‹ Une mission médicale en KabylieChapitre 10 sur 44 · X. — DB LA TRIBU · texte numérisé non relu

X. — DB LA TRIBU

La constitution de la tribu kabile n'est pas identique à celle de la tribu arabe. Quand la race berbère occupait aux premiers temps le vaste massif de l'Afrique septentrionale, naturellement elle é'ait nomade et pastorale. En grandissant, elle dut se fractionner, et de nouveaux essaims cherchèrent de nouveaux cantonnements.

L'hisioire nous a conservé le souvenir de la plupart de ces migrations, de ces iractionnements échelonnés de l'Est à rOuest, des Syries à TAtlantique : nous avons même la filiation plus ou moins auibeniique de ces nombreux rameaux issus d*une même souche. Alors une dénomioatioD commune impliquait une communauté d'origine. Les invasions déterminèrent des déplacements, des refoulements, des mélanges : elles aboutirent à changer le caractère de la race, qui se fixa dans les montagnes pour sauvegarder son indépendance. Dès lors, les dénominations perdirent leur caractère primitif et eurent une signification topograpbique autant qu'ethnographique ; les noms de tribus n'indiquèrent plus exclusivement l'origine : ils indiquèrent aussi Thabitaiion. Plusieurs tribus paraissent avoir aujourd'hui la raison de leur dénomination dans leurs conditions lopographiques : ainsi les Boûdrâr, gens de la montagne.

Il est des fractions de tribus qui ont une origine distincte de leurs voisines; ainsi chez les Raten, les Ousammeur et les Oumalou reconnaissent pour ancêtre commun Si Sliman, enterré près de Tabiabalt, où se voit encore sa tombe, sorte de tumulus en ruines.

D'un autre côté, le fractionnement des tribus en groupes de deux ou trois villages, ligués entre eux, contre leurs voisins, accuse aussi le relâchement des liens de parenté.

On a cherché plusieurs ciymologics au mot kabile, ou mieux kbaïle : une seule nous parait sérieuse, c'est celle qui fait dériver ce nom du mot kba% pluriel de kebila, tribu. Les Arabes, soumis à un gouvernement régulier et central ne pouvaient mieux désigner cette a$[glomérâtion confuse de petites républiques que par le mol Jcbaïl, les tribus. C'est ainsi que chez nous on appelait la Suiisc : les Cantons.

D'après ce qui vient d'être dit, on a tort de faire précéder le nom des tribus kabiles du mot Béni, les enfants, les descendants , comme on le fait pour les tribus arabes : Àït signifie la maison, domus, les gens de., la famille de.. C'est une

expression employée aussi pour designer les diverses familles qui peuveui se trouver daos un m^me village. Ainsi dans nos interrogaioires, quand nous demandions le nom d'un individu, nous recevions souvent des réponses de ce genre : Ameur riUs lounes, RabalC ndits Cassi : Âmeur de la famille Lounes, Rabah de la famille Gassl. Il f tUt donc supprimer ce mot Bénit qui a un autre sens, et mieux encore le remplacer par le mot Ait qui a Tavaniage de faire connaître de suite Torigine berbère de la tribu, en même temps qu*il est Texpression de la vérité. Le mot AU se met aussi devant les noms de villages où parfois il fait partie intégrale de ces noms ; ainsi Ait Frah (1).

Les noms de villages expriment généralement un fait matériel : la position, la nature du sol et ses productions, une industrie, un événement, etc. Ainsi :

Aguemmoûny la colline.

Tagvemmount ou Kerrovch^ la colline du chêne.

Taddert ou fella, le village d'en haut.

Agouni ou DjUbâny le champ de pois.

T'filkoût, la fougère .

TiziOuzzoVi le col du genêt.

Taourirt n* Ta'idits, Taourirt à la chienne.

Ikermoûden, les tuiliers.

Avec les Français et les Arabes, les Kabiles peuvent em-

(1) La pratique semble donner un démenti à notre manière de voir sur les mots AU et Béni et les admettre comme équivalents. Dans les liTres, le mot Aït ne figure jamais en tête des noms de tribus, mais bien le mot Béni. Nous n'en considérons pas moins cet emploi du mot Béni comme illogique et comme un fait de pruderie littéraire pareil à celui que nous rencontrons dans les actes, où quand Técrivain rencontre un nom de localité berbère, il a l'air d'en rougir et dit : ainsi appelé dans leur lan^ gu3. Ait ne figure que dans le corps des noms propres, où Ton ne saurait les remplacer sans inconvénient. Les Kabiles vont plus loin avec nous» il est vrai, mais pas entre eux. Quand on leur demande d'où ils sont, il n'est pas rare de les entendre répondre ainsi : des Béni Taguemmount, des Béni Taourirt, etc. Ici l'emploi vicieux du mot Bem saute aux yeux dt tous.

ployer le mol ben, malt entre eux c'est toujours ou, Aiosi Mohammed, fils de Moussa, se dira Mohammed ou HÊousta.

