on frémissait des fers dont on le voyait chargé. Plusieurs citoyennes ont pleuré à l'aspectdu père tirant la flèche sur son fils. L'assassinat du tyran a été vivement senti. On a vu qu'affranchir la terre d'un monstre, c'était bien mériter de l'humanité, et la promesse d'être, si la patrie le réclamait, tyrannicide, de poignarder un tyran ou un traître qui d'abord avait été rejeté par la société populaire il y a quelques mois, a été prêté unanimement dans la séance suivante.

Une heure environ s'écoule entre la comédie et le bal. Une assemblée non moins nonibreuse se trouve réunie pour la danse, et une cérémonie non moins touchante doit si^aler cette réunion. Le bal était dans la salle du spectacle. La danse est un instant interrompue ; les hommes se retirent dans les loges, et le parquet, quoique vaste, reste entièrement libre pour les femmes. Une toile se lève. On voit une montagne entourée d*arbres, et les cris de : Vive la Montagne! se mêlent aux applaudissements. Le maire, le président de la société, les commissaires du conseil exécutif et du Comité de Salut public se placent sur cette Montagne. Il se fait un grand silence. JMnvite les citoyennes à se diviser en deux colonnes : Tune des épouses et des mères de famille, Tautre de jeunes citoyennes non encore mariées. Je parle aux premières des devoirs qui leur sont imposés, de rinfluence qu'elles peuvent avoir sur Tesprit public, des vertus domestiques dont elles doivent être le modèle, du soin qui leur est confié d'élever la génération naissante, et d'inoQuler dans les jeunes cœurs l'amour de la liberté, de préparer leurs enfants à l'imitation des actes sublimes dont leurs époux offrent l'exemple. Je leur rappelle ces Spartiates généreuses, ces illustres Romaines qui, ne pouvant servir la patrie ni dans les combats, ni dans les emplois publics, la servaient modestement cachées à l'ombre de leurs maisons particulières et dans le sein de leurs familles et faisaient de leurs enfants autant de guerriers et de héros que ces leçons maternelles nourrissaient pour la gloire et que la reconnaissance populaire élevait ensuite au Gapitole. Je leur fais promettre solennellement, en présence de leurs époux, de leurs fils et de leurs filles, qu'elles auront soin d'élever leurs enfants dans les principes de la République, de leur offrir souvent les exemples de

dévouement à la patrie que leurs pères donnent chaque jour.

Je m'adresse ensuite aux jeunes citoyennes. Je leur parle des espérances bien douces que la patrie a fondées sur elles, des récompenses qu'il leur est réservé de destiner à ceux qui auront bien mérité de leur pays, soit eii combattant les armes à la main les cohortes étrangères des puissances coalisées, soit en attaquant dans l'intérieur les ennemis secrets de la liberté naissante. Ceux-là sont dignes de vous que ni les affections les plus douces, ni les intérêts les plus chers, ni les sentiments les plus sacrés n'ont pu retenir, quand l'intérêt public les réclamait; qui ont bravé tous les dangers, méprisé les fatigues, oublié les plaisirs d'une vie paisible au sein de la tendresse et du repos, pour chercher la mort, lutter avec les soldats des despotes, et venger, en répandant leur sang, les injures faites à leur patrie. Jeunes citoyennes, vous promettez de n'unir jamais vos mains qu'à des mains républicaines, d'être vousmêmes fidèles à la République, de n'épouser que ceux qui l'auront servie, que des citoyens reconnus les amis ardents et sincères de la liberté et de l'égalité.

Cette cérémonie touchante se fait dans le plus grand ordre et le plus religieux silence, qui ajoute encore à la solennité. A peine est-elle terminée que la salle retentit d'acclamations et les jeunes citoyens sont embrasés d'un nouveau désir de tout faire pour obtenir, après l'avoir méritée, la récompense qui leur est promise. On danse toute la nuit : les bons sans-culottes avec les muscadins et les muscadines, le bonnet rouge avec le panache, la simplicité avec l'élégance, et l'on reconnaît vraiment le bal de l'égalité. Le soleil qui succède n'éclaire pas une moins belle journée. Nous avons consacré par une auguste cérémonie l'installation de la

municipalité nouvelle, nous voulons consacrer aussi solennellement l'installation du jeune bataillon de TEspoir de la Patrie. La place de la Montagne revoit le même cortège : la musique le précède ; les vétérans y paraissent avec le plumet tricolore ; les jeunes enfants y marchent avec ordre, et déjà se croient autant de guerriers qui volent au combat et à la victoire. Les fenêtres sont, comme la veille, remplies de personnes empressées de jouir d'un spectacle touchant. Sur la place toute la garde nationale était sous les armes. 11 fallait frapper les yeux par un appareil militaire, offrir de grandes leçons à Tenfance et la pénétrer des devoirs qu'elle doit remplir, des destins qui l'attendent.

