COMPOSE PAR UN DES ECRIVAINS DE PORT-ROYAL
Il semble que Dieu avoit donné à cette princesse son Égalise pour prouver sensiblement par un exemple illustre dans ces derniers temps , d'une part que la raison, la sag^esse, la modération et la douceur naturelle jointes à une vie bumainement innocente, ne servent de rien pour aller à Dieu et ne peuvent rien mériter de lui, et pour montrer de l'autre part qu'il surmonte, quand il lui plaît, par lui-même, en un moment et avec une facilité toute-puissante, sans le secours du raisonnement et sans aucune sollicitation extérieure, ceux qui ont résisté aux plus puissantes et aux plus pressantes raisons de se convertir n hii.
Anne-Marie Martinozzi, princesse de Gonti, étoit née avec toutes les qualités qui peuvent rendre une personne de son sexe aimable et estimable : sérieuse, douce^, tranquille dès l'enfance, et toutefois très-sensible; ferme, hardie, et néanmoins mesurée et pleine de tous les ég-ards nécessaires pour s'établir dans le monde; la réputation la plus entière et la plus hors d'atteinte à laquelle une personne de son sexe puisse parvenir.
Elle fut donc toujours rég-lée dans toutes ses démarches et très-modeste, même avant que d'avoir aucun sentiment pour Dieu; en sorte qu'on ladonnoit pour exemple aux personnes d'un âg"e plus avancé, et que le monde croyoit même qu'elle eût beaucoup de piété; mais tout cet extérieur n 'étoit que la suite d'une sag'esse naturelle qui inspire en tout une bienséance extérieure, et il n'y avoit audedans que de l'ambition et de l'amour de soimême, mieux entendu qu'il n'a coutume de l'être. Elle n'étoit donc encore qu'une honnête payenne, comme elle l'a dit depuis. Cependant elle étoit consumée du désir d'être heureuse, et elle espéroit le devenir en ce monde par quelqu'une des hautes alliances que la puissance de Jules, cardinal Mazarin, son oncle, et sa beauté lui faisoient espérer. Elle parvint enfin à l'âgée de dix-sept ans à cette élévation qu'elle avoit tant désirée, par une alliance qui surpassoit non-seulement tout ce qu'elle avoit osé penser, en épousant Armand de Bourbon, prince du sang", mais elle ne parvint pas au bonheur et au repos
qu'elle avoit espéré; car encore qu'elle se trouvât comblée de faveurs, de charg-es, de g-ouvernemens, de biens, de g-randeurs, aimée du prince qu'elle aimoit et de tout ce qu'il y avoit de plus gTand dans le monde, qu'elle fût environnée de plaisirs et dans une telle mag-nificence , que la dépense monta la première année à deux cens mille livres; tout cela ne la put remplir ni satisfaire ses désirs; au contraire elle se sentit plus vuide et plus altérée qu'auparavant, quoiqu'elle n'eût alors que dixhuit ans.
Elle ne se flatta point d'une vaine espérance de devenir heureuse par Faug'mentation de ses g-rands établissemens ; elle vit dans le néant de ce qu'elle possédoit celui de tout ce qu'elle pouvoit espérer. Mais elle ne s'avisa pas de tourner ses désirs et son ambition du côté du royaume des cieux , qui est au-dedans de tous ceux à qui Dieu fait la gTâce de le découvrir. Elle entra donc dans une espèce de désespoir, qui seroit le partagée de tous les mondains qui n'ont aucun ég-ard du côté de Dieu, s'ils n'étoient aussi aveug'les que malheureux, et s'ils ne l'étoient assez pour ne rien connoître de l'état misérable où ils dorment dans l'ombre de la mort. Elle n'étoit pas dans cet aveug-lement, car elle vit tout d'un coup, d'une part, que, puisqu'une si g-rande élévation accompag^née de toutes sortes de prospérités ne la rendoit pas heureuse, il n'y avoit rien à espérer pour elle sur la terre, et sa lumière naturelle lui faisoit connoître clairement, d'autre
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part, que nous ne pouvons être heureux ici-basque par l'espérance d'une meilleure vie. Elle avoit ouï parler de Dieu et des devoirs de la créature raisonnable à un domestique du prince, très-instruit du fond de la reli^'ion chrétienne; elle voyoit que, comme l'éternelle félicité des saints consiste à connoître et aimer Dieu, toute l'espérance que nous pouvons avoir sur la terre d'être éternellement heureux, ne peut être fondée que sur la foi et la charité ; or elle sentoit sa foi très-foible, elle n'en avoit jamais bien sçu les fondements; son cœur étoit rebuté de tout ce que le monde lui pouvoit offrir. Elle n 'avoit aucun sentiment pour Dieu, et elle reg'ardoit la vie chrétienne et les devoirs qui y sont indispensablement attachés comme un joug* très-dur et comme un fardeau très-pesant, dont la seule pensée l'accabloit.
