‹ Une nièce de MazarinChapitre 57 sur 113 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

de lui en mander, car il vous aime tendrement et a la plus g-rande joie du monde de savoir que vous soyez toujours bien à Dieu : c'est où l'on témoig-ne que je vous suis infiniment chère. S. Em. m'a parlé du milord en riant et tout le monde m'en fait la g'uerre, mais les choses n'étoient point comme on vous les avoit dites. J'espère que M. de Valence aura une réprimande parce que je dis à S. Ém. qu'il avoit dit que sans ses prières on l'auroit mis à la Bastille et qu'il avoit fait cela pour nous faire plaisir, à vous et à moi. S. Em. m'a répondu qu'il n'y avoit pas song'é, que le milord n'avoit rien fait, et pourquoi est-ce qu'on l'y auroit mis, et que, pour ce qui étoit de nous faire plaisir, il aimeroit mieux nous en faire que M. de Valence. J'ai avoué hautement le milord pour mon directeur, et tout ce qu'on avoit dit de lui n'étoit que bag-atelle et on n'a rien de sérieux contre lui, c'est pourquoi tout ce qu'on vous en pourra mander ne vous doit point inquiéter. Je vous conjure d'avoir bien soin de votre santé pour l'amour de celle qui vous aime mille fois plus qu'elle-même. Je ne sais ni où nous allons, ni où l'on s'arrêtera, cela m'est fort indifférent, car tous les lieux me sont ég"alement désag-réables, puisque je n'y trouverai pas mon cher enfant. Je ne vous ai jamais tant aimé que je vous aime. Du reste, mon tout, je suis toute à vous, je vous le proteste.

114 LA PRINCESSE DE COiNTl.

Paris, ce 3 août 1637.

Mon cher mari, je suis dans une peine horrible depuis que j'ai appris par votre lettre que vous avez assiég-é Alexandrie. Vous pouvez penser si, vous aimant aussi tendrement que je vous aime^ je puis vous savoir exposé à mille dang'ers, sans être dans de mortelles inquiétudes : elles sont si gn^andes que je suis toute hors de moi : en vérité, mon tout, ce n'est point vivre que d'avoir une vie si pleine de peines et qui me donnent mille morts. Si je vous suis un peu chère et si mes prières peuvent quelque chose sur vous, je vous conjure, par cette amitié si tendre que vous avez pour moi, de ne pas hasarder une vie qui mest plus précieuse que la mienne. Au nom de Dieu, conservez-vous, mon cher mari; priez Notre-Seig'neur qu'il me fasse souffrir cette douleur avec la résig-nation que je dois à sa volonté et que je ne vous aime qu'en lui et pour l'amour de lui, car je suis si misérable que je crains tout de ma foiblesse. J'ai bien fait prier Dieu pour vous, pour moi, quoique très-indig-ne : je n'y manque point tous les jours. Donnons-oous bien à Dieu , le reste est une g-rande bag-atelle. J'arriverai samedi ici où j'attends des nouvelles de S. Ém. pour partir, pour savoir si on m'enverra une escorte, car il est impossible de passer autrement. Je souhaite avec impatience d'y être parce que nos affaires nous pressent, particulièrement les

CHAPlTHt; 11. dis

créanciers de M. le Prince et mille autres pour lesquels il faut que j'emploie mon crédit auprès de Em. Je ferai merveille : je me servirai du chiffre du milord pour vous mander une nouvelle qui est qu'on a fort crié à l'Académie contre laForture' (^zc). Le voyag*e qu'il a fait auprès de la désabusée en a été la cause : on l'a traité d'hérétique et d'intéressé. Vous savez qu'il est autant l'un que l'autre : on a fait mille choses contre la dévotion et que les dévots avoient leur fin. Je crois qu'on a l'oblig'ation de tout cela à M. de Valence. 11 a pourtant semblé que c'est lui qui a empêché que l'on ne se portât à faire des choses contre, comme à l'éloig-ner ou le mettre à g'ag'e. Mais c'est qu'il joue bien la comédie. Il paroît qu'on est fort aig'ri à l'Académie contre la Forture. Je crois qu'on a voulu lui faire peur, car on l'a dit à des personnes qui le lui peuvent redire, comme à la reine de Suède, Petrus Gurrit et autres g-ens semblables, et à moi on ne me mande rien, au contraire, on m'en fait mille amitiés et on me témoig'ne être fort content de moi. C'est que l'on veut séparer ses intérêts des miens, afin que, s'il se prenoit quelque résolution contre la Forture, je ne pusse pas m'en offenser. Mais il n'en arrivera pas ainsi, car je prendrai ses intérêts comme les miens, et tout ce qu'on voudra faire contre lui, comme s'il le faisoit à[moi, car sur ces sortes de choses il n'y a pas à balancer. En arrivant ici j'écrirai sur

' Proltablemeut encore le l*. de Cirou.

116 LA PRINCESSE DE CUiNTI.

cela à M. Ondedei une lettre très-forte, me plaig-nant de quoi il ne m'avoit rien mandé de tout ce qui s'étoit dit, et que j'espérois que dès que j'aurois désabusé l'Esprit fort et que je lui aurois fait connoître la vérité des choses, il n'auroit plus rien à dire, et que cependant je le priois de suspendre le jug-ement qu'il en devoit jusqu'à mon arrivée , et que je répondois de la Forture comme de moi, et que je me charg-eois de tout ce qu'il feroitqui pourroit déplaire à l'Académie. Enfin il se dit tant de choses sur cette affaire que je n'aurois jamais fait si je voulois vous la dire. Mais je crois être oblig-ée à vous en dire une qui, je crois, vous mettra en colère, qui est que le Mouton étant allé voir la reine de Suède, c'est lui qui lui a conté toute l'affaire et qui lui a dit que l'Esprit fort lui en avoit parlé, et que la Forture ne se trouveroit pas bien de tout ceci , et tout le reste qui ne finiroit point , et que vous pouvez vous imaginer ; et à moi qui suis sa maîtresse et qui y ai assez d'intérêt, car on a parlé de moi aussi bien que de la Forture, il ne m'en a pas dit un mot^ cela est bien étrang*e. Il a encore dit à la reine de Suède que votre dévotion se refroidissoit tous les jours, que vous ne viviez plus comme vous faisiez ici, quoique pourtant cela aille assez bien. Que Dieu soit béni de tout. Le milord est venu avec moi jusqu'ici : il est présentement à Vaug^irard auprès de la reine de Suède qui le souhaitoit avec impatience. Quand je vous verrai, je vous conterai toute cette affaire, car il est impos-

Page 1