I. A MAISON DE FRANCK
armées étonnent l’Europe et l’Asie et notre Hutte couvre les deux mers. »
M. Renan, à son tour, s’incline devant cette forte et glorieuse race.
« A toute nation, dit-il, correspond une dynastie en laquelle s’incarne le génie et les intérêts de la nation ; une conscience nationale n’est fixe et ferme que quand elle a contracté un mariage indissoluble avec une famille qui s’engage, par le contrat, à n’avoir aucun intérêt distinct de celui de la nation. Jamais cette identiHcation ne fut aussi parfaite qu’entre la maison capétienne et la France. Ce fut plus qu’une royauté, ce fut un sacerdoce '. »
11 est incontestable, en effet, que la France a été la mieux partagée de toutes les nations; seule entre toutes, elle a eu des souverains de sa race, pendant que l’Angleterre, l’Espagne, l’Italie, l’Autriche et la Russie étaient gouvernés par des dynasties étrangères. La règle de conduite qu’on présentait à nos rois était cette belle prière du sacre : « Dieu, qui, par tes vertus, conseille tes peuples, donne à ton serviteur l’esprit de sapience; qu’en ces jours naissent à tous équité et justice, aux amis secours, aux ennemis obstacles, aux affligés consolation, aux élevés correction, aux riches enseignement, aux indigents pitié, aux pèlerins hospitalité, aux pauvres sujets paix et sûreté en la patrie, qu’il apprenne (le roi) à se commander soi-méme, à modérément gouverner chacun selon son état, afin, ù Seigneur! qu’il puisse donner à tout le peuple un exemple de vie qui te soit agréable. »
Pour nos anciens souverains si essentiellement français, leur titre de roi de France très-chrétien était le plus beau de la terre, et ilsn’eu voulaient point d’autre. Ce nomd’empereur que prit Napoléon 1" évoque le souvenir des temps les plus douloureux de l’humanité et des tyrans les plus exécrables; il renferme l’idée de conquête, d’asservissement et de mo-
1 Philosophie (te l'Histoire coittstni>oi’aine.
PS DP PASSÉ ET DU LWVKXIR DU I.A FRANCK narchie universelle, et M. de Laprade a pu adresser ail roi Guillaume, s’apprêtant à ceindre son front de la couronne impériale, ces paroles énergiques :
11 s'agit d’attacher l’Allemague à ton char,
Et Dieu t’ayant fait roi, de t’appeler César.
Il s’agit d'échanger un titre qu’on révère Pour celui que portait Néron, Claude et Tibère.
Tu veux être empereur, au lieu de roi chrétien.
Va! ce titre infàmant tu le mérites bien,
Cet exécrable fruit du meurtre et des rapines,
Ce titre, il fut toujours conquis sur des ruines.
Demeurons donc enfin bien convaincus que notre grande et noble France ne date ni de 1789, ni moins encore de 1793. Cette grave erreur ne s’est répandue que grâce à l’enseignement mensonger et persévérant de l’école révolutionnaire, qui renie ainsi, sans hésitation, quatorze siècles de gloire, qui efface sans scrupule, de la mémoire ingrate de la nation, et les plus brillantes victoires et les plus habiles traités, qui ont fait de notre pays une forte et grande puissance.
Il serait bien plus équitable de dire que depuis 1789 nous n'avons eu que des victoires infructueuses, des conquêtes éphémères, des alliances douteuses, des traités sans durée et que la France a été dans l’impossibilité de s’accroître, de poursuivre le cours de ses destinées et d’arriver à son complet épanouissement.
Nous ue raconterons pas la vie de Henri de France, quand son enfance s’écoulait au palais des Tuileries ou au château de Saint-Cloud; c’était alors l’heure de la prospérité , et les auteurs auxquels nous emprunterions nos récits pourraient être accusés de flatterie ou de condescendance ; cherchons plutôt à connaître sur la terre d’exil l'héritier de tant de rois illustres. M. de Chateaubriand, qui ne fut jamais un flatteur, nous le représente dans ses Mémoires tel qu’il le vit au 1110 ‘is de mai 1833. Le jeune prince nous y apparait avec toute la vivacité de son esprit éminemment français ; déjà se manifestaient cette nature franche et loyale, ce cœur noble et ferme qui le distinguent essentiellement.
