CHAPITRE II. 12o
cœur, et ne nous point soucier de tout le reste. Pour moi, je vous proteste, mon très-cher mari, que je n'aime rien au monde que vous et que tout le reste m'est fort indifférent. Il ne faut plus song^er, quand nous serons ensemble, qu'à nous donner bien à Dieu, et à reg-arder notre salut comme notre seule et unique affaire. J'espère que vous contribuerez à me rendre bonne, car je suis bien méchante. Priez Notre-Seig-neur pour moi; je le bénis de tout mon cœur du désir que je vois que vous avez de vous donner tout à lui. M"° la comtesse de Soissons, qui est dans son septième mois, est malade et a eu dix-huit jours de fièvre qui ne l'a pas encore quittée : elle a été saig-née trois fois, et je vous permets de croire que l'on ne s'en réjouit pas moins ici et que l'on n'en quitteroit pas une courante. A ce soir je marie M. de Véreux avec M"" Fabert : ils ont été fiancés après dîner chez la reine, et je crois qu'ils sont présentement au bal. On dit qu'on sera encore ici quelque temps ; pour moi, dès que j'aurai nouvelles que vous êtes parti, je demanderai mon cong'é : je crois qu'on en sera un peu fâché, mais je hasarderois bien autre chose pour vous, mon enfant, quand ce ne seroit que d'un moment plus tôt. Venez donc, mon cher, voir ce que vous aimez et celle qui vous aime avec un amour qui surpasse toute chose : elle est vôtre et vous embrasse de tout son cœur.
126 LA PRLNCESSE DE COMl.
A Grandpré*, 12 septembre 1657.
Mon tout, je ne puis vous représenter la peine dans laquelle votre dernière lettre m'a mise de savoir que votre santé n'est pas trop bonne, que vous êtes foible, et que vous avez peine à vous remettre des incommodités que vous avez eues au siég-e d'Alexandrie : mon enfant, je vous laisse à penser les inquiétudes que cela me donne, vous qui savez à quel point votre santé m'est chère. Je vous conjure, mon cher mari, par l'amour que vous avez pour moi et par celui que j'ai pour vous, d'avoir soin de votre santé. Je serai dans des chag'Hns extrêmes jusqu'à ce que je sache qu'elle est telle que je la souhaite. Je n'ai pas de peine à me persuader que vous souffrez avec bien de la peine mon absence, puisque je sais par ma propre expérience que cela met à la mort quand on s'aime aussi tendrement que nous nous aimons. Gela est bien cruel, mon tout, d'être si longtemps sans se voir! Il faut offrir cette peine à Notre-Seig*neur pour l'expiation de nos péchés : nous en méritons bien d'autres. Priez bien Dieu pour moi, car j'en ai un furieux besoin : je ne vous oublie pas dans les miennes, quoique je sois bien méchante. J'ai bien de la joie de la réso^ lution que vous avez prise. Vous n'en pouviez pas prendre une qui me fût ni plus chère ni plus
* Bourg situé à dix-sept kilomètres de Vouziers (Ardenues), où existait un château appartenant alors à M. de Joyeuse, comte de Grandpré;