‹ Une nouvelle apologie du gallicanisme; réponse à m.l'abbé LovsonChapitre 11 sur 37 · LE TELLIER AD MARQUIS DE LOUVOIS · texte numérisé non relu

LE TELLIER AD MARQUIS DE LOUVOIS

De Reims, ce jeudi matin 29 mars 1681 .

Je trouvai hier en arrivant en cette ville la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le27*dc ce mois. J’y ai vu ce que vous avez appris de Rome par l’ordinaire dernier. Quand le Pape se fâche deeequ’on ditquc les évêques tiennenlimmédiatement leur autorité de Jésus-Christ et de ce qu’on lui fait entendre qu’il y en a une dans l’Église au-dessus de la sienne qui est celle du Concile général, il paraît bien qu'il n'a jamais lu les bons livres. Il faut qu'il s’accoutume à entendre dire toujours sur cela en France la même chose, car ce sont

deux principes incontestables desquels nous ne nous départirons jamais.

Je suis très-fâché de ce que le Roi est embarqué dans une affaire qui lui fait de la peine ; mais outre le plaisir que j’aurai de profiter de cette occasion pour donner à Sa Majesté une marque de mon attachement et de ma reconnaissance , j’y trouve une consolation, qui est celle de voir que Sa Majesté connaîtra, si ceci dure, par sa propre expérience, que nos maximes, dont les Jésuites sont les plus grands ennemis, sont le rempart de la royauté. Nous vous aiderons, s’il plaît à Dieu, de manière que le Roi sera bien servi et défendu, si on pousse les choses à quelque extrémité.

Pour maintenir cette doctrine dans le royaume, il n’y a d’autre parti que celui de laisser me honnête liberté à la Faculté de théologie, et de bien traiter les gens qui y sont distingués par la profession qu’ils ont toujours faite d’être attachés aux anciennes maximes de cette compagnie. 11 faut surtout s’appliquer à mettre des professeurs instruits et bien intentionnés. Une chaire vaquera bientôt par la mortdeGrandin. Rien ne serait plus utile que de lui donner un bon successeur et d'obliger les autres professeurs à enseigner la bonne doctrine. C’est de là principalement que dépend le salut de l’affaire ; car, comme toute la jeunesse du royaume s’instruit dans cette école, il est impossible, si les choses durent dans l'état où elles sont, qu'on n'oublie nos maximes, et qu’à la fin l’État et la royauté n’en souffrent un grand préjudice. Je n’ai en tout cela d’autre intérêt que celui du Roi et de la vérité. Si j’osais, je vous supplierais de lire ma lettre à Sa Majesté, afin qu’étant instruite de l’état des choses avec toute la sincérité qu’on lui doit, elle pût prendre sur le tout les résolutions qu’elle jugerait convenables à son service.

On sait maintenant ce que magistrats et archevêques entendent par honnête liberté : chasser, exiler les ultramontains; payer ceux d’entre eux qui voudront se

taire; donner des traitements et des bénéfices aux gallicans qui voudront parler; réduire le nombre des votants; enfin placer l’enseignement doctrinal sous la main du pouvoir laïque ; n’étant pas à propos , comme dit un jour le Procureur général de Harlay, que ces bons docteurs sortent en aucune manière de la dépendance du Parlement qu’ils doivent reconnaître comme leur jugel (Recherches, p . 567.)

M. Loyson a dû nécessairement s’expliquer sur ces mesures prises à l’égard de la Faculté de théologie, et l’on ne saurait s’étonner de l’entendre juger la conduite des ministres et du Parlement avec assez d’indulgence :

« ...Ces projets de réforme, dit-il, portent l’empreinte de l’absolutisme royal, ils tendent à faire de la Faculté de théologie un rouage plus docile ; mais on ne peut disconvenir que, si le gouvernement les caressait dans des vues despotiques, quelques-unes de ces réformes n’étaient pas dépourvues cependant de motifs plausibles. Page 426.

... Qu’on ne s’y trompe pas, sous prétexte de réformer, on ne voulait point bouleverser. Page 451.