< Au sortir de cette conférence, j’assistai à la leçon d’équitation de Henri. Il monta deux chevaux : le premier sans étrier, en trottant à la longe, le second avec étrier, en exécutant îles voltes sans tenir la bride, une baguette passée entre son dos et les bras ; l’enfant est hardi et tout à fait élégant avec son pantalon blanc, sa jaquette, sa petite iiaise et sa casquette. M. O’Hegerty le père, écuyer instructeur, criait : « Qu’est-ce que c’est que cette jambe -là ! bien! détestable!
JU!P HU PASSE K T DK L'AVENIR DE LA l-'RANCK « qu’avez-vous donc aujourd’hui ? etc.» La leçon tiuie, le jeune page-roi s’arrête à cheval au milieu du manège, ôle brusquement sa casquette pour me saluer dans la tribune, où j’étais avec le baron de Damas et quelques Français, saute à terre, léger et gracieux comme le petit Jehan de Saintré. Henri est mince, agile, bien fait, il est blond, il a les yeux bleus, avec un trait dans l’œil gauche, qui rappelle le regard de sa mère; ses mouvements sont brusques; il vous aborde avec franchise ; il est curieux et questionneur ; il n’a rien de cette pédanterie qu’on lui donne dans les journaux; c’est un vrai petit garçon comme tous les petits garçons de douze ans. Je lui faisais compliment sur sa bonne mine à cheval. « Vous « n'avez rien vu, me dit-il, il fallait me voir sur mon cheval « noir, il est méchant comme un diable, il rue, il me jette « par terre, je remonte, nous sautons la barrière. L’autre « jour, il s’est cogné, il ala jambe grosse comme ça, n’est-ce « pas que le dernier cheval que j’ai monté est joli ? Mais je « n’étais pas en train. »
Le même soir M. de Chàteaubriand dina chez le vieux roi, où le dîner, dit-il, était maigre et assez mauvais ; après le dîner, « les enfants sont entrés, le duc de Bordeaux conduit par son gouverneur, Mademoiselle par sa gouvernante. Ils ont couru embrasser leur grand-père, puis ils se sont précipités vers moi ; nous nous sommes nichés dans l’embrasure d’une fenêtre donnant sur la ville et ayant une vue superbe. J’ai renouvelé mes compliments sur la leçon d’équitation. Mademoiselle s’est hâtée de me dire ce que m’avait dit son frère, que je n’avais rien vu, qu’on ne pouvait juger de rien quand le cheval noir était boiteux. Tout d’un coup, Henri me dit : « — Vous avez « vu des serpents devins? — Monseigneur veut parler des « boas, il n’y en a ni en Egypte, ni à Tunis, seuls points de « l’Afrique que j’ai abordé, mais j’ai vu beaucoup de serpents « en Amérique. — Oh ! oui, dit la princesse Louise, le ser- « pent à sonnette dans le Génie du christianisme. »
« Je m’inclinai pour remercier Mademoiselle. < — Mais « avez-vous vu d’autres serpents? reprit Henri, et sont-ils « méchants? — Quelques-uns, Monseigneur, sont fort dan - « gereux, d’autres n’ont point de venin et on les fait danser. » « Les deux enfants se sont rapprochés de moi avec joie, tenant leurs quatre yeux brillants fixés sur les miens.
« — Et puis, il y a le serpent de verre, ai-je dit; il est « superbe et point malfaisant, il a la transparence et la fra- « gilité du verre; on le brise dès qu’on le touche. — Les < morceaux ne peuvent se rejoindre? a dit le prince. — « Mais non, mon frère, a répondu pour moi Mademoi- « selle. — Vous êtes allé à la cataracte du Niagara, a « repris Henri; ça fait un terrible ronflement? Peut-on la « descendre en bateau ? — Monseigneur, un Américain s’est « amusé à y précipiter une grande barque; un autre Amé- « ricain, dit-on, s’est jeté lui-mème dans la cataracte, il n’a « pas péri la première fois; il a recommencé et s’est tué « à la seconde expérience. » Les deux enfants ont levé les mains et ont crié : «Oh ! »
« Madame de Gontaut a pris la parole : « — M. de Chà- « teaubriand est allé en Egypte et à Jérusalem. » Mademoiselle a frappé des mains et s’est encore rapprochée de moi. « — Monsieur de Chateaubriand, a-t-elle dit, contez donc à « mon frère les pyramides et le tombeau deNotre-Seigneur. » « J’ai fait du mieux que j’ai pu un récit des pyramides, du saint tombeau, du Jourdain, de la Terre-Sainte; l’attention des enfants était extrême, Mademoiselle pressait dans ses deux mains son joli visage, les coudes presque appuyés sur mes genoux, et Henri, perché sur un haut fauteuil, remuait ses jambes ballantes.
