CHAPITRE II
Cosnac perdait mille pistoles. Le jeu cessa, et la princesse dit en riant a l'évêque qu'elle comptait être payée le lendemain. Cosnac ne prit pas cela au sérieux, mais le lendemain de bonne heure un valet de la princesse vint lui réclamer la somme ; il voulut croire encore à une plaisanterie un peu prolongée et répondit qu'il viendrait s'acquitter à son lever. 11 s'y rendit en effet, mais sans rien apporter, et la princesse lui répéta nettement sa volonté d'être payée sans aucun retard. Le soir, chez la reine, Mazarin en parla assez vivement au prélat et le quitta sur ces mots peu encourageants : « Ne vous brouillez pas avec elle, payez-la. » Il courut alors dès le lendemain chez M""^ Cécile, première femme de chambre de la princesse et lui remit deux cents pistoles en la priant de dire à sa maîtresse que le reste était représenté par huit cents pistoles qu'il lui avait prêtées en trois fois. Le soir. M""" Cécile lui rapporta la somme en lui disant que la princesse entendait tout avoir « parce que, pour les huit cents que je lui avois prêtées, je m'en étois bien remboursée sur les affaires de la maison » . Le reproche était sanglant et, il faut l'ajouter, immérité ; mais Cosnac ne voulut plus discuter : il courut chez son banquier, s'acquitta séance tenante et alla se consoler en racontant ses doléances à la duchesse Mercœur qui ne put que lui témoigner son inutile sympathie. A quelques jours de là, Mazarin prit encore à part le malheureux Cosnac pour lui apprendre que sa nièce faisait tous ses efforts pour obtenir son renvoi dans son diocèse, en ajoutant qu'il fallait absolument qu'il y eût une cause sérieuse pour « la rendre si animée ». Cosnac vint aussitôt chez elle et feignit de la remercier de ce qu'elle voulait bien s'occuper de lui, comme s'il ne savait rien. Elle lui parla en pleine coniiance, persuadée de son ignorance jusqu'à ce que,
exaspéré par celte trop grande fausseté, il se laissa aller à lui dire ce qu'il avait sur le cœur. « Je sais tout, conclut-il, Madame, hors ce qui peut m'avoir attiré de vous un procédé que j'ai si peu mérité et où j'ai tant de peine à vous reconnoître. — Je lui dis encore cent choses avec tant de vivacité, que, la voyant accablée de confusion , je crus que le respect m'obligeoit à me retirer. » La reine étant intervenue et le prince de Conti, qui au fond aimait Cosnac et surtout sentait qu'il avait besoin de lui, ayant imité cet exemple, un certain raccommodement ou du moins un apaisement s'opéra. Conti en profita pour faire agir l'évèque , qui lui fut fort utile pour l'obtention du commandement de l'armée d'Italie qu'il désirait vivement : il fallut seulement beaucoup de démarches avant d'arriver à la solution souhaitée à l'hôtel de Conti.
C'est évidemment à cette période que remontent les dernières résistances de la princesse au sujet de sa conversion. Ses agitations intérieures, jointes à de fréquentes indispositions, expliquent jusqu'à un certain point cette humeur maussade et taquine dont le pauvre évêque de Yalence semble avoir eu particulièrement à souffrir. Il paraît qu'elle fit à ce moment « des efforts pour éteindre les faibles restes de sa foi languissante » , pour endormir les inquiétudes qui l'assaillaient ; elle essaya de ne plus croire à rien et de repousser les aspirations qui l'entraînaient au contraire vers le bien. La maladie qu'elle devait à l'inconduite de son mari faisait des progrès inquiétants : « M"* la princesse s'est trouvée beaucoup plus mal avant-hier, écrit Colbert le 29 juillet 1656 à Mazarin ; pour sauver cette princesse, il faut que Votre Excellence trouve moyen de la séparer de M. le Prince, autrement il est impossible qu'elle puisse échapper à la maladie dont clic est attaquée. »