Elle se représentoit donc en cet état, à Tâg's de dix-huit ans, comme dans un abîme et dans un vuide affreux où elle auroit à passer le reste de sa vie qui pouvoit encore durer de long'ues années, descendant insensiblement vers le néant pour y être absorbée tout à coup à l'heure de la mort, ou précipitée dans les supplices éternels ; cette imag-e étoit toujours devant ses yeux et la plongeoit dans une tristesse et dans un ennui incompréhensibles. Elle fit des efforts pour éteindre les foibles restes de sa foi lang^uissante, afin de calmer son inquiétude; mais Dieu ne permit pas qu'elle y réussît. Elle ne trouva le soulag-ement d'une telle tristesse
que dans quelque doute affecté,- et la malheureuse résolution, que le désespoir lui fit prendre, d'attendre dans son intrépidité naturelle, s'il se pouvoit, sans la craindre, cette heure fatale qui devoit terminer ses g-randeurs et décider de tout ce qu'elle étoit. Cependant les infirmités qui lui survinrent dansée triste état, sembloient la conduire à g-rands pas vers sa fin, et la réduisirent en effet à une telle extrémité, qu'elle tomba dans une espèce d'ag-onie où elle crut mourir. Elle entendoit dire autour d'elle qu'elle n'avoit plus qu'une demi-heure de vie, et elle le croyoit ; mais cette extrémité ne lui fît penser autre chose, sinon qu'elle sçauroit bientost ce qu'elle avoit à devenir pour toujours. Dieu la tira de ces périls, mais non pas de ses doutes et de son insensibilité.
Le prince, que Dieu par sa miséricorde infinie avoit tiré des plus g^rands désordres, et qui étoit fort éclairé, lui disoit en vain tout ce que la charité peut faire dire sur la plus g"rande de toutes les affaires à la personne à qui elle importe le plus et et que l'on aime le mieux. Elle recevoit avec beaucoup de douceur ce qu'il lui disoit ; mais toutes ces instances ne faisoient que l'importuner et l'aigrir contre la piété, qu'elle reg'ardoit comme son ennemie dans le cœur du prince, craig'nant que la piété n'y éteiguiît la passion qu'il avoit eue pour elle jusqu'alors. Ainsi tout ce qu'il lui disoit pour la porter à Dieu, et sa piété même, la rebutoit, mais de telle sorte que le directeur du prince fut
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contraint de lui ordonner de se contenter de prier Dieu pour elle.
Elle étoit donc comme abandonnée de tout secours humain et d'elle-même plus que de personne, et Dieu prit ce temps pour parler à son àme et pour la remplir de sa connoissance et de son amour; ce qu'il fit en un moment. Elle se trouva tout d'un coup, sans sçavoir comment, tournée à Dieu, persuadée des vérités de la foi, et brûlante du désir d'aller à Dieu. Elle appela le prince et lui dit, comme la meilleure nouvelle qu'elle pouvoit lui dire : « Je crois que Dieu m'a chang^ée, je vous « prie de m'envoyer M. l'abbé de Giron. » G'étoit un homme d'une g-rande piété et fort habile, auquel le saint évêque d'Aleth avoit donné la conduite du prince et qui ne leperdoit point de vue. La princesse ne trouva rien de difficile dans tout ce qu'il lui proposa, et, depuis ce moment jusqu'à la fin de sa vie, elle ne fit plus que passer de clarté en clarté et de vertus en vertus. Elle avoit dix-neuf ans ; c'étoit en 1657.