Les noms d*bommes les plus communs sont Mohammed, souvent prononcé ifo^n^f, Amar, Said, Ali, Ahmed, Hosseiii, Mzyàn, Idir, Bilcassem, Gassi, Brahim, Salem, Ismaîl, Arezqui, Msàoud, Moussa, elc.

Les femmes Faihma, ou Faihfma, Yamina, Smfna, Kellouma, Tâsàdlls, donile diminutif enfanliii est Adîdi, Djohor ou Djohra, Kallo, Yakouo, Ami, Dehcbya, Hammâma, Halima, Zobeida, Zeinab, Mclha, Selma, Mekioussa, Mazzouza, ou sa forme berbère Tamazouzi, Fotia, Fottouma Tiloum^ etc. Ces derniers noms ont un goût de terroir.

Xi. — Dp L*INSTRUCTI01f ET DB LA LANGUE.

L'instruction kabile, si peu développée qu'elle soit, est Tapanage exclusif des marabouts.

Comme nous l'avons dit, les marabouts sont réputés d'origine arabe ; on croit qu'ils se sont introduits dans le pays à la suite de la conquête, comme agents de propagande re* ligieuse.

Cette dilTérence d'origine est encore accusée de nos jours principalement par le caractère religieux et [a culture intellectuelle. Dépositaire du dogme, le marabout doit Tétudier dans le livre sacré et ses commentaires, cela dacs les proportions que comporte la société kabile où il remplit aussi les Ibnciions d arbitre, de juge et de notaire.

A part le célibat et la vie cciiobiiiqiie, les niarabouts représentent assez bien chez les kabilesce qu'étaient au nioyeuâge les religieux dans la Gaule, et les mdersa peuvent se comparer aux monastères.

Les marabouts ne se font pas faute de rappeler leur orl-

gioe. Dans nos multiples expédUions en Kabilic, nous avons récolté un grand nombre d'actes de toute sorte, rédigés toujours par des marabouts. Dans les actes de vente, quand il s'agit d'un immeuble, on rencontre toujours un nom berbère de localité encadré dans une phrase telle que celle-ci : Vu tel a vendu à un tel un champ situé dans un lieu appelé dans leur langue, ou dans la langue des gens du pays : bilour'et houm, biloufet ahl el bled. On dirait que l'écrivain rougit de transcrire ces noms barbares. Nous possédons plusieurs inventaires, plusieurs listes de donations en nature de fruits, de grains, etc. Toujours les objets sont désignes en arabe malgré la vulgarité des noms kabiles.

Il existe donc en pays kabile une certaine culture intellectuelle souvent plus étendue qu'en pays arabe, mais avec cette dififérenco qu'en pays kabile celte instruciion est le lot exclusif d'étrangers qui accusent nettement par un certain nombre de faits leur caractère exotique, tandis qu'en pays arabe l'instruction se répand à travers un milieu homogène.

Les Kabiles du Djurdjura, naguères encore, avaient trois principaux centres d'instructions : l'école des Raien près de Tacherahit, celle des Guochlhoûla à la zaouïa de sidi Âbderrhmân, et celle des Il'oùla, à Gheilàta. Cette dernière seule a survécu aux troubles occasionnés par l'invasion française. L'école de Gheilàta était depuis bien longtemps dirigée par une famille en grande vénération dans le pays : la malédiction divine est, jusqu'à la quatrième génération, assurée à quiconque oserait nuire ou médire d'un membre de cette famille. Gette famille a un moda particulier de propagation ; son chef n'a jamais qu'un enfant mâle ; il ne saur.iit en avoir davantage, sinon l'excédant meurt. Les faits actuels donnent encore jusqu'à présent raison aux croyances populaires.

Le chef actuel. Si Ali chérif, est une homme intelligent qui a compris que les temps de fanatisme et d'isolement sont passés : il parle et écrit le français : il a représenté le département de Constantine au Gonseil général .

C*est surlout celte zaouîadc Chellâia qui peut se comparer à nos anciennes écoles monastiques. Autour d*Hnc chapelle et d'un enclos où sont déposés les restes des anciens membres de la famille, s'élèvent de petites constructions où se logent los éludianis. Nous en avons trouvé qu«'Iques-unslors de notre vi>iie à Chellàla, le 10 novembre 1857.

Dans ces écoles, renseigne:nenl portait comme partout sur la grammaire, le Coran et ses commentaires : rarement on allait au-delà.

Il est encore un moyen d'apprécier le degré d'instruction d'un peuple, c'est l'énuméraiion des livres qui lui sont familiers.

Pendant les années 1850 et 1851, nous parcourûmes presque toute la Kabilie, et nous eûmes occasion de recueillir quelques écrits. Nos récoltes les plus copieuses furent chez les lâla et les Matka, chez ces derniers surtout. Chez les Ouzeidja, nous rencontrâmes particulièrement un grand nombre d'actes et de titres de propriétés. Chez les Matka, nous trouvâmes un fr'âgment considérable d'un Coran imprimé, peut-éire en Russie. Dans l'Aurès, nous recueillîmes aussi deux ou trois volumes, et sans l'interventiou de quelques juifs nous eussions rapporté davai)lage du sac de Nàra Les officiers qui ont pris part aux expéditions chez les Menasser, nous ont toujours cité cette tribu berbère comme celle où l'on avait trouvé et malheureusement perdu le plus grand nombre d'écrits. Les livres récoltés par nous étaient le plus souvent des Coran, des traités de jurisprudence do Sidi Khelil ou ses commentaires, le dalil cl khirât, sorte d'eucologe ou recueil de prières. Nous avons eu jusqu'à trois exemplaires du dalil el khirat.

