CHAPITRE PREMIER
der aux instances de la duchesse et le renvoyer. Mais d'autres plus habiles et moins scrupuleux jetèrent le prince de Conti dans les bras d'une femme de la ville, jolie et peu cruelle, M""" de Calvimont, chez laquelle il installa sa cour. C'est aussi à ce moment, qu'entre en scène l'aumônier de la maison, Daniel de Cosnac, qui a laissé de si curieux mémoires, prêtre gascon trè§-fin, très-habile, ennemi du scandale, mais ambitieux et voulant arriver par tous les moyens. Il avait dès longtemps reconnu l'impossibilité de continuer la lutte et voulait mettre fin à la Fronde : il en parla à un officier de l'armée de Bordeaux, le marquis de Chouppe, qui avait lui-même grande envie d'en sortir et qui n'eut pas de peine à ébranler fortement le prince. Survint une assez grave émeute où Conti courut de réels dangers. Cosnac saisit l'occasion et adressa alors au prince les plus sérieuses observations : sa réponse fut de faire partir pour la cour un envoyé chargé de traiter de l'accommodement, tout en cachant soigneusement cette intrigue à la duchesse de Longueville, auprès de laquelle il parut au contraire redoubler de zèle et de résolution. Ses ouvertures furent facilement accueillies et l'arrangement non moins facilement conclu. Mais il ne put ou n'osa quitter Bordeaux, devant lequel le duc de Caudale opérait vigoureusement. On signa les articles le 24 juillet 1653.
C'est à ce moment que Sarrasin l'entretint de la possibilité d'un mariage avec une nièce de Mazarin comme devant le faire complètement rentrer en grâce et l'élever promptement à la plus haute fortune. Sarrasin le pressa longuement ce jour-là, en lui faisant remarquer que son frère avait épousé une nièce de Richelieu. Le prince ne rejeta pas la combinaison, mais il voulait avoir l'avis de Cosnac, qui repoussa bien loin Sarrasin, quand il vint par son ordre lui soumettre son projet. « Cependant, ra-
conte l'évêque de Valence, M le prince do Conti ayant appris dans son lit que Sarrasin et moi nous nous promenions dans le jardin, l'impatience le prit. Le chaud du jour étant passé, il se fit habiller et vint à nous. Il me trouva dans une colère qui me mettoit hors de moi. » Mais cette animation excessive de son aumônier « qui crioit que cette alliance était impossible », froissa vivement le prince qui lui répondit très-vertement, en déclarant « qu'il pensoit pouvoir se marier sans son congé » . Cosnac se retira alors, laissant son ami continuer son plaidoyer dans d'excellentes conditions : il y consacra la soirée tout entière. Le lendemain, les deux interlocuteurs singulièrement radoucis se revirent, non sans un certain embarras, à cause de leur éclat; mais le prince mit tout de suite l'abbé de son avis en lui prouvant que son conseil était désormais inutile. <( Ne vous y trompez pas, lui dit-il, je veux faire ce mariage ; c'est moi qui me marie et non pas vous ; je ne suis pas un enfant. » Séance tenante, il lui promit un évêché comme cadeau de noces. Cet engagement calma subitement les ardeurs de M. de Cosnac, qui s'en tira en lui répondant : «. Hier je fis mon devoir en m'opposant à vos désirs : aujourd'hui je le fais en respectant vos volontés. » L'abbé de Cosnac, rassuré de ce côté, voulut se procurer encore le concours de Langlade que Mazarin avait envoyé en mission d'observation en Guyenne, et qui adopta les projets de l'abbé, appréciant sans peine « que cette affaire étoit capable de lui faire sa fortune » . Langlade était alors assez gravement malade pour garder le lit, et dès le lendemain Cosnac trouva le moyen de faire entrer chez lui le prince de Conti qui ne le connaissait pas, mais auquel son zélé aumônier avait fait comprendre que personne mieux que Langlade ne pourrait servir utilement d'intermédiaire au sujet du mariage auprès le cardinal. L'alliance
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fut promptement conclue, et Langladc, après plusieurs conférences intimes, promit de partir dès que sa santé serait un peu améliorée et de faire la proposition du mariage toute simple, sans articles ni conditions.