Sa vie passée, cette vie que le monde avoit tant approuvée, lui fit horreur. Elle méprisa les parures et voulut s'en dépouiller; la cour s'y opposoit, et elle croyoit devoir cette complaisance aux premières personnes de l'État d'en conserver une partie ; mais, étant un jour à sa toilette, et ayant jeté les yeux sur un crucifix qui étoit au chevet de son lit. Dieu la toucha de telle sorte que, roug'issant d'avoir balancé sur quelque chose entre Dieu et le monde,
elJc renonça pour toujours à tous les ajustemens, et se réduisit à une manière de s'habiller qui, sans s'éloig-ner trop de l'usag-e de son temps dans les circonstances indifférentes , montroit à son sexe l'exemple d'une modestie vraiment dig-ne d'une chrétienne. Mais elle ne se contenta pas de ne plus parer son corps, elle rafflig-ea autant que sa santé put le souffrir. Elle soutint le prince par ses conseils et plus encore par son exemple, l'encouragea à la plus grande perfection de son état, et le résolut enfin à vivre dans le mariag^e comme dans le célibat. Elle retrancha toutes les dépenses superllues; occupa à des ouvragées pour le service de l'Église et des pauvres cette espèce de domestiques qui semblent n'être chez les g^rands que pour l'ostentation, et qui ne s'occupent la plupart du tems qu'à ne rien faire, visita les pauvres et particulièrement les malades, chez lesquels elle fut surprise faisant des actions d'une prodigieuse mortification. Elle les faisoit avec tant d'amour qu'il n'y eut que la crainte d'en être louée et l'impossibilité de faire ces choses sans qu'elles fussent sçues qui l'empêcha de continuer. Elle eut de gTands obstacles à sur-^ monter dans l'opposition naturelle qu'elle avoit à prendre soin de tout ce qui selon le monde étoit au-dessous d'elle; mais la g"râce la portoit, et elle changea tellement en tout ce qu'elle avoit de mauvais, qu'elle ne cessa d'être dans la joie au milieu de tous ces obstacles, et qu'elle avoit de la peine à s'empêcher de dire à ses amis : « Congratulamini
mihi. Réjouissez-vous avec moi, parce que j'ai trouvé un trésor que je ne cherchois pas. »
Quoiqu'elle ne fût pas naturellement libérale, elle donnoit beaucoup aux pauvres. Il y eut une g-rande famine en Berri, Picardie et Ghampag-ne, en 1662. Ses aumônes ordinaires, qui étoient tout son superflu après une dépense très-modique, ne lui suffisant pas, elle fît vendre le plus secrètement qu'elle put ce qui lui restoit de pierreries; il y en avoit pour 60,000 écus, qu'elle fît distribuer avec beaucoup d'économie par une personne intellig^ente et de gTande probité, en sorte qu'elle sauva la vie à plusieurs milliers de personnes. Le prince ayant vendu et distribué tout son bien pour réparer les dommag*es de la g*uerre qu'il avoit faite au roi, sans rien réserver que ce qu'il fut obligée de conserver pour assurer la dot et la convention de la princesse, non-seulement elle entra de tout son cœur dans la justice que le prince fît en cela à plusieurs particuliers ruinés par une g-uerre injuste, mais elle craigniit qu'on n'eût fait de trop g'randes réserves pour elle. Elle consulta donc les amis de cette maison , dont elle reg'ardoit les sentimens comme les plus conformes aux règ*les les plus sûres de la justice chrétienne, et on eut beaucoup de peine à la calmer sur ce doute.
