‹ Une nièce de MazarinChapitre 74 sur 113 · CHAPITRE III. U · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. U

m'a fait la grâce de me représenter quelquefois moi-même à moi-même, et de me faire voir telle que je suis. Rien n'est capable de crever l'enflure de mon org'ueil comme cette vue, dont je tire encore cet avantag-e, que, devenant par là convaincue de mon néant et du tout de Dieu, je mets en lui toute ma confiance.

Quoique ce soit un jour de prière pour tout le monde, il ne l'est pas pour moy, et je suis assez malheureuse pour n'être pas dig*ne de le passer aux pieds de la croix. Mes incommodités ne m'ont pas permis d'aller à Ténèbres. Je les ai pourtant dites avec mes filles, et après j'ai été quelque tems aux pieds de Jésus-Christ en croix, étant toute anéantie devant lui en pensant à ce qu'il avoit fait pour moi. Est-il possible, mon Dieu, lui disois-je, que sur votre croix et dans l'excès de vos douleurs vous ayez arrêté votre pensée sur moi? Ah ! que je suis heureuse que mon Dieu crucifié pense à moi! Mais je. le serai bien davantag-e si mon Dieu crucifié m'attache tellement à lui et à sa croix que rien ne m'en puisse séparer : peines, douleurs, amours, venez me lier à la croix de mon Dieu sur laquelle je souhaite d'être toute ma vie. Je me suis entretenue de ces pensées dont l'effet a passé assez sensiblement jusque dans mon cœur : c'a été d'une manière fort douce, car je n'ag'issois presque point. Si les médecins savoient de quelle nature est cette sorte d'oraison, ils ne me la défendroient pas comme

i:iO LA PRLXCESSE DE CONTI.

ils font, craig'nant qu'elle ne nuise à ma santé. Je ne puis m'empêcher de vous plaindre vous sachant dans les peinesoùNotre-Seig*neur vous met. Jesçais combien elles sont cruelles, mais je dois bien g*émir dans la crainte où je suis avec raison que je ne m'y laisse aller, et que je ne déplaise beaucoup à Dieu en cela de quoi vous êtes par sa miséricorde bien éloig-né. Quand je reçus votre lettre, j'étois au lit bien incommodée, et j'avois résolu de vous écrire; j'étois réduite à souhaiter les peines du corps, parce que, quand j'avois celles-là, celles de l'esprit me quittoient. Je vous assure que j'en fais une grande différence, et que j'aimerois beaucoup mieux les extérieures un an que les autres quinze jours Je prie Dieu qu'il me donne de l'amour pour l(^s unes et pour les autres et que je m'estime heureuse quand mon maître me fait part de ses souffrances. Si vous saviez toutes mes misères, je crois que vous me renonceriez.

Je suis dans un chag-rin et un abattement horribles. Ce mot de chagrin vous fait déjà peur, Qiais ne craignez rien, ce n'est pas celui qui nous aiène à la mort. C'en est un autre qui me donne un dégoût universel pour toutes choses, et les plus agTéables et les plus fâcheuses me sont égales, parce que les unes et les autres sont pour moi une source de déplaisirs et d'ennuis. Tout cela néanmoins n'empêche pas que je ne m'occupe tant à mes affaires qu'à voir le monde quand mon devoir m'y

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