Peu après , Conti vint s'installer au château de la Grange, près de Pézenas, où il avait donné rendez-vous à Langiade, ce qui ne l'empochait point d'emmener sa cour et M""* de Calvimont : on s'y amusa beaucoup, et c'est à cette occasion que le prince fit ini excellent accueil à un comédien qui commençait à faire parler de lui et s'appelait Molière. Cosnac se montra très-vexé du voyage de la belle Bordelaise : le prince la lui cacha d'abord, puis, quand il fut obligé de lui tout avouer, il consentit, sur ses instantes prières, à l'installer chez son trésorier à Pézénas au lieu de la loger à la Grange.
Cependant les nouvelles que l'on reçut de Langiade annonçaient les meilleures dispositions de la part du cardinal, et le négociateur réclamait promptement l'envoi d'une personne de confiance du prince. Sarrasin fut choisi, et avant de partir il eut l'habileté, voulant désarmer le mécontentement probable de M"^ de Calvimont, quand elle viendrait à apprendre la mission dont il se chargeait, d'obtenir pour elle la permission de loger à la Grange, ce qui fut facile, le prince de Conti étant fort las de la peine de l'aller voir à la ville. Cosnac demeura l'in termédiaire entre Sarrasin et le prince, car le secret fut merveilleusement gardé dans toutes ces négociations. Les choses se dessinèrent promptement, et la première lettre de l'heureux ambassadeur portait « que les propositions de mariage avoient été reçues par le cardinal avec toutes les démonstrations de joie et même de respect qu'on pouvoit désirer, et qu'on commençoit déjà d'entrer en matière » .
Le prince de Conti savait qu'il y avait alors deux
nièces de Mazarin à marier en France, M"^ Martinozzi et M"'' Mancini, mais peu lui importait celle dont il obtiendrait la main. Sarrasin préférait la première et pressait vivement Cosnac de décider son maître en sa faveur. Le prince continua à montrer une parfaite indifférence, répétant toujours « qu'il épousoit le cardinal et pas du tout une femme » . Une difficulté semblait cependant s'opposer au projet de Sarrasin, puisque nous avons dit qu'à ce moment le beau duc de Caudale faisait sa cour à Anne Martinozzi ; mais précisément ce fut la cause du succès de l'affaire. Caudale, d'après l'abbé de Cosnac, tout à fait dégoûté de ce projet d'alliance, cherchait à rompre décemment et à s'en tirer d'une façon qui pût lui être utile. (( Langiade se chargea donc de négocier avec M. de Caudale et de ménager qu'il céderoit à M. le prince de Conti M^'" de Martinozzi; mais il ne laissa pas de faire à M. de Candale un grand mérite envers M. le prince de Conti de l'effort qu'il se faisoit en lui faisant ce sacrifice. M. de Candale en usa de même auprès du cardinal, le faisant prier, malgré son engagement, de songer seulement à ses propres intérêts et à la gloire de sa maison. » Le cardinal, fort embarrassé de se tirer d'affaire pour parvenir à satisfaire le prince, qu'on lui montrait désireux d'avoir exclusivement sa première nièce pour femme, agréa avec empressement ces ouvertures : Cosnac représente le duc comme tellement satisfait de s'être dégagé qu'il ne songea même pas à profiter des avantages que lui donnait son apparent sacrifice ; mais il ne se montra pas si oublieux de ses intérêts, et, à quelques semaines de là, il était nommé commandant général de l'armée de Catalogne sous le prince de Conti.
