CHAPITRE m. IGl
A cette époque, la sœur de Coudé avait auprès d'elle un personnage dont le nom a figuré plusieurs fois dans les lettres de la princesse de Conti , Villars, l'un des gentilshommes de son mari ', qui, après avoir pris aux événements de la Fronde une part assez compromettante pour être condamné à la roue, s'était attaché à M""" de Longueville , et en se faisant janséniste , nous dit le père Rapin, « se cacha dans un trou et fit le dévot ». Il entra très avant dans les intrigues de la coterie et fut un des principaux agents de la conversion de son ancien maître. En même temps il se mêlait de tout, montrait une grande habileté, une extrême finesse, une infatigable activité. « Il ne parloit jamais que de Dieu, écrit le père Rapin, avec ceux qui n'étoient pas du parti, et il en parloit d'un air si touchant qu'il pleuroit et faisoit pleurer les autres quand il vouloit. » Le père Rapin ajoute que c'est lui qui acheva de décider la princesse de Conti à prendre pour directeur l'abbé de la Vergne.
La princesse de Conti avait été véritablement entraînée dans le jansénisme comme malgré elle : en cela la situation de sa belle -sœur était toute différente.
^ François de Villars, surnommé Villars Orondate, à cause de sa mine de héros, seigneur de Masclar et dit marquis de Villars, fut le père du maréchal. Il entra au service du prince de Conti vers la fin de 1653 et fut choisi <à cause de sa réputation de bravoure, établie depuis qu'il avait été le second du duc de Nemours dans son malheureux duel avec le duc de Beaufort. « 11 s'imagina, dit Cosnac, qu'en le prenant auprès de lui, cela lui donneroit dans le monde une réputation de bravoure dont pour lors il étoit plus entêté que de toute autre chose... Dès qu'il fut retiré, il me dit de lui mille choses avantageuses... 11 me dit qu'il avoit une antipathie naturelle contre le duc d'York, qu'il avoit résolu de se battre contre lui, et que Villars paroissoit propre à le servir en cette occasion. » Villars servit sous le prince comme lieutenant général en 16o7 ; il fut depuis gouverneur de Besançon en l(J68, ambassadeur en Espagne, en Savoie, en Danemark : il mourut le 20 mars 1698.
162 LA PRINCESSE DE CONTl.
M"^ do Longiieville en effet était janséniste par ambition, par amour de gouverner, tandis que M""^ de Conti l'était devenue par attachement à son mari. Nous avons dit qu'elle avait été élevée sans aucun principe religieux, et qu'en se mariant elle ne se souciait pas plus que le prince de ces questions. Quand celui-ci devint dévot, M"^ de Conti, qui n'avait jamais entendu traiter ces matières, écouta l'évêque d'Aleth et son langage lui plut : (c ce fut par principe de conscience qu'elle donna dans la nouvelle morale qui lui agréa, n'y voyant que du bien et point de mal '. » On saisit aisément la différence qui existait entre les deux belles-sœurs ; nous nous y arrêterions davantage si nous avions le projet décrire la vie de la duchesse de Longueville ; il nous suffit d'indiquer cette différence en constatant que celle-ci se servit de sa belle-sœur précisément pour agir sur certaines personnes que sa vanité et sa hauteui' offusquaient et que la simplicité au contraire de la princesse séduisait. Tandis que M""" de Longueville ne négligeait aucun moyen de se faire remarquer, M°^ de Conti fuyait ces occasions et ne songeait qu'à faire du bien. La duchesse vivait alors dans son hôtel avec son inséparable amie M"^ de Vertus , toutes deux habillées en véritables tourières de carmélites, « passant l'une et l'autre une partie de leur vie dans une affectation de minauderies éternelles, gémissant sans cesse toutes deux au coin de leur feu sur les malheurs de l'Eglise et médisant avec hauteur de tout le monde par principes de réforme ". » La princesse de Conti était peut-être plus ardemment janséniste et à coup sûr plus convaincue, elle qui n'avait entendu parler que ce langage, mais elle ne faisait ni bruit ni
* Rapin.