Les officiers municipaux et les commissaires s'avancent vers l'arbre de la Liberté qu'entourent les jeunes enfants, qui les reçoivent aux cris mille fois répétés de : Vivela Mon^a^^we/Jeleurparle, je les électrise encore, je vois leurs yeux s'enflammer et leurs cœurs s'épanouir aux mots de patrie et de liberté. Je leur annonce que l'espoir de la République repose sur eux et que, pour ne point le tromper, ils doivent de bonne heure s'exercer au maniement des armes; que dans leur bataillon il y aura des enfants de pauvres et des enfants riches; que les premiers seraient hors d'état de se procurer l'uniforme que les seconds pourraient avoir. Je les invite à n'en point porter, mais à se distinguer seulement avec le bonnet rouge, qui couvrira également toutes leurs têtes, par les cheveux plats qui leur apprendront à fuir l'exemple des muscadins uniquement occupés de leurs chevelures. Le signe de la liberté, celui de la simplicité, sa compagne ordinaire, conviennent à nos jeunes citoyens. Ils seront armés de la pique, et tout nous présage dans cette réunion future une excellente masse républicaine.

Nos jeunes amis demandent, et je leur promets,

qu'ils seront admis à former un club. Ainsi, les principes de Tamour de la liberté, innés dans leurs cœurs, naîtront de plus en plus et se fortifieront avec l'âge. Ils doivent se faire inscrire à la municipalité, d'abord ceux depuis huit jusqu'à douze, puis ceux depuis douze jusqu'à seize. On en formera différentes compagnies qui nommeront elles-mêmes leurs officiers dans leur sein, feront parvenir à la municipalité leur organisation et recevront ensuite pour instructeurs des membres de la garde nationale qui les mettront bientôt à même de faire une garde personnelle sous la surveillance des vétérans. Déjà. nos jeunes concitoyens pourront soulager leurs pères dans le service journalier de la garde nationale en attendant qu'ils aillent, si la patrie le réclame, les remplacer dans les combats. Je reçois d'eux une lettre par laquelle ils m'annoncent que ceux de leurs camarades qui auraient pu faire la dépense d'un uniforme renonçant sans peine à de vains colifichets, demandent à convertir cette dépense en une souscription de trois livres par mois pour les volontaires. Ils désirent ainsi concourir autant qu'il est en eux à lia défense de leur patrie.

Je demande que la société populaire se déclare elle-même dissoute. Et comme, s'il était un seul instant où les sociétés populaires n'eussent plus d'existence, la patrie serait en danger plus qu« jamais, je propose à la société de se recréer de suite en club populaire et régénéré de la Montagne ; cette proposition, écoutée dans le plus grand silence, est couverte des plus vifs applaudissements.

La société populaire déclare qu'elle est dissoute. Celui qui la présidait quitte le fauteuil et annonce que les citoyens ne forment plus qu'une réunion d'hommes non constituée en assemblée. Il proclame pour prési-

dent provisoire le commissaire du Comité de Salut public de la Convention nationale. Le commissaire monte au fauteuil au milieu des acclamations des braves Montagnards. Il fait donner lecture d'une liste de cent trente noms qui sont tour à tour soumis à la sanction populaire. L'approbation et Timprobation se manifestent par oui et par non, et la sévérité la plus rigide, le calme le plus imposant, l'impartialité la plus délicate et la plus scrupuleuse, président à ce grand œuvre.

La société populaire se reconstitue en club de la Montagne et le peuple a pris soin qu'elle ne fût composée que de vrais Montagnards. Il s'est montré difficile dans le choix de ses amis comme dans le choix de ses magistrats; et, en effet, l'existence de bonnes sociétés populaires n'est pas moins essentielle au peuple que l'existence de bonnes autorités constituées.

Un grand nombre de citoyennes, épouses et mères de famille, ou jeunes encore et destinées à l'hymen, témoignent le désir de se lier par la môme promesse publiquement faite hier au bal civique et à laquelle elles n'ont pu s'associer n'étant point restées jusqu'à l'heure de la prestation. Je reçois, au nom de la patrie, le môme engagement qu'elles prononcent.

Peuple de Lorient, vis-tu jamais, sous le règne affreux de l'esclavage, et des jours aussi beaux et d'aussi touchants spectacles? De grands exemples ont été donnés : les magistrats qui ont trahi la confiance du peuple ont été remplacés par les patriotes vertueux et intrépides qui ont constamment servi sa cause dans les moments de danger ; une société populaire s'est fait justice elle-même et, par un acte d'abnégation vraiment républicaine, s'est déclarée dissoute pour se régénérer ; les vieillards, les enfants et les femmes ont ri-

valise avec le civisme des hommes faits et des jeunes citoyens; les deux âges les plus" inhabiles à porter les armes ont oublié leur faiblesse pour grossir le nombre des soldats de la liberté ; le sexe que la société relègue à l'ombre des foyers domestiques a donné l'exemple de vertus publiques et privées ; des dons multipliés ont été offerts également par la richesse et l'indigence pour aider la patrie; des fêtes solennelles et des réunions nombreuses ont électrisé les cœurs et signalé la- délivrance du peuple.