Le mariage était donc conclu de fait sans que M"' Martinozzi semble même avoir été pressentie. Il paraît qu'elle aimait Candale. Cosnac le dit formellement , en se
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référant pour ce détail aux lettres de Sarrasin. (Juanl au jn'ince, il ne changea point, considérant probablement toujours qu'il n'épousait pas une femme, mais le cardinal. Il vint i)asser quelques jours à Montpellier et y oublia promptement M""" de Calvimontpour une demoiselle Rochette, fort jolie, adroite et spirituelle, ce qui amena la disgrâce et le renvoi de l'ancienne maîtresse. Mais malheureusement le prince ne se borna pas à ces nouvelles amours : comme il aimait la bonne chère, il se laissa trop aller aux plaisirs de ce genre à Montpellier, et son pauvre aumônier nous apprend, sans aucun adoucissement de langage, qu'un soir il se laissa entraîner « d'une façon funeste aux plus belles années de sa vie et surtout à M""^ la princesse de Conti » . Cet accident changea le cours des idées du prince et ralentit sa passion pour M"" Rochette : l'arrivée de Sarrasin et de Langlade lui rappela d'ailleurs qu'il avait à s'occuper de choses plus graves. Il montra alors un désir très-impatient de venir à Paris et de pousser la négociation, malgré les efforts faits par Sarrasin pour lui représenter qu'un trop grand empressement lui nuirait en disposant le cardinal à se montrer moins accommodant. Le prince de Conti, suivant son habitude, ne voulut rien entendre : il précipita son voyage, obtenant, chemin faisant, de Mazarin, la promesse du premier évêché vacant. A Auxerre, oii il s'était arrêté dans son abbaye, il fut rejoint par Sarrasin et Langlade qui apportaient « les articles faits aussi avantageux qu'on avoit pu». Le projet de contrat constatait seulement une dot de 200,000 écus au profit de Marie- Anne Martinozzi, et Cosnac ne put s'empêcher d'exprimer son étonnement en rapprochant un avantage, en résumé, aussi mesquin, de la dignité de connétable que le prince avait fait miroiter à ses yeux dans les commencements pour l'amener à approuver sa détermina-
tion. Il s'emporta même jusqu'à lancer le papier par terre en s'écriant : « Eh! Monseigneur vous êtes trahi! on nous marie au denier douze* ! » Le prince, furieux de cette hberté de langage, sauta au cou de l'imprudent aumônier, le poussa dans sa chambre, et là lui lava, paraît-il, le bonnet d'importance. Mais la pique dura quelques heures seulement. Le prince avait cependant signé le projet sans aucune réflexion, et Sarrasin le reporta aussitôt avec Langlade. Avant de quitter Auxerre, le prince envoya la démission de tous ses bénéfices : Mazarin vint à sa rencontre à Yillejuif et le ramena au Louvre dans son carrosse (16 février 1654).
Le mariage était donc chose décidée et nous ferons encore remarquer que la fiancée continuait à ne pas être consultée. Pour Conti, qui épousait le cardinal, la chose était indifférente; mais pour M'"" Martinozzi, qui avait aimé sincèrement et aimait probablement encore le beau Caudale, il n'en devait pas être de même. Personne en en effet n'était moins tentant comme époux qu'Armand de Conti : « C'étoit un zéro, écrit Retz, qui ne se multiplioit que parce qu'il étoit prince du sang. La méchanceté faisoit en lui ce que la foiblesse faisoit de M. le duc d'Orléans; elle inondoit ses autres qualités, qui n'étoient d'ailleurs que médiocres et toutes semées de foiblesses. » Le cardinal de la Fronde était un juge prévenu contre celui qui avait abandonné sa cause. C'était cependant en effet un triste prince. Beaucoup plus jeune que Coudé et que M""" de Longueville, né faible, chétif, d'une taille défectueuse, bossu même, pour dire la vérité, il avait une belle tête ornée d'une magnifique chevelure : assez intelligent, réellement brave, il n'avait aucune initiative : il avait besoin d'être conduit, et ce n'était pas chose fa-
* « Voulant (lire, ajoute-t-il , que pour 200,000 écus une fois payés on lui retirait 100,000 écus de rente en bénéfices. »