Demeurée veuve à l'àg-e de ving't-neuf ans, elle redoubla son zèle et son application à tous ses devoirs, à g'ouverner saintement sa maison, et à élever les princes ses enfans en princes chrétiens; ce
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qu'elle faisoit avec une application continuelle et beaucoup de fermeté, nonobstant tout ce que le monde y put trouver à redire; mais en même tems avec tant de sag^esse et de discrétion que le roi la laissa maîtresse absolue d'une éducation si importante. Mais elle ne se crut pas quitte de ses devoirs en s'acquittant de ceux d'une veuve particulière ; car elle soutint avec une mag'nanimité chrétienne le rang" et l'autorité dont elle étoit dépositaire contre les puissances qui y vouloient donner atteinte. Elle fit observer toutes les lois civiles, ecclésiastiques et militaires, tant dans ses terres que dans les ég'lises qui s'y trouvoient et qu'au rég-iment du prince son fils aîné. Elle protég-ea les foibles et prévint et réprima les violences et les désordres; ce qu'elle pratiqua même hors l'étendue de sa maison et de ses terres, quand quelque raison particulière l'y eng^ag^eoit, vA toujours dans l'ordre de la justice et de la charité, n'éparg'nant ni soins ni peines pour cela, s'opposant aux ministres même Içs plus autorisés, avec qui elle ne craig-noit pas de se commettre, en leur résistant en face avec sa douceur et sa fermeté naturelle rehaussée par une foi vive et par une ardente charité. Ce qui lui réussit toujours auprès du roi, quoique prévenue par ses ministres dans de certaines rencontres ; et elle y réussissoit parce qu'elle alloit droit à lui , qu'il estimoit sa personne et respectoit sa vertu, qu'il étoit persuadé de sa sincérité et de ses lumières ; qu'elle ne combattoitque pour la justice et la vérité,
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et que Dieu lui donnoit dans ces occasions une éloquence telle que ce grand roi auroit cru se faire tort de lui résister.
Cet amour de la justice et de la vérité, la sainte liberté quelle se donnoit de soutenir l'une et de dire l'autre avec autant de modération que de force, et sa hardiesse à confesser J.-G. et les siens devant les puissances, lui avoit donné une telle réputation que le vice se cachoit et que le mensong-e n'osoit paroître à la cour, quand les devoirs attachés au rang- qu'elle tenoit dans le monde, et la charité chrétienne oblig'eoient la princesse à y aller; ce qu'elle ne faisoit jamais sans avoir l'une ou l'autre de ces deux raisons.
La réputation qu'elle s'étoit acquise par sa sag-e conduite porta un g^rand prince à lui proposer son alliance, qui la mettoit beaucoup au-dessus du rang' où la première l'avoit mise; mais elle s'excusa d'écouter cette proposition et rejeta les instances qu'il lui fît faire, encore que cette alliance méritée par sa seule vertu l'élevât de trois deg'rés au-dessus de celle à laquelle le crédit du cardinal Mazarin son oncle Favoit élevée; persuadée que, puisque Dieu avoit rompu ses liens par une perte aussi sensible que celle qu'elle avoit faite, elle n'avoit plus rien à faire en ce monde que d'achever son sacrifice en se sacrifiant elle-même.
Elle examina durant son veuvag'c le bien que le cardinal Mazarin lui avoit laissé, et trouva que la part des revenus ecclésiastiques qui pouvoit être
confuse dans sa dot montoit presque aux deux tiers. Elle restitua donc 800,000 livres qu'elle fit distribuer dans les lieux auxquels elle put croire que cette restitution pouvoit être appliquée avec le plus de justice, selon le conseil du saint évêque d'Aleth, appliqua à cet usagée toute l'éparg-ne qu'elle pouvoit faire sur les revenus de la g-ardenoble des princes ses enfans, de son douaire et de ses pensions. Quand elle eut achevé cette restitution, qui fut faite en cinq ans. Dieu la laissa jouir quelque temps de la consolation d'avoir fait cette justice, et de répandre toutes ses éparg'nes avec plus de liberté, mais toujours selon l'ordre de la charité ; premièrement sur les pauvres de ses terres, et puis sur tout le reste du monde. Elle fit donc des aumônes jusqu'en Afrique et aux deux Indes, selon le même ordre de la charité, c'est-àdire en embrassant tout dans son cœur par le désir de soulag-er toute misère, mais courant toujours sans aucun ég"ard aux besoins les plus pressans, et confiant ses aumônes aux missionnaires qu'elle crut apostoliques et désintéressés. « Si on avoit, (( disoit-elle, des trésors infinis , ou qu'il y eût « moins de misère que de charité dans le monde, « peut-être pourroit-on donner quelque chose à (( son inclination dans les aumônes que l'on fait, ff et se donner la joie de mettre quelque personne « à son aise ; mais, comme c'est tout le contraire, (( on est contraint do se contenter de tirer de la « gn^ande misère ceux que l'on peut secourir, pour