C'étaient ensuite quelques petits traités de médecine, la Ilaroùnia ou des abrégés de Syouthi', des recueils de formules médicales, des opuscules religieux comme le Tofiliidde Suoussi, des recueils incomplets de ha lits, des recueils consacrés à la confection des amulettes, une quantité prodi-

gieuse de lalismans dépareilles, quelques fragincols d*astro-* nomie cl d^astrologie, quelques aulres se rapprochant des science^ occuUcs. En fait d*histoire, nous iravons trouvé que celle des sept dormants.

Chez les Matka, nous avions fait on 1851 une récolte considérable de volumes : ayant été obligé de nous en séparer pour cause de déplacement, les plus beaux, une dizaine, disparurent. Pendant la même expédition plusieurs ouvrages furent aussi récollés par les officiers da bur.^au arabe.

Est-il besoin d'ajouter que chez les Kabiles comme chez les Arabes, le nom de thaleb ou savant se donne à des gens qui souvent savent à peine lire et écrire et ont retenu de mémoire une partie du Coran, plus ou moins quelquefois énormément et à surprendre les étrangers si l'on ne savait que c'est là la matière principale de renseignement.

Citons encore, comme nous ayant fourni un certain nombre d'écriis, la Zaouïa de Sidi Yahya des Âîdel, à Tamocra. Cette Zaouïa qui avait été un des foyers de prédication de Bou-bar'la était parfaitement construite cl Ton eut toutes les peines du monde à consommer sa destruction, décidée par mesure politique.

La langue arabe est nécessairement rinstrumcnt de renseignement de la pensée écrite.

Maintes fois nous nous sommes informe s'il existait quelques monuments écrits en langue kabile : on nous a répondu parfois alFirmaiivement, mais jamais on n'a pu nous en exhiber un échantillon, et les auteurs de ces réponses affirmatives nous paraissaient sujets à caution; des écrits de ce genre existaient, nous a-t-on dit, à Chellâta.

Depuis quelques années, des travaux remarquables d'histoire et de linguistique sont venus jeter un jour tout nouveau sur la race berbère et ses destinées.

Ces travaux établissent de plus en plus nettement une distinction radicale entre les deux races qui se partagent le sol de TAlgérie et nous permettent d'en suivre les tronçons

respectifs dans le tempi; el dans Tespace. Une grande question reste à Tétude : c*est de rattacher à Tongine des temps historiques, la race ci la langue berbère, à une ou plusieurs races, à une ou plusieurs langues. Entre toutes les conjectures, la plus probable à notre avis, est que la race berbère semble devoir être rattachée à la souche chamétique, Thistoire et la languisiique paraissent ici d'accord.

 côté de Procope, qui nous parle des habitants de la Pa • lestine fuyant devant Joéué et longeant les rives de la Méditerranée pour s'établir en Numidie, nous trouvons chez les écrivains arabes une tradition fréquemment reproduite qui fait descendre les Berbères de Djalouth, le Goliath des Juifs. Celte dernière tradition, nous l'avons recueillie aussi en Kabilie. On sait que Chanaan était fils de Ghani. Quant à la philologie, quelques ressemblanc s ont été déjà constatées entre le berbère d'une part, l'égyptien et le copte de l'autre (i).

Quoi qu'il en soit, d'autres études ont établi l'identité d'un caractère actuellement usité par un des tronçons de la race berbère, avec un autre que l'on retrouve dans les monuments antiques : récriture lybique ne diffère essentiellentent pas de l'i-criture des Touaregs

Pour en revenir «^ la Kabylie nous ajuu*erons que la langue berbère y est exclusivement parlée par les indigènes. Ceuxlà seulement qui ont voyage comprennent et parlent arabe : parmi nos malades un quart ou un tiers environ pouvaient être rangés dans cette dernière catégorie. Les interprètes que nous dûmes quelques temps prendre sur place, étaient

(1) On a fait des rapprochements de mots. Nous avons pu en faire de grammaire en compulsant la grammaire de Champollîon el les travaux récents de M. de Rougé.

Les pronoms oflTrent de nombreuses analogies. Les plus frappantes sont e$ et «en, de lui, d'eux, régimes. Les verbes prennent, en égyptien comme en kabite, la forme transitive, par Tapposition de la lettre «. Ce qui nous a le plus frappé dans les trots langues, c'est l'emploi commun delà lettre n pour exprimer les rapports du génitif et des cas fndIrecU.

d'une Insuffisance désespérante, et nous ne fûmes satisfait que d'un caporal de tirailleurs, garçon intelligent et de plusieurs années de service.

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