« Après cette belle conversation de serpents, de cataracte, de pyramides, de saint tombeau, Mademoiselle m’a dit : « — Voulez-nous nous faire une question sur l’histoire? Oui, « questionnez-moi sur une année, l’année la plus obscure de
JO* L>U PASSÉ ET DE L’AVENIR DE LA FRANCE « toute l’histoire de France, excepté le dix-septième siècle « et le dix-huitième que nous n’avons pas commencés. « — Eh! moi, s’écria Henri, j’aime mieux une année fa- « meuse. » Il était moins sur de son affaire que sa sœur.
« Je commençais, pour obéir à la princesse et je dis: « — Eh bien ! Mademoiselle veut-elle me dire ce qui se pas-
* sait et qui régnait en France en 1001 l . » Voilà le frère et la sœur à chercher, Henri se prenant le toupet, Mademoiselle ombrant son visage avec ses deux mains, façon qui lui est familière, comme si elle jouait à cache-cache, puis elle découvrit subitement sa mine jeune et gaie, sa bouche souriante, ses regards limpides, et elle dit la première : « — C’était « Robert qui régnait, Grégoire V était pape, Basile III empe- « reur d’Orient... — Et Othon III empereur d’Occident, » cria Henri qui se hâtait pour ne pas rester en arrière de sa sœur, et il ajouta : « Vérémond II en Espagne. » Mademoiselle lui coupa la parole, « Ethelride en Angleterre. — Non pas,
* c’était Edmond Côte de Fer. » Mademoiselle avait raison, Henri se trompait de quelques années en faveur de Côte de Fer qui l’avait charmé ; mais cela n’en était pas moins prodigieux.
« Et mon année fameuse, demanda Henri d’un ton demi « fâché. — C’est juste. Monseigneur : que se passa-t-il en l’an « 15U3? — Bah! s’écria le jeune prince, c’est l’abjuration « d’Henri IV. » Mademoiselle devint rouge de n’avoir pu répondre la première *.
« Huit heures sonnèrent : la voix du baron de Damas coupa court à notre conversation comme quand le marteau de l’hor-
1 Louise de France après avoir été mariée au duc de J’arme, qui est tombe sous le poignard révolu tionaire, a administré le duché de Parme et eu a fait uu petit Etat modèle, qui a forcé même ses ennemis à l'admiration. Elle a vu son jeune fils dépouillé par le Piémont et est morte entre les bras de son frère, de cette mort ferme et chrétienne qui faisait dire à M. de Clialenubriand à propos de la mort de Charles X: a Cette race sait admirablement mourir. >■
loge?, en frappant dix heures, suspendait les pas de mon père dans la grande salle de Combourg. »
C’est au retour de ce voyage que M. de Chàteaubriand prononça cette parole : « Parmi les enfants extraordinaires que j’ai vus, nul ne m’a autant étonné que M. le duc de Bordeaux. »
Mais la jeunesse succéda à l’enfance, et nous demandons à un autre écrivain, qui fut peut-être le plus spirituel conteur de notre époque, une anecdote faisant de nouveau vivre à nos yeux le prince exilé.