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(( en soulag'er un plus g'rand nombre, el de n'avoir « ég'ard qu'au plus grand besoin dans ceux à qui « on est le plus obligée de pourvoir, pour préférer (( à son inclination l'ordre et la volonté de Dieu, « qui nous est marquée par la plus g'rande néces- '< site. »
Elle n'étoit pas robuste, et les g-randes maladies qu'elle avoit eues lui avoient laissé beaucoup de foiblesse, et une indisposition dont l'effet étoit de la réduire souvent à la mort, crachant le sang* à g'ros bouillons et ne pouvant respirer dans les accès violens de ce mal qui la prenoit une ou deux fois chaque année. G'étoit un spectacle dig-ne des ang*es que sa patience, la sérénité de son visag'e et la tranquillité de son âme dans ces tempêtes. Jamais elle ne donnoit ses ordres avec plus de douceur et de présence d'esprit que dans ces occasions. Elle avoit soin de tout et particulièrement de ceux qu'elle voyoit troublés. Elle se flattoit de l'espérance de mourir de ce mal qui lui laissoit beaucoup de liberté d'esprit ; mais son médecin lui ayant dit qu'elle couroit risque de mourir d'un transport au cerveau, elle lui dit en souriant : « Je mourrai voce lontiers de mort soudaine quand Dieu voudra. « L'Ég'lise demande à Dieu qu'il nous en délivre, '( mais elle ajoute, et improvisa; je ne crains aucun « g-enre de mort, mais j'espère que Dieu me pré- '( servera d'une mort imprévue. » Ce mal étoit, autant de temps qu'il duroit, une espèce d'ag-onie; et comme on lui parloit des angoisses de cet état :
'( Voyez-vous, dit-elle, je compte pour rien les « petits biens et les petits maux, surtout quand ils « sont courts; et tous les biens et tous les maux a de cette vie sont petits, et tout ce qui finit avec « le tems est court. »
Il y avoit quinze ans qu'elle alloit à Dieu, et qu'elle s'y disposoit par une attention et une prière continuelle qu'elle redoubloit à toutes les heures de l'ég-lise, se retirant dans son cabinet où elle prioit souvent prosternée et toujours avec ce profond respect qui paroissoit dans son extérieur aux prières publiques, sans qu'il y eût rien que l'on pût remarquer. Après quinze ans de persévérance et quatre jours de très-g-randes douleurs qu'elle souffrit dans un profond silence, elle alla à Dieu par un transport au cerveau aussi soudain qu'un coup de foudre. Il la prit à minuit par une violente convulsion. Ses femmes surprises jettèrent un g*rand cri, qui fît souvenir de ces paroles de l'Evang^ile : « Sur le minuit un g'rand bruit s'éleva : « Voici l'époux qui arrive, allons au-devant de lui. » Elle vécut encore dix-neuf heures sans connoissance, sa bouche disant continuellement : « Mon Dieu, mon Dieu ! » Une multitude innombrable de monde de la cour et de la ville accoururent au spectacle de cette ag-onie, durant laquelle, hors le dernier moment, elle fut vue avec son visag'e naturel et ses actions ordinaires. On peut dire que la princesse fut seule qui ne fût pas surprise de ce coup; et il y a g'rand sujet de croire que, quand Dieu
l'appella par ce mal si soudain, sa lampe étoit ardente et luisante, et qu'elle étoit prête à aller à lui; car, outre qu'elle avoit communié la veille de sa maladie, elle venoit de rendre compte de son examen de conscience à son directeur, comme elle faisoit tous les jours, et elle vivoit depuis long-temps dans l'attente d'une prompte mort, qu'elle reg^ardoit avec beaucoup de tranquillité dans la vue de la miséricorde de Dieu dont toute sa vie étoit une méditation continuelle, aussi bien que de la mort, ne s'endormant jamais sans s'être mise dans la disposition de ne pas voirie lendemain.
