CHAPITRE PREMIER
piquant détail. « Je connois l'innocence et la vertu de ma femme, dit le prince ; mais elle a, comme toutes les autres, la vanité de plaire ; et que sais-je si ell(^ éviteroit d'être aimée? — Monseif^neur, répliqua l'abbé, chercher une femme qui ne souffre pas d'être aimée, c'est désirer un cygne noir. — Sur cela le prince de (lonti lui parla de Vardes, et pour lors, après lui avoir laissé mitonner le point dont il voyoit que ce prince étoit attaqué : « Je n'ai rien vu, dit-il, qui me puisse faire croire que M. de Vardes se fût oublié au point d'élever ses regards jusqu'à M""^ la princesse de Conti ; mais Votre Altesse me fait souvenir d'un rien que je remarquai, il y a quelques jours. Elle jouoit à la prime, et filoit sur un flux qu'elle désiroit. un as qui ne pouvoit être, par la disposition du jeu. qu'un as de co'ur ou un as de carreau. C'étoit celui de cœur qui étoit nécessaire; Vardes, qui voyoit le jeu, lui dit assez haut : « J'espère que ce sera un cœur. » Et puis, en s'ajjprochant plus près de son oreille, comme pour mieux voir la carte, il continua d'un ton plus que demi-bas : « J'en connois un, Madame, qui ne vous manquera jamais. »
Il n'y eut cependant point d'éclat, et de fait il ne pouvait pas y en avoir. La princesse aimait ardemment alors son mari; ses lettres vont nous le prouver sans laisser le plus petit prétexte îmx ]»lus malveillants chroniqueurs de la cour.
L'heure du départ approchait. Le prince dut au commencement du mois de juin rejoindre l'armée en Catalogne. Sa femme l'accompagna en carrosse avec Cosnac jusqu'à Fontainebleau : les deux époux se séparèrent dans cette ville; au moment de la quitter, et après avoir répété à son aumônier qu'il aurait le premier évêclié vacant et chargé sa femme d'y veiller de près, il ajouta : « Ma^ dame, je vous laisse l'homme du monde que j'aime le
mieux et en qui j'ai le plus de confiance. » Ensuite il lui parla tout bas de quelques affaires , l'embrassa et partit. La princesse reprit aussitôt le chemin de Paris, montrant une très-sincère douleur ; « elle fut toujours enveloppée dans ses coiffes, sans dire un seul mot depuis Fontainebleau jusqu'à Essonne. Elle y dîna, remonta dans son carrosse, et, d'Essonne à Paris, elle ne parla que du regret qu'elle avoit de l'absence de son mari et de l'estime qu'elle avoit pour lui. »
Quelques jours après, la cour se rendit à Reims pour le sacre du roi, et M"' de Conti fit le voyage avec la reine ^ Elle eut occasion de prouver à son aumônier comme elle tenait à contenter son mari. Le lendemain de la cérémonie , Gosnac apprit la mort de Tévèque de Valence; il court dans la chambre de la princesse, la réveille sans plus de façon et lui expose la situation. Aussitôt elle se leva , s'habilla et alla trouver son oncle sur l'heure. La négociation fut laborieuse : Mazarin voulait donner Saint-Flour à Gosnac, qui réclamait l'exécution textuelle de la promesse faite au prince : le premier évêché vacant, par conséquent Valence ; il eut gain de cause après les plus curieuses péripéties qui se succédèrent pendant deux jours. Daniel de Gosnac avait alors vingt-quatre ans. Le brevet lui fut remis comme il descendait de chaire à Rethel, où il venait de prêcher devant la cour , qui demeura dans les Ardennes jusqu'aux premiers jours d'août, à cause du siège de Stenay. C'est à cette période qu'appartiennent les lettres suivantes de la princesse, dans lesquelles il est impossible de ne pas reconnaître un vif et pj-ofond attachement pour son époux, dont l'ardeur semble avoir été infiniment moindre. On remarquera que cette corres-
^ Le sacre eut lieu le 7 juiu.