Voici ce que dit madame de Girardin dans les Lettres parisiennes du vicomte de Launay :
« Un voyageur, revenant de Goritz, raconte un trait de M. le duc de Bordeaux, qui n’est pas sans intérêt. Le prince avait engagé plusieurs jeunes gens à faire avec lui une grande promenade à cheval, et chacun admirait son audace, son agilité ; les haies, les fossés, rien ne l’arrêtait. Enfin, il rencontre un ravin, une sorte de torrent, de rivière assez large, pour lui faire faire des réflexions ; il hésite un moment, puis, se tournant vers ses compagnons, il leur dit en riant : « Al- « Ions, Messieurs, ceci est le Rhin, passons en France ! » et il lance le cheval dans le torrent et il gagne, non sans peine, l’autre rive. Parvenu là, il s’arrête, s’aperçoit de son imprudnce, car tous les cavaliers n’étaient pas aussi ardents que lui; alors avec une bonté charmante, ayant jeté les yeux autour de lui : « Que je suis fou, s’écria-t-il, il y avait là un « pont, » et se dirigeant vers le pont, il fait signe aux autres jeunes gens que c’est par là qu’il faut le rejoindre. Tous sont revenus, admirant la hardiesse du jeune prince, .peut-être plus encore sa présence d’esprit. 11 est glorieux pour soi-même île franchir les torrents à cheval, mais il est plus beau de trouver un pont pour les autres »
1 Lettre vu, il) mars 1837, l. I, p. 37.
Dans les mêmes Lettres parisiennes, que publiait le journal La Presse, nous trouvons, à la date du 17 janvier 1840, le passage suivant : « Les lettres que nous recevons de Rome nous parlent avec enthousiasme de M. le duc de Bordeaux. On vante ses manières dignes et simples, et chacun s’accorde pour dire qu’il a vraiment beaucoup d’esprit. Ce qui le prouverait, c’est la peine que lui causent les éloges maladroits que font de lui certains journaux légitimistes, les lourdes louanges de La Mode, entre autres, le contrarient horriblement »
Les tristesses de l’exil, les deuils les plus répétés, vinrent ensuite fortifier et mûrir ce prince, que Dieu se réservait pour accomplir une grande mission. Accessible à tous, il n’a cessé de recevoir tous les Français qui ont désiré lui être présentés et tous, sans exception, jusqu’à de simples ouvriers, ontété séduits par sa bonté et sa parole loyale, frappés de son intelligence lucide et vive, charmés de son esprit si français, car personne ne possède plus que lui le trait, l’à-propos, la repartie, émerveillés de lui voir une connaissance approfondie des hommes et des choses de notre pays, émus de n’entendre sortir de ses lèvres un seul mot d’amertume, heureux enfin de le voir animé d’un patriotisme si pur et si éclairé; nous pourrions à ce sujet présenter les témoignages les plus divers et les plus impartiaux.
Son activité est grande, son courage bien connu ; nous ne parlerons pas de la séduction irrésistible qu’exerce la noblesse • de ses manières, la régularité de ses traits, l’intelligence de son regard; tout le monde connaît le jugement qu’en a porté M. de la Guéronnière, dans une brochure publiée en 1852.
Quant à ses idées, ce sont celles de notre temps et de notre pays, et ceux qui répandent le bruit que M. le comte de Cham-
1 Lettres parisiennes, t. II, p. 71.
bord est l'homme d’une caste, que son retour ramènerait en France d’anciennes coutumes, sont coupables ou de la plus insigne mauvaise foi ou de la plus grossière ignorance.
Nous lisons cet aveu naïf dans un journal républicain, qui se dit modéré :
« N’oubliez pas qu’avec «les mots absurdes, injustes, nous en convenons, mais terriblement puissants, on peut soulever le paysan contre votre monarque et votre monarchie. » Et c’est en ce moment, en effet, la tactique de tous les journaux hostiles à l’idée monarchique.
Pour nous, qui armons passionnément la liberté, mais la vraie liberté, la meilleure sauvegarde des nations fortes, qui appartenons à cette jeune France qui veut l'amélioration du sort des classes laborieuses et l'e progrès de l’hnmanite, nous serions les premiers à ne point désirer le retour de M. le comtede Chambord, si nous pouvions croire qu’il ne comprend pas les aspirations du pays, qu’il méconnaît ses besoins et n’est pas prêt à se dévouer tout entier à sa régénération et à son bonheur.