... On voulait aussi limiter le nombre des docteurs ayant voix dans les assemblées de la B’aculté, et principalement celui des docteurs appartenant à des communautés religieuses. Cette limitation était déjà en vigueur pour les ordres Mendiants, contre l’envahissement desquels la Faculté avait eu à défendre son caractère essentiellement séculier.On se rappelle avec quelles difficultés elle avait ouvert ses portes aux Mendiants. Que de fois n’avait-elle pas réclamé depuis contre leurs empiétements ! Elle ne leur refusait point les grades, mais elle ne voulait point subir leur prépondérance. Eux maîtres de la majorité, l’autonomie de

la Faculté périssait sous un mot d’ordre émané de leurs généraux.

... Les mêmes raisons militaient certainement pour que la même mesure fût étendue à d'autres communautés religieuses. Mais l’étendre à tous les collèges, c’était passer les bornes. Page 433.

Quoi qu’il en soit de ces projets de réformes conçus et répandus dans le but de faire réfléchir les docteurs aux suites de leur opposition, ils n’ont pas plus trait que l'opposition même qu’ils étaient destinés à vaincre, à la question doctrinale 1 . Ils contribuèrent seulement à faire accepter de la Faculté, par crainte d’être forcée à subir des conditions plus désagréables, celles que lui imposait l’édit du mois de mars 1682. Page 435.

Et les évêques de l’Assemblée? Étaient-ils fiers de leur œuvre ? Je ne veux pas rechercher combien d’entre eux auraient soutenu les Quatre Articles usque ad efpusionem sanguinis. Mais je le demanderai à tout homme de bonne foi, les ont-ils rédigés de plein gré? Vous dites que la phrase de Harlay : la plupart changeraient demain de bon cœur si on le leur permettait, ne doit pas s’entendre du fond de la doctrine, dont ils étaient sincèrement persuadés, mais de la souscription qu’ils en avaient faite? Soit ; c’est assez pour entacher à jamais leur mémoire. Je ne demande pas mieux d’ailleurs que de leur tenir compte des regrets qu’ils exprimèrent sans retard, et dont ce mot désormais fameux de Harlay est une preuve si éclatante. Pourquoi M. Loyson, qui s’applique à les

1 On vient de voir que c’est précisément le contraire de la vérité.

défendre, n’a-l-il pas cité un document, publié même avant mon livre, confirmant d’une manière si précise le mol de Harlay, et prouvant que la résistance de la Faculté de théologie s’appuyait secrètement sur des évêques de l’Assemblée?

Boucher, l’un des docteurs expulsés, passant par Angers pour se rendre au lieu de son exil, s’était arrêté chez l’abbé Grandet, l’un des curés de cette ville. Ses confidences faites cœur à cœur furent recueillies et consignées dans une histoire encore manuscrite du séminaire d’Angers. Il faut se rappeler que Boucher avait dans le Clergé de Paris et même de la France un rang considérable. Curé de Saint-Nicolas du Chardonnet, et supérieur du séminaire de ce nom, il avait formé un grand nombre de prêtres et d’évêques, et il était resté leur ami et leur directeur. Or, voici ce que Grandet apprit de sa bouche :

Beaucoup d’évêques, après avoir fait cette belle affaire, lui en avaient paru au désespoir et lui avaient dit : « Monsieur, tirez nous de là par ce que vous ferez en Sorbonne. » Il leur avait répondu qu’il ne savait pas comment ils lui faisaient cette demande ; qu’étant éclairés comme ils l’étaient, ils n’auraient pas dû s’engager dans un si mauvais pas ; qu’au contraire ils devaient représenter fortement leurs raisons. A quoi les, évêques n’avaient pas manqué de répondre que d’abord ils s’y étaient opposés ; qu’ils avaient dit toutes leurs raisons, mais qu'on leur avait répondu qu’il y en avait de plus fortes que les leurs qui les obligeaient à faire cette Déclaration ; et comme il leur demanda quelles étaient ces raisons plus fortes, ils répondirent qu’on ne les avait pas dites. Sur quoi, il avait pris la liberté de leur dire que c’était un