La îsociété populaire et montagnarde de Lorient, poussée par cette môme impulsion qui dirigea celles du Havre, d'Ingouville et de Saint-Malo, maintenant Commune de la Victoire, unie avec elles par les liens de la fraternité, n'ayant qu'une môme opinion, qu'un môme sentiment, qu'un même intérêt, qu'un même vçeu, celui de concourir de concert à servir la République a délibéré :

«Considérant que, placée par la nature sur les limites de la France, elle doit se regarder comme responsable de la conservation du territoire ; qu'au moment où la livraison de Toulon, le siège de Dunkerque, les trahisons multipliées des agents de la République et les dangers qui l'entourent de toutes parts excitent les justes inquiétudes des patriotes; qu'au moment surtout oh l'aristocratie d'une certaine partie des habitants de Lorient a paru devoir offrir quelques apparences de succès à nos ennemis, il importe que les républicains de cette ville se prononcent hautement pour déjouer les projets et arrêter les menées des conspirateurs et intimider les modérantistes et les traîtres.

« Déclare qu'inviolablement attachée à l'unité, et à l'indivisibilité de la République, elle ne cessera, pour les maintenir, d'exercer la surveillance la plus active,

sur tous les hommes suspects, tous les négociants, tous les riches qui ont pris la place des aristocrates et des nobles ; sur tous les égoïstes avares qui refqsent à la patrie leur contingent des secours qu'elle réclame de ses enfants et qui veulent assujettir le peuple à leurs aristocratiques opinions et l'égarer ou le corrompre, en lui offrant, pour prix de son égarement ou de sa corruption, le travail qui doit assurer sa subsistance, lorsqu'ils en privent le sans-culotte vertueux, indépendant et incorruptible qui résiste à leurs séductions, à leurs promesses et à leurs menaces; qu'elle ne cessera de suivre la marche des autorités constituées et des agents civils et militaires, de provoquer des mesures révolutionnaires tant que durera le danger de la patrie et que la France sera en état de révolution.

« Déclare qu'elle s'attachera sans cesse à réclamer du Comité de Salut public de la Convention nationale, de la Convention nationale elle-même et du Conseil exécutif tous les moyens de défense nécessaires pour les côtes, tous les moyens répressifs contre les ennemis tant de l'intérieur que de l'extérieur ; qu'elle s'occupera de répandre les bons principes, de multiplier les sociétés populaires, d'électriser et d'éclairer le peuple.

«Déclare que, bien certaine d'en imposer, par la réunion et la constance de ses efforts, à tous les aristocrates qui sont aussi lâches que méchants ;fière de concourir au maintien de la République une et indivisible et de mériter l'amour et la reconnaissance de tous les bons Français, investie d'un ferme courage, d'une.noble confiance et d'un généreux espoir de vaincre tous les ennemis de la patrie, elle répond à la République française de la commune et du port de Lorient.

« Elle a promis de sauver la patrie; la Convention et la France sont dépositaires de ses promesses. »

Citoyens, citoyennes, tous à l'envi signent ce noble engagement. Les aristocrates eux-mêmes voudraient en cette occasion associer leurs signatures à celles des patriotes pour mieux couvrir leurs desseins, mais ceux-là seuls sur lesquels on peut compter unissent leurs noms pour se rendre responsables de leur ville.

Le représentant Prieur de la Marne arrive alors dans vos murs. 11 est témoin des élans de votre patriotisme; il vient s*électriser et s'épanouir au milieu de vous. Nommé président de la société, je lui retrace les scènes touchantes qu'elle a vu depuis peu se renouveler chaque jour. L'oreille, le cœur du patriote dévorent avec avidité le récit des actes de patriotisme.

Habitants de Lorient, répétez ce que vous avez vu à vos enfants. Que vos enfants les apprennent à la génération qui doit les suivre, les transmettent à vos derniers neveux, et que de siècle en siècle mie émulation généreuse reproduise les beaux traits qu'éclaire dès son aurore le soleil de la liberté.

Un jeune homme, commis aux vivres, cède sa place à un père de famille. «Je veux me battre, dit-il, c'est à celui qui a des enfants à occuper les emplois avantageux. Ils doivent lui être réservés. » La société populaire l'équipe, l'arme; il vole au combat où la patrie l'appelle.

Un sans-culotte, apprenant que nos frères d'armes manquent de souliers, quitte à l'instant ceux qu'il avait aux pieds et les remet en pleurant sur le bureau. Le môme citoyen, qui vit du travail de sa journée, consacre à soulager l'indigence la moitié de ses profits. .

Riche, cesse de te glorifier des dons orgueilleux qui flattent plus ta vanité que ton cœur! Vois ce pauvre et rougis de donner si peu !