Pour faire partager cette conviction à nos lecteurs, nous allons mettre sous leurs yeux quelques écrits de M. le comte de Chambord; on apprendra ainsi ce qu’il pense, ce qu’il est, et combien il aime la France; on verra qu’il n'est l’homme ni d’une caste, ni d’un parti, et que, devenu roi de France, tous les esprits honnêtes et libéraux pourront franchement se grouper autour de lui.
Il écrivait le 20 août 1844 au général Donnadieu 1 :
« Je comprends combien il m’est nécessaire de reconnaître « la vérité, et je l’accueillerai toujours avec empressement, « de quelque part qu’elle vienne; mais en même temps, je re- « garde comme un devoir de repousser avec fermeté tout ce
1 Ces lettres sont extraites de l'ouvrage intitulé : Étude politique — SI. te comte de Chambord — Correspondance , J8Il-J8. r >9, publié u Bruxelles, à la librairie polytechnique d'Aug. Decq, 1£F>9.
liX5 DI: P A S S K ET 1,'AVENIR DK LA FRANCE
qui me paraît porter l'empreinte de la passion et avoir le « caractère de l’injustice. Je lis, dans une des lettres que vous « m’envoyez, qu’il faut porter un titre pour être reçu auprès * de moi. C’est là une odieuse calomnie que je repousse avec « indignation. Si elle se trouvait sous la plume d’un ennemi, « je m’en affligerais, mais je ne pourrais pas m’en étonner : « mais qu’elle vienne d’un homme qui se dit royaliste et dé- « voué, c’est inexplicable.
« A Londres, à Rome, comme partout où j'ai eu le bonheur « de rencontrer des Français, je les ai tous accueillis avec « empressement, sans distinction de rangs, de classes, de con- « dition, ni même d’opinions. Ce sont là, grâce à Dieu, des « faits notoires qu’il ne sera pas facile d’obscurcir. Je l’ai dit « et je le répète, si jamais la Providence m’ouvre les portes « de la France, je ne veux pas être le roi d'une classe ni € d'un parti , mais le roi de tous. Le mérite et les services « seront les seules distinctions à mes yeux 1 . »
Déjà, le 8 septembre 1842, il disait, en écrivant à M. de Dreux-Brézé : « Servir la France, c’est me servir moi- < même. »
En 184ü, à la mort de M. le duc d’Angouléme, Louis-Antoine de Bourbon, comte de Marnes sur la terre d’exil, M. le comte de Chambord, adressait aux puissances étrangères la notification suivante :
« Devenu, par la mort du comte de Marnes, chef de la « maison de Bourbon, il est de mon devoir de protester con- « tre le changement qui s’est introduit dans l’ordre légitime « de la succession à la couronne, et de déclarer que je ne « renoncerai jamais aux droits que, suivant les anciennes lois « françaises, je tiens de ma naissance. »
Après la révolution de 1848 le prince écrivait, le 1 er juin,
1 Nous soulignons les passages qui nous paraissenl les plus propres à éelai rer les esprits et à dissiper les préventions.
une lettre qui fut lue à la tribune «le l’Assemblée constituante et qui fut reproduite par le Moniteur et tous les journaux de l'époque.
« Je viens, Monsieur, de lire la prétendue lettre adressée
* par moi au président de l’Assemblée nationale, imprimée et
* publiée à Paris le 18 mai dernier.
« Je sais aussi qu’il a été répandu plusieurs autres lettres « qui tendraient à faire croire que j’ai renoncé au doux es-
* poir de revoir ma chère patrie. Aucune de ces lettres n’est « de moi. Ce qu’il y a de vrai, c’est mon amour pour la France, « c’est le sentiment profond que j’ai de ses droits, de ses in- « térêts, de ses besoins dans les temps actuels, c’est la dispo- « sitionoù je suis de me dévouer tout entier, de me sacrifier « à elle, si la Providence me juge digne de cette noble et « sainte mission.
