CHAPITRE PREMIER
Charleville, ce 22 août 1054.
Mon cher mari, je reçus avec bien de la joie la nouvelle que vous avez fait des merveilles et que vous vous portez bien. J'en loue Dieu de tout mon cœur, mais je ne serai point en repos qu'Alexandrie ne soit prise et que vous ne soyez hors du péril où vous êtes exposé tous les jours. Je vous laisse à penser, mon pauvre enfant, en quelles peines cela me met : tout ce que j'aime au monde et celui qui seul fait tout le bonheur de ma vie est exposé. Je suis hors de moi et dans des troubles que je ne puis exprimer, mais que vous pouvez comprendre, puisque vous savez si bien par expérience ce que l'on souffre de savoir en péril ce que l'on aime avec l'amour et la tendresse que nous nous aimons. Dieu seul me donne un peu de paix dans tous ces troubles : je remets tout entre ses mains et j'ai une entière confiance qu'il vous conservera pour que nous nous entr'aidions à nous donner à lui. Priez bien Notre-Seig-neur pour moi, je vous en conjure. Je suis tout à fait fâchée de quoi on ne m'a pas encore envoyé vos lettres de Paris. J'ai toute l'impatience imag-inable de les recevoir : vous savez que c'est la seule chose qui peut me plaire, privée de mon cher mari. Pour m'ôter d'inquiétude Son Excellence m'a envoyé la lettre que vous lui avez écrite, car autrement je ne voulois pas entendre raison. Au reste Son
Excellence en use le mieux du monde pour tout ce qui nous reg-arde : il m'accorde de la meilleure g-râce du monde toutes les choses que je lui demande pour tous nos intérêts, et ce qui m'est bien ag*réable et qui me donne une g-rande joie est que, quand vous aurez pris Alexandrie, il dit que vous n'aurez plus rien à faire en ce pays-là et que l'on vous enverra votre cong-é pour revenir. Je vous laisse à penser si je l'en presserai, puisque j'ai une impatience extrême de vous revoir. Je ne saurois plus vivre sans mon cher mari : rien ne me peut être ag-réable, privée de lui. Nous aurons bien de la joie quand nous nous reverrons : j 'en meurs d'envie ; je ne vous prie pas de m'aimer, car je sais que vous faites bien votre devoir là-dessus.
Nous partons demain pour la Fère où l'on ne séjournera point : on ira à Metz, à ce qu'on dit. Daccone vous mandera des nouvelles de la g'uerre : pour nos affaires Marquiseo vous en informe : les miennes sont de bien aimer mon cher mari et d'être tendrement aimée de lui : ce sont les seules qui me tiennent au cœur. J'espère qu'elles iront toujours bien : je vous conjure d'en avoir bien soin et de votre santé : ce sont deux choses qui me sont bien précieuses. Adieu, mon très-cher : je t'aime plus que ma vie et je t'embrasse de tout mon cœur, mon tout et mon aimable enfant.
P. S. Il faut que je vous dise encore que je vous aime de tout mon cœur et que je me meurs d'envie de te voir, mon cher mari.