Elle avoit pour maxime que la vraie piété consiste à suivre Dieu sans hésiter partout où il nous appelle, même au travers des obstacles les plus apparens et des devoirs les plus pénibles; c'est ce qu'elle appelloit vivre de la foi, et l'on voyoit reluire cette vie dans tous ses sentimens, dans toutes ses paroles et dans toutes ses actions. Elle aimoit tendrement les princes ses enfans, mais elle les aimoit infiniment plus pour Dieu que pour elle , encore qu'ils lui donnassent une g"rande considération dans le monde, à la cour et dans sa famille; elle trembloit par avance des périls presque inévitables où elle voyoit que leur salut éternel seroit exposé dans un âg-e plus avancé, et elle étoit si pénétrée de cette crainte, qu'elle sentoit une vraie joie intérieure quand, les voyant malades, elle pensoit qu'il se pouvoit faire que Dieu les eût mis en cet état pour les préserver par une prompte mort
de la corruption du siècle et des piégées de leur condition. Elle trembloit encore toutes les fois que elle pensoit à ce que les riches doivent aux pauvres. « Qu'est-ce que c'est, disoit-elle, que le superflu i( des riches par rapport à leur état? Il y a long*- « temps qu'on me dit que je suis réduite au néces- « saire de mon état; mais qui peut m'en marquer « les bornes? Le monde dit que c'est trop, et peut- « être que Dieu dit que ce n'est pas assez. Heureux « ceux dont l'état est d'être réduits au simple né- « cessaire! » Elle étoit aussi fidèle au lang-ag-e qu'aux sentimens de la foi et de la charité. Quand elle avoit quelque affaire devant les jug*es, elle ne les sollicitoit que pour les prier de se bien g'arder de considérer ou sa personne ou son rang" dans ce qu'ils avoient à décider. On l'a vue prête à se dépouiller d'une terre de 18,000 livres de rente, nonobstant les prescriptions acquises depuis plus d'un siècle; c'étoit une résolution prise en faveur de ceux qui disoient qu'elle leur appartenoit, s'ils avoient pu donner des preuves recevables, et elle le leur fit dire.
Elle ne faisoit jamais de complimens à personne sur des bénéfices ou des dig-nités ecclésiastiques. Elle s'y crut oblig-ée dans une rencontre unique pour servir l'Eg-lise; elle le fit, mais la lettre qu'elle écrivit pour s'acquiter de ce devoir de civilité auprès d'un prélat illustre par son rang% par sa naissance et par ses emplois, fut plustôt une remontrance qu'un compliment, et cette remontrance fut
très-modeste, mais très-forte. Ce fut tout ce qu'on put obtenir d'elle. Elle avoit de la peine à se résoudre à parler des choses de Dieu aux g'ens du monde. « Il faut, disoit-elle, un devoir bien marqué « pour faire une chose qu'on a sujet de croire inu- « tile à la personne pour qui on la fait; mais je « ne puis m'empêcher de parler aux personnes « qui ont de la foi, et surtout aux relig*ieuses. (( Quand j'y remarque des défauts considérables, « je ne puis m'empêcher de les prêcher, car cela « me fait saig-ner le cœur de voir que l'on a tout (( quitté pour servir Dieu et qu'on le sert mal. » Elle étoit très-sincère et ne pouvoit se résoudre à laisser la moindre équivoque dans ses paroles, surtout quand elle pouvoit porter préjudice à quelque personne opprimée ou à quelque vérité combattue. Un homme de qualité blâmoit un jour devant elle une personne de piété sous prétexte de nouveauté de doctrine : « Je vous assure, dit-elle, que ce n'est « pas son défaut, et vous devez m'en croire; car, « outre que je suis persuadée que, quand vous « aurez examiné, vous appellerez doctrine ancienne « ce que vous apellez doctrine nouvelle , je suis (( oblig'ée, afin que vous ne me preniez pas pour « une autre, de vous dire que je compterois dans (» cette personne pour une très-bonne qualité ce a que vous lui reprochez comme un défaut. »
Elle reg'ardoit comme rien tous les intérêts humains qui ne reg'ardoient qu'elle ; mais elle étoit très-vive sur ce qui pouvoit blesser la vérité et noir-
cir l'innocence ou déshonorer la piété. Elle n'étoit vive que sur cela; mais elle l'étoit de telle sorte que personne ne pouvoit tenir contre les paroles de grâce qui partoient de sa bouche, et que Dieu lui donnoit dans ces rencontres.