2 Ibid.
CHAPITKE 111. lUJ
éclat : tout en se laissant trop j^ouverner par sa bellesœur, elle observait, plus par la paresse naturelle de son caractère que par habileté, une réserve prudente qui lui rendait l'accès de la cour plus aisé. La reine lui faisait le meilleur accueil, le roi la voyait volontiers et disait hautemcînt qu'il ne connaissait pas de femme d'une vertu plus solide '. Coudé enfin traduisait nettement les sentiments qu'elle lui inspirait, en répétant souvent que, s'il trouvait une bergère aussi parfaite qu'elle, il la donnerait avec empressement pour femme à son fils ^ La Vergue à cette époque (1663) logeait à l'hôtel Conti, « et tout s'y passoit assez saintement pour l'attachement que le ménage avoit à la nouvelle opinion, sans éclat, soit qu'ils eussent quelque soin de se ménager à la cour, où le roi avoit commencé de faire (juehjue ouverture au prince du dessein qu'il avoit de lui confier l'éducation du dauphin, soit que leur paresse naturelle l'emportât sur le zèle '. Quoi qu'il en soit, ils se déclaroient moins que la duchesse de Longueville. » On sait combien celle-ci fit de bruit à l'occasion de la mort du célèbre père Singlin, et comme elle affecta de paroître à son enterrement , ce qui déplut beaucoup au roi (avril 1664). La princesse de Conti, au contraire, se tint complètement à l'écart en cette circonstance , ce qui lui valut une visite de Louis XIV, dans laquelle, en blâmant fortement la duchesse, il la félicita d'avoir été « plus sage * » .
Les deux époux allèrent cependant une troisième fois faire une retraite à Aleth , au printemps de l'année
' Rapin.
'^ Ibid.
3 Ibid.
' Ibid.
164 LA PRINCESSE DE COiNTl.
suivante ', puis ils revinrent passer Tété à Noisy, près de Versailles, dans un château que le roi avait donné au prince pour y soigner sa santé gravement atteinte, car il n'avait jamais pu se guérir de la fâcheuse maladie à laquelle le père Rapin donne poliment le nom de gravelle. Son état était même assez grave pour le décider à offrir sa démission de gouverneur du Languedoc; mais Louis XIV, sachant la popularité dont il jouissait dans la province, le pria de différer et de lui rendre le service d'y présider encore les Etats, lui promettant à peu près de consentir ensuite à sa retraite en lui donnant la direction de l'éducation de son fils, comme il en avait depuis quelque temps l'intention. Le prince ohéit:
* Le prince avait toujours les mêmes sentiments pour l'évèque : nous venons d'en trouver la preuve dans une lettre de M^"" Pavillon, qui a tout dernièrement passé dans une vente de M. Et. Charavey : elle est datée d'Aleth le 9 juillet 1663 : « J'aprens, écrit le prélat, de tous costés la continuation du charitable appui de V. A. S. pour dissiper les mauvais bruictz qui vont croissans contre moy de jour en jour en se fortifiant et qui ne procèdent que de la facilité qu'on doit avoir pour les persuader au roi. Je ne m'essaye pas à vous témoigner les nouveaux sentiments de recognoissence cordiale que j'en auroys ! en cognoissant assez mes dispositions à l'égard de V. A. S., elle est, ce me semble, assez convaincue. Nous travaillons maintenant à la réponse de chacun des articles qui remplissent les escritz qu'on respand contre moy, dont M. l'abbé de La Vergne m'a envoyé copie. Je vous souhaite une santé toujours plus forte et plus vigoureuse et à madame que je salue très humblement et suplie Notre-Seigneur de couronner en Vos Altesses l'œuvre de grâce et de sanctification qu'il y a commencée. »
Nicolas Pavillon avait été nommé évéque d'Aleth en 1637 et il se distingua en rétablissant l'ordre dans un diocèse dont la situation morale était déplorable avant lui. Mais, emporté par son zèle pour la réforme, il embrassa les idées jansénistes. Le rituel qu'il fit réimprimer fut dénoncé à Rome, mis à l'index, et peu après tous ses ouvrages eurent le même sort, ce qui donna lieu à une série de luttes qui remplirent si malheureusement sa vie en le mettant à la tète du mouvement janséniste. Il mourut le 8 décembre 1677 sans avoir jamais quitté sa ville cpiscopale.