On annonce l'arrestation d'an patriote à Vannes ; il s'agit de l'aller arracher aux fers. Un jeune citoyen se présente; il a reçu dans le jour une gratification qu'il consacrait à s'habiller. « Je la consacre^ s'écrie-t-il, à voler au secours d'un de mes frères. Un habit de moins y un patriote de plus : la République t7*ouve à gagner au change, »

Un ancien soldat, dont un bras a déjà été enlevé dans une bataille, s'écrie : «J'aiperdu sous l'ancien régime un bras au service du tyran; je veux expier ma faute en perdant l'autre au service de la République. » Il a cueilli des lauriers ! salutaire influence de la liberté. Que de vertus ton nom suffit pour enfanter !

Les citoyennes qui viennent au club s'occupent, en écoutant les délibérations, à faire de la charpie pour les blessés.

Nous voyons disparaître des noms odieux qui ne rappelaient que des saints fainéants et d'exécrables des^ potes. Chaque soir un grand nombre de citoyens et de citoyennes viennent les abjurer. Prieur et moi sommes leurs parrains. Nous donnons à Le Duc, le nom de Sans- Culotte-MontagnCy à Le Comte celui de Pelletier-Patriote, Les républicains et les républicaines adoptent ceux de- SempromCy Lucrèce^ Aissée^ Fraternité , Liberté^ de Marat, Mucius, Libre, Beauvais, Publicola, Pierre Bayle, Decius, Tellp Régulus, Camille,

A chaque baptême civique sont rappelées les vertus des illustres patrons de chacun des nouveaux nommés. Le récit des exemples qu'il doit imiter devient une leçon utile publiquement offerte de vie républicaine. Les cidevants évoques baptisaient la mitre en tête ; nous baptisons couverts du bonnet rouge qui vaut bien la mitre épiscopale.

Tous les noms anciens, les dénominations mômes

des lieux publics s'anéaùtissent. Déjà nous avons le Cours de la Réunion, la Place de la Montagne; nous donnons au ci-devant Bois du Château le nom de Forêt de l'Indépendance. Sur chacune des portes de Lorient sera gravé en lettres d'or : Lorient, commune montagnarde. Ainsi Tétranger, en lisant une pareille inscription, saura qu'ici les principes triomphent et que . Taristocratie n'y trouve point d'asile. S'il est ami des rois, il fuira; sa présence ne souillera point notre enceinte.

C'est au milieu des transports d'allégresse dont le peuple est animé qu'une délégation de la société populaire de la Martinique vient fraterniser avec celle de Lorient. Elle donne lecture d'une circulaire adressée à toutes les associations patriotiques et delà France et de l'Europe, prélude delà grande correspondance qui doit exister entre toutes les nations et rapprocher les contrées les plus éloignées. L'un de nos confrères nouvellement débarqué nous communique plusieurs pièces qui toutes font le plus grand honneur à ceux qui les ont envoyées. Par Tune d'elles, ils déclarent rendre la liberté à leurs esclaves pour qu'ils combattent avec eux la tyrannie. Il nous exprime le désir qu'ont les habitants de la Martinique de voir aussi la liberté descendre enfin surleurrivage,souillé longtempspar la plusodieuse servitude. Ils se plaignent quelquefois de l'insouciance apparente des Français. Leurs regards avides se portent vers l'horizon où commence à briller l'aurore du bonheur et de l'indépendance. Ils appellent à leur secours les deux divinités protectrices des hommes. Ils soupirent et leurs soupirs ne sont point entendus, et l'oppression et l'infortune les accablent. Ils sont hommes comme nous ; ils brûlent de secouer le joug, de recouvrer leurs droits usurpés, d'être libres. Je réponds à leur député

que l'égoïsme est le vice des esclaves et que nous avons voulu la liberté non pas pour nous seuls, mais pour le globe tout entier, pour le genre humain.

Toutes les vertus appartiennent à l'homme libre. La. première est Thumanité, les autres découlent d'elle. Que d'actes sublimes elle a dictés dans votre sein et dans les lieux qui vous entourent! Le malheur trouve des consolations généreuses, l'inàigence des secours, Torphelin une famille ; les liens de l'adoption valent ceux de la nature. A Auray, se trouvait en état d'arrestation un père de nombreux enfants qui réclamaient sa liberté. Elle n'a pu lui être accordée, mais sa famille n'avait d'autres ressources que lui, et il eût été injuste et cruel que des enfants innocents fussent victimes des fautes paternelles. Sans l'humanité, le patriotisme ne serait qu'un vain nom. Le patriote humain vient au devant de l'infortune. Six républicains d'Auray se chaînent de pourvoir au payement, à la subsistance et à l'éducation des six enfants du citoyen détenu, et la pitié ingénieuse concilie par ce moyen ce qu'exige le malheur d'une famille et ce que réclame l'intérêt de la société.