grand mal de ce qu’eux, qui devaient soutenir la vérité et l'honneur de l’Eglise, avaient eu la faiblesse de céder et de se soumettre en cette occasion, qui était capable de bouleverser toute l’Église et de faire un schisme M. Bouclier leur répondit : « Eh ! que voulez-vous que nous fassions, Messeigncurs ? Nous qui sommes de simples docteurs, pourronsnous nous opposer à la Déclaration de Nos Seigneurs et de tout le Clergé? » Et ces Seigneurs lui avaient témoigné qu’ils eusseut souhaité que la Sorbonne eût réparé leur faute

Tout cela est bien grave assurément, mais l’est moins que les aveux suivants du nouveau défenseur de l’Assemblée:

L’inopportunité était, on s'en souvient, la thèse de Bossuet. Il eût voulu qu’on se contentât de rester en possession de la vieille doctrine de l’École de Paris et du Clergé français. Il ne prit la plume que pour éviter qu’en poussant trop loin cette doctrine, on l’exposât à être censurée. 11 ne se dissimulait pas non plus que la circonstance prêterait à cet acte un air d’hostilité vis-à-vis du Saint-Siège. Les torts d'innocent XI à l’égard de la France et de son épiscopat peuvent expliquer, mais non justifier celui d’une Assemblée d’évêques proclamant solennellement, au milieu d’un conflit entre la puissance ecclésiastique et la puissance civile, une

DOCTRINE DONT CELLE-CI POUVAIT .ABUSER CONTRE CELLE-LA. Oïl

sortait en cela, non sans doute quant à la doctrine ellemême, mais quant à la conduite, de la modération dans laquelle la Faculté de théologie s’était soigneusement renfermée en 1665. A ce tort l’Assemblée en ajouta un autre: elle demanda au Roi d’ordonner par un édit l’enregistrement des Quatre Articles dans toutes les cours, et leur enseignement dans toutes les Universités du royaume. Un édit sem-

1 Revue des sciences ecclésiastiques, mai 18G7.

blable avait été rendu en 1665 pour les propositions de Sorbonne. Celui qu’on sollicitait constituerait à coup sûr une moindre ingérence du pouvoir séculier, puisqu’il serait rendu à la demande des évêques. Mais le Roi et les évêques

NE PARAITRAIENT-ILS PAS s' ENTENDUE POUR RUINER LA LIBERTÉ THÉOLOGIQUE?... »

M. Loyson ne croyait pas si bien dire. La vérité est qu’à partir de 1682 la liberté de l’enseignement théologique fut ruinée en France. L’œuvre poursuivie par le pouvoir royal ne tarda pas à être consommée, et la Faculté de théologie tomba, comme tout le reste, dans la servitude. Elle vit rompre un à un ses liens avec le Saint-Siège qui l’avait créée, de qui ses privilèges émanaient, et dont elle avait longtemps défendu les droits avec tant de gloire. La vie se retira peu à peu de ce grand corps, et pendant tout le dix-huitième siècle, elle ne fut plus que magni nominis umbra. Non-seulement les évêques de Louis XIV n’élevèrent jamais la voix pour défendre ses immunités, mais ce sont eux qui rivèrent ses chaînes. Nous savons ce que fit Harlay de Champvallon; il était cependant Proviseur de la maison de Sorbonne. Quand il mourut, un autre prélat de 1682 s’offrit pour lui succéder dans ces fonctions, et les suffrages des docteurs ne manquèrent pas à un candidat qui avait pour lui la volonté du Roi. Les élections n’étaient plus qu’une vaine formalité, surtout depuis que Mazarin, dont le ministère fut si funeste à l’Église, s’était fait élire à cette charge pour mieux tenir sous sa main les derniers partisans du cardinal de Retz. Voici la lettre que le Tellier écrivit à Louis XIV à cette occasion :

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