Elle disoit avec un g-rand sentiment : « Il n'y a « rien de bon à faire dans ce monde, et surtout « dans le g-rand monde , que de le quitter à « l'heure, si on peut; et, si on ne peut pas le quitte ter à l'instant, il faut au moins désirer de tout « son cœur de le quitter bientôt : et, plus on est « élevé dans le monde, plus on doit se hâter. Je ne « veux plus disputer contre ceux qui disent qu'un « chrétien peut se mêler dans les folles joies du (( monde. Quiconque ne voit pas tout d'un coup « dans le nom de chrétien qu'il a l'honneur de por- « ter qu'il ne lui est plus permis de prendre part « à ces choses, ne sçait pas le premier mot de son « catéchisme. Il n'y a donc qu'à l'y renvoyer. » Elle étoit fort choquée quand elle entendoit prêcher contre la morale que l'on appelle sévère et même excessive : « Où sont, disoit-elle, ces doc- « trines sévères? Je connois tous ceux qu'on dési- « g-ne sous ce nom, et ils ne m'ont pas éparg-née « plus qu'une autre; mais si j'ai quelque doute « sur les avis qu'ils m'ont donnés, c'est de sçavoir (c s'ils n'ont pas été trop mesurés, » Elle se plaig'nit un jour si hautement sur cela d'un prédicateur célèbre ', qu'il crut être oblig-é de la venir sa-
Nous avons vu que c'était Bourdaloue.
tisfaire; elle l'écouta, mais elle ne fut satisfaite que dans l'esprit.
Quelque incommode qu'elle fût à ceux qui la reg'ardoient comme un obstacle à leurs desseins, ceux même qu'elle incommodoit en disoient du bien, et ceux qui s'intéressoient selon les lumières de la foi à sa perfection, cbérissoient en elle la huitième béatitude, comme le sceau de toutes les autres. Mais on vit bien après sa mort que, si son repos n'avoit pas été troublé durant son vivant, ce n'avoit été que par la crainte de son crédit et par l'inutilité des tentatives que l'on avoit faites en secret contre elle. Car aussitôt qu'elle fut décédée on fît chasser quelques-uns de ses plus importans domestiques, qui ont beaucoup souffert depuis; d'autres crurent être obligées de se retirer pour éviter un pareil traitement, dont ils ne pouvoient se sauver que par la retraite, et l'on détruisit peu à peu une communauté de g'rande édification que le prince et elle avoient établie dans une de leurs terres et qu'elle affection noit beaucoup.
S'il étoit permis à des chrétiens qui ont un Père dans le ciel de parler humainement, on pourroit dire que Port-Royal a perdu en elle une puissante protection; car elle aimoit fort ce monastère, et elle avoit dessein d'y faire de fréquentes retraites avec la princesse Anne-Geneviève de Bourbon, duchesse de Long-ueville, sa belle-sœur, avec qui elle étoit fort unie. Mais il pliU à Dieu de récompenser une sainte vio par une prompte mort, et de mettre
sa servante à couvert des contradictions des hommes dans les tabernacles éternels, où nous avons sujet de croire qu'elle prie pour cette communauté.
La liste des défunts parle de cette pieuse princesse en ces termes: « En l'année 1672 mourut très-ex- « cellente dame Anne-Marie Martinozzi , princesse « de Conti, laquelle âg"ée de trente-cinq ans est (( morte dans l'odeur d'une g-rande piété, ne s'étant « point partag'ée entre Dieu et le monde, mais « ayant mené une vie entièrement chrétienne. Ses (( entrailles ont été enterrées dans notre ég-lise. »