Je fus forcé de vous quitter. Je partis avec vos frères d'armes, et voyant qu'une partie des citoyens de votre commune m'accompagnaient, je trouvai du moins, une consolation dans mon départ. Je me rendis à Sâint- Malo,Dol, Dinan. Je vis de près quelle était la cause des défaites de nos soldats. Je voulus les venger et je dévoilai ceux des chefs indignes d'occuper des emplois publics dans un État libre, qui n'avaient pas voulu finir la guerre, parce que la paix aurait fait tomber leurs épaulettes, parce que la paix les aurait effacés de la liste des payeurs de la guerre pour confondre leurs noms avec ceux des autres citoyens non salariés par la République.

Les représentants du peuple ne souffrant pas que le sang de vos guerriers soit plus longtemps sacrifié à Tambition et à Tavarice de quelques hommes coupables, ils prennent eux-mêmes la direction des mouvements militaires, et la guerre la plus désastreuse pour la France touche enfin à ce terme qu'on avait à dessein reculé. J'aurais une trop vaste carrière à parcourir, si je voulais entrer dans les détails de tous les traits de dévouement et de courage dont j'ai été témoin, et de tous les genres de sacrifices prodigués par nos concitoyens pour aider nos soldats.

Je dois me renfermer dans les bornes qui me sont prescrites. Je vous rappellerai seulement que la commune de Saint-Malo, qui à rapproche des brigands avait pris le nom de commune de la Victoire pour annoncer d'avance à l'armée catholique et royale quel est le sort des républicains combattant avec les esclaves, justifie sa dénomination nouvelle et par l'empressement avide de ses habitants à voler à la rencontre des ennemis et par les rapides secours envoyés à Granville.

Les habitants de la Victoire s'associèrent à la gloire de ce nouveau Thionville, et les brigands qui d'abord avaient fondé plus d'espérance sur cette commune, parce qu'ils y avaient de grandes intelligences et que l'escadre anglaise stationnait dans les parages voisins, n'osèrent pas môme approcher des murs dont l'enceinte devait être pour eux un vaste tombeau. De toutes les parties de la ci-devant Bretagne et des départements même éloignés accouraient des cohortes nombreuses jalouses de concourir à la destruction de la Vendée.

Nos soldats, malgré la rigueur de la saison, marchaient presque nus par les chemins les plus affreux. Ils manquaient d'habits, de souliers, d'armes. Je veux exposer aux citoyens les besoins de leurs frères. Je rassemble

tour à tour les habitants de la Victoire et ceux du Port- Servan. Les membres de la société républicaine, les corps constitués, une foule immense de citoyens se réunissent autour de l'autel de la patrie, et là sont accumulés tous les dons antérieurement faits pour en provoquer d'autres, exciter une émulation généreuse, et porter Tenthousiasme à son comble. Il pleuvait. «Que cette pluie, leur dis-je, citoyens, soit le présage et l'emblème des heureux effets de cette patriotique cérémonie. La nature verse ses dons sur nos campagnes pour les fertiliser, et nous, jaloux de les affranchir, prodiguons ici les secours qu'elles réclament ! »

Les dons arrivent en foule ; tous les effets d'équipement et d'armement qui manquent à nos soldats sont à l'envi prodigués ; tous les souliers surtout sont donnés parles patriotes qui se glorifient de n'en avoir plus et de marcher en sabots. Les citoyens les plus pauvres refusent et rejettent comme une injure la rétribution qui leur est offerte pour les indemniser.

Les mêmes scènes dont vous avez été témoins, et que je viens de vous retracer, se répètent dans la commune de la Victoire à l'instant même où les brigands sont aux portes et semblent la menacer.

Dinan suivit bientôt de pareils exemples, et l'armée royale s'éloigfta d'un pays où de tous côtés la valeur et le civisme lui présageaient la défaite et la mort.

On répandit que des troubles se manifestaient dans le Morbihan, que des agents de la Vendée avaient organisé dans nos paisibles retraites l'insurrection et la guerre.

Je partis avec mes frères d'armes, je revins encore une fois à Lorient, et mon âme s'ouvrit à la jouissance de revoir des amis et des républicains.

Le 13 brumaire, avait été célébré dans notre com-

mune la fête de rinstallation de notre municipalité. Le 13 frimaire les pères de famille de Lorient qui avaient quitté leurs foyers à la première nouvelle des mouvements de l'ennemi reviennent, et la fête de la Réunion est célébrée pour leur retour.

Je parle à nos frères et leur témoigne, au nom du peuple, la joie qu'il a de les revoir. La place de la Montagne retentit des cris patriotiques. Nous brûlons les nouveaux amas de parchemin et des portraits sacerdotaux ou nobiliaires. Le soir, club et bal gratuit pour les sans-culottes. Les fêtes nationales sont le mobile le plus puissant sur l'esprit public chez les peuples libres. Elles sont pour chacun des citoyens des sources fécondes de bonheur et d'enthousiasme.

Vous avez reçu, au milieu des élans de la joie et de la fraternité la plus touchante, ceux de vos concitoyens qui revenaient dans leurs foyers après en avoir assuré la défense. Vous ne ferez pas un accueil moins fraternel et moins empressé à ceux des soldats qui, quoique étrangers pour vous, sont toujours vos frères, puisquMls sont soldats français. Comment peindre l'empressement des citoyens et des citoyennes à les recevoir? On les voit se disputer à qui pourra leur offrir le premier le logement. Ceux-là mômes que fait gémir l'indigence, ne se trouveraient malheureux d'être pauvres que parce qu'ils n'auraient rien à partager avec les défenseurs de la liberté. Ils ont encore un modique superflu à leur offrir. Les nouveaux venus ne savent auquel entendre. On les tire parle bras, on leur demande comme une grâce d'accepter un asile; chacun croit s'enrichir quand il peut en emmener, et des larmes d'attendrissement et de joie coulent de tous les yeux. Autrefois on eût voulu s'exempter, comme d'un pénible fardeau, de loger des soldats; ce qui paraissait une tâche onéreuse est main-

tenant regardé comme une douce jouissance. liberté 1 se soat là tes miracles I Égalité, fraternité, recevez nos hommages pour les sensations précieuses et inconnues dont vous pénétrez nos cœurs !

Cependant la Société populaire continue de consacrer ses séances à Tinstruction du peuple et à la surveillance de ses ennemis. Elle a détruit le fédéralisme ; elle veut porter au fanatisme des coups mortels d'autant pltis dangereux pour lui qu'elle ne le servira point par une persécution apparente, mais qu'en acclamant la liberté des cultes et des opinions, elle profitera de la dernière pour dissiper les ombres des erreurs religieuses et des mensonges sacrés, et pour détruire la funeste influence des ministres de la superstition et de l'hypocrisie, ces prêtres, dont la noire soutane couvre plus de préjugés et de crimes que la ceinture de Vénus ne recelait de grâces et d'amour.

La discussion devait avoir une certaine étendue pour éclairer un peuple longtemps fanatisé. Elle ne devait pas être trop prolongée, de peur qu'elle ne fournît aux malveillants une occasion de semer la discorde et le trouble. L'opinion des républicains était mûre; la question fut bientôt résolue et la société populaire fit circuler dans les campagnes une adresse qui devait y propager ses principes en consacrant plus que jamais le droit sacré de la liberté des opinions et des cultes. ' Les résultats furent que les magistrats du peuple seraient invités à enfermer les ministres dans l'exercice de leurs fonctions; que le célibat serait dénoncé comme un délit social; qu'une feuille instructive paraîtrait tous les dix jours pour être répandue dans les villages et dissiper l'ignorance; que chaque décadi, la fête de la Raison serait célébrée par le peuple, et que, dans un temple qui lui serait consacré, parleraient en public les

amis de la morale et de la vertu, qui joindraient les exemples aux préceptes et feraient aimer la divinité dans son plus bel ouvrage, en formant des hommes vertueux et de bons citoyens.

Déjà la commune de Vannes, où je me trouvais décadi dernier, a célébré une fête de la Raison, et consacré par une cérémonie publique le culte des hommes libres. Sur les allées du port, autour d'un autel de la Liberté, surmonté d'une pyramide avec des inscriptions se rapportant à la fête, s'est réuni le peuple. Près de là, s'élevait une tribune aux harangues, plus loin un bûcher formé d'effigies royales et papales, d'écrits liberticides et fédéralistes. Sur l'autel, un jeune enfant, en tunique blanche avec une ceinture tricolore, tenant d'une main la pique sacrée et de l'autre le bonnet rouge, représentait la Liberté. Un peuple nombreux, confondu avec ses magistrats, les yeux fixés sur l'image vivante de son unique idole, chantait en des hymnes républicains le triomphe de la vérité sur Terreur. Il s'est ensuite rendu au temple après avoir fait une station devant l'effigie du sans -culotte placée sur la porte de la ville, et chanté la carmagnole nouvelle.

Au temple de la Raison se prononce l'oraison funèbre de la superstition et du fanatisme. Lecture publique est faite de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Deux prêtres, dignes désormais d'un autre nom, Haumontet Lequinio, n'ont pas attendu ce beau jour pour déposer leurs lettres de prêtrise, jeter bas la soutane, et renoncer au métier dç charlatan. Le soir^ illumination et bal civique où préside la Liberté, placée sur une montagne. Nos soldats passent la nuit à la danse; le malin ils volent à la victoire.

La Société républicaine de Lorient, après avoir en-

tendu les rapports de Marc-Antoine Jullien, en a arrêté l'impression dans sa séance du 10 nivôse.

Signé : Duquesnel fils aîné, vice-président, Barbier, secrétaire, et Marion, ex-secrétaire.

Supplémeï\t au rapport sur Lorient.

J'aurais à recommencer un rapport nouveau, plus long que le premier, si je voulais entrer dans les menus détails sur tout ce qui s'est passé à Lorient depuis seulement que mon rapport est à l'impression. Trois décadis se succèdent et trois fêtes solennelles fixent les yeux du peuple. On célèbre tour à tour la délivrance de Toulon et la fin de la Vendée. Le mannequin de Pitt, cet ennemi du genre humain est livré aux flammes, en attendant (et l'époque est proche) que sa tête portée sur l'échafaud fasse justice de ses crimes. On célèbre la prise de Noirmoutiers. La place de la Montagne se couvre de monuments respectables. On y voit la pyramide en mémoire des héros morts pour la patrie; le double piédestal qui reçoit les deux bustes de Pelletier et de Marat, Tarche sainte où sont les Droits de l'homme et les Tables de la loi. Au milieu s'élève une tribune aux harangues, cachée dans une forêt de lauriers, d'où l'orateur de la liberté domine une assemblée immense de plus de six mille citoyens.

Cependant les ennemis de la patrie, ces tigres contrerévolutionnaires qui rôdent autour de nous pour nous dévorer, faisaient envisager au peuple cet ensemble de victoires, cette masse de prospérité, qui se réunissaient dans un même instant sur la République comme un motif de se relâcher de la surveillance révolutionnaire, de faire cesser les mesures de sévérité.

Déjà le modérantisme semblait vouloir renaître. L'aristocratie relevait une tête orgueilleuse. Au spectacle, dans les cafés, dans les lieux publics, elle se montrait avec insolence. On décriait les patriotes, on s'apitoyait sur les détenus, on justifiait les fédéralistes; les vils crapauds du Marais recommençaient à croasser. Dans la société populaire même, dans les murs de la commune montagnarde de Lorient, tout était froid, glacé. La nuit était muette; le silence des ombres ne retentissait plus de civiques accents, le patriotisme était mort.

Vous avez fait encore une fois justice de vous-même, avec cette abnégation sublime, ce beau dévouement, cette impartialité fière, cette franchise républicaine qui doivent caractériser des montagnards.

Le vice de notre premier scrutin épuratoire a frappé vos regards, et vous avez songé sérieusement à vous régénérer de nouveau.

Vous avez appelé chacun de vos membres à latribune publique pour y rendre compte de ses pensées et de ses actions, pour y développer les replis les plus secrets de sa vie publique et privée. Chacun, interrogé par vous en présence du peuple, a été jugé sévèrement. Vous vous êtes régénérés, et la confiance et l'union mutuelle ont doublé notre force.

Citoyens de Lorient, prêt à m'éloigner de vos murs, je pars avec la douce idée que vous serez toujours tels que je vous ai vus pendant deux mois. Soyez fidèles à vous-mêmes, à votre patriotisme, à votre gloire, au peuple.

J'écris au Comité de Salut public de la Convention nationale : ,

« J'ai reçu, citoyens, votre lettre du 13 nivôse qui m'a

été apportée par un courrier extraordinaire arrivé ici le 17 au matin. Je n'ai pu profiter de son retour à Paris pour vous répondre, parce qu'il se rendait de suite auprès de votre collègue Jean-Bon à Brest; mais j'ai agi conformément à vos intentions et les détails que j'ai recueillis m'ont de plus en plus prouvé qu'on avait réveillé le fanatisme en affectant de le persécuter. On voulait par les troubles religieux faire la contre-révolution dans la ci-devant Bretagne. Hector Barère, agent du conseil exécutif, qui se rend à Paris et vous remettra cette lettre, en porte une à Robespierre, oii se trouve copie de l'arrêté que j'ai pris d'après votre lettre. Je l'ai adressé à Jean-Bon Saint-André, en le priant de l'approuver et d'en autoriser l'exécution. Vous y verrez une idée des moyens employés pour fanatiser ; violation ouverte du décret de la Convention nationale sur la liberté des cultes, arrestation des magistrats fermes qui ont voulu que le décret fût exécuté, argent semé parmi les soldats pour leur faire piller les églises, brûler les saints, déchirer les images du Christ, boire dans les calices, ciboires et vases dits sacrés, frotter leurs bottes avec l'huile aux sacrements, canons avec mèche allumée pour intimider le peuple. Que peut-on faire de plus? J'espère que vous sanctionnerez ma conduite. Ça ira et ça tiendra, et de tous nos ports la liberté n'aura qu'une traversée facile pour gagner les rivages d'outre-mer, Gare à Georges et Pitt. On parle ici de la République britannique et elle ne peut tarder. »

12 Nivôse.

J'écris à Robespierre :

« Je suis bien aise, mon bon ami, de te rappeler ce que j'ai écrit au Comité de Salut public sur l'infâme

contre-révolutionnaire Guerrard que le ministre de la marine, sans doute abusé, vient de choisir pour son agent. Ne perds pas de vue les renseignements que j'ai recueillis et transmis à son sujet. Je dois aussi te dire en peu de mots ce qui regarde trois représentants du peuple sur le compte desquels je me suis exprimé avec franchise dans mes lettres au Comité de Salut public. Tant que je me borne dans ma correspondance ou confidentielle avec toi ou officielle avec le Comité, à énoncer mon opinion sur les représentants du peuple en mission, je crois m 'acquitter d'un devoir ; mais en public et dans les lieux oîi je suis, je n'affaiblirai jamais le respect dû à la représentation nationale dans la personne de ceux qui sont revêtus de ce caractère. Au sujet de Bréard, Barère, agent du conseil exécutif qui te remettra cette lettre, te communiquera les pièces d'après lesquelles il était pour le moins permis d'avoir des soupçons et de les faire parvenir jusqu'à ceux qui pouvaient obvier au mal. Sur Tréhouard je dirai qu'il a pu être bien intentionné, mais que sa conduite a été celle d'un homme faible et au-dessous de sa place. Il a fait élargir des fédéralistes, il a été accessible aux considérations ; il a fait une grande faute en relâchant trois canonniers que le Comité de surveillance de Lorient envoyait au tribunal révolutionnaire, et que lui, Tréhouard, a envoyé à l'armée contre les brigands. Il a dégradé la représentation nationale lorsque, ayant fait arrêter Le Batteux à Redon pour des faits contre-ré^ volutionnaires, il l'a laissé conduire au même instant à Nantes avec une garde d'honneur et un général chargé de l'escorter. Cependant le représentant du peuple était méconnu et ses ordres méprisés. Carrier a tout oublié en refusant de reconnaître son collègue et se déclarant le plastron d'un de ses délégués reconnu

criminel. Carrier a méconnu les pouvoirs de la Convention dans celui qu'elle avait envoyé et dont il a voulu annuler le caractère. Carrier s'est associé au délit de ses agents par son opiniâtreté constante à les soutenir.

« Je t'ai soumis un projet bien simple sur les subsistances. Hector Barère, qui Ta conçu, te le développera. Envoyez un agent de la commission des subsistances dans chaque département. Cet agent prend chacun des districts et vérifie sur les lieux l'état des produits et de la consommation. Il en forme un tableau général d*après lequel on sait au juste que telle partie de la France a trop et telle autre trop p6u. On égalise tout, et on n'a plus aucune crainte sur les approvisionnements. Le travail le plus important est bien vite simplifié et la France entière est alimentée comme une famille peu nombreuse. Ici nous sommes à la veille de manquer de pain.

« Dis verbalement à Hector Barère, au cas que tu ne puisses me répondre, ce que tu penses de ma lettre, et si, ayant agi lon^emps dans le Morbihan, je puis, maintenant que Prieur de la Marne va y séjourner, partir et continuer ma mission. »

19 Nivôse.

J'écris à Dubois Ulliac et Durand.

« Nous devons célébrer, citoyens, le décadi prochain en dix jours, la fête de l'inauguration du temple de la Raison. C'est aux fêtes publiques qu'on a toujours attribué le mérite d'élever l'esprit public, et c'est aux hommes de talent qu'est réservé le soin d'embellir les fêtes républicaines et de tout ce que peut réunir l'imagination pour charmer les yeux et embraser les cœurs du feu du patriotisme et de la vertu. Appelez autour de

VOUS le souvenir des cérémonies antiques et des fêtes mémorables consacrées de nos jours à la liberté. Qu'un orphelin soit adopté par un vieillard ; que Tindigence trouve des secours ; que la fille la plus vertueuse ait une récompense ; que les jeunes citoyennes paraissent avec les couleurs tricolores ; qu'un corlége intéressant par Taimable désordre de la confusion des deux sexes frappe les yeux du peuple ; qu'un civique hyménée se forme sur l'autel de la patrie, et que la patrie dote des époux pauvres et vertueux; que des décorations belles et majestueuses soient offertes aux yeux; que le temple de la Raison soit digne de la déesse et du peuple qui la sert; que la Liberté, l'Égalité, les idoles du républicain, président à la fête, et que leurs images sacrées y gardent le premier rang ; que les héros et les guerriers dont le sang a servi de lait à la liberté naissante ne soient point oubliés, et que des monuments augustes et touchants retracent leur souvenir, que de grandes leçons, des préceptes utiles et de beaux exemples soient donnés, que notre union avec la Suisse et les peuples libres y présentent au peuple le présage de notre amitié avec les nations qui marcheront à la liberté et lui fassent entrevoir la perspective chérie de la République universelle et des bienfaits de l'indépendance transmis parles Français à tous les habitants du globe ; que la paix y brille avec ses aimables attributs. Mais j'ai tort d'entrer dans de si grands détails. Vous en avez peut-être de bien plus intéressants à ajouter à la fête. Je dois me borner à vous prier de vous charger de sa direction et de la rendre digne du peuple.

« Vous appellerez autour de vous les secours de tous ceux que vous croirez propres à vous seconder. »

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