« Français avant tout, je n’ai jamais souffert, je ne souflri- « rai jamais que mon nom soit prononcé lorsqu’il ne pourrait « être qu’une cause de division et de trouble. Mais si les es- « pérances du pays sont encore une fois trompées, si la France, « lasse enfin de toute ces expériences qui n’aboutissent qu’à la « tenir perpétuellement suspendue sur un abîme, tourne « vers moi ses regards et prononce elle-même mon nom
* comme un gage de sécurité et de salut, comme la garantie « véritable des droits et de la liberté de tous ; qu’elle se sou- « vienne alors que mon bras, que mon cœur, que ma vie, que « tout est à elle, et qu’elle peut toujours compter sur moi ! »
Peu de temps après, au mois d’août, il adressait cette belle lettre au duc de Noailles :
«J’ai lu et relu, mon cher duc, le compte rendu que je « viens de recevoir, et je m’empresse d’exprimer, à ce sujet, « ma pleine satisfaction et ma vive gratitude.
« Vous le savez déjà, ce que je veux, c’est la paix, c’est le « bonheur, c’est la gloire de la France ; et, dans ma convic- « lion profonde, ces graves intérêts ne peuvent être assurés
I OS nu PASSÉ ET DE L'AVENIR DE LA FRANCE « que parle retour au principe qui, pendant tant de siècles, « a été la garantie de notre ordre social, et peut seul per- « mettre.de donner aux libertés publiques tous leurs dévelop- «i pements, sans rien ôter au pouvoir de la force et de l’au- « torité qui lui sont nécessaires. Tous les bons esprits et tous « les cœurs droits ne tarderont pas, je l’espère, à reconnai- « tre cette vérité, et plus que jamais ils éprouveront le besoin « de s'entendre, de se soutenir tnutuellement et de travailler « tous ensemble au salut de la patrie.
« Pour moi, dans la part que je suis destiné à prendre à « ces nobles efforts, exempt de toute vue personnelle, je n’ai « d’autre pensée que de remplir les devoirs sacrés que m’im- « pose ma naissance, de contribuer à délivrer mon pays des « maux présents et des craintes de l’avenir, et de l’aider à « recouvrer sa sécurité au dedans, sa grandeur au dehors. « Qui ne sent que l’unique moyen d’atteindre un but si dé- < sirahle est dans l'alliance et le concours de tous les « partis, n'en formant plus qu'un seul, indissolublement « uni désormais pour la défense des grands intérêts de « la société.
< Aussi, le plus beau jour de ma vie sera celui où je pour- « rai voir tous les Français, après tant de dissentiments et « de rivalités funestes, rapprochés par les liens d’une con- « fiance réciproque et d’une véritable fraternité ; la famille « royale réunie autour de son chef dans les mêmes sentiments « île respect pour tous les droits, de fidélité à tous les de- « voirs, d’amour et dè généreux dévouement pour la patrie ; « enfin, la France entière pacifiée par la réconciliation de tous « ses enfants, donner au monde le spectacle d’une concorde « universelle, sincère, inaltérable, qui lui promette encore de « longs jours de prospérité. >
Deux ans plus tard, au mois d’août 1850, M. le comte de Chambord recevait à Wiesbaden de nombreux Français et avant de les quitter, il prononçait ces paroles :
« Venez, Messieurs, queje vous serre encore unp fois autour « de moi pour vous dire, non pas, adieu, mais au revoir ! pour « vous remercier d’avoir quitté vos familles, vos affaires pour « accourir auprès de moi. Dites bien à vos amis, à nos amis, « qui n’ont pas pu vous accompagner, queje sais qu’ils par- « tagent vos sentiments et que mon cœur en est profondé- « ment touché. J’ai voulu recevoir chacun de vous en « particulier et connaître vos pensées, vos craintes, vos es- « pérances. J’ai vu avec bonheur dans la liberté de ces con- « versations, qu’unis entre vous par les principes et par la « pensée d’un même but, vous l’êtes aussi par une mutuelle « confiance.
« Mes intentions, mes désirs, la ligne de conduite à suivre, « rien de tout cela ne vous a été caché. Je veux vous répéter « à tous que si vous voulez le triomphe de notre sainte et « noble cause, qui est celle de la France, il faut union et dis- « cipline; montrez-vous donc inébranlables sur les principes, « modérés et conciliants pour les personnes. Celui que vous « regardez comme votre chef, comme votre roi, et qui, je « puis le dire, est le meilleur de vos amis, ne vous donnera « jamais d’autre exemple.
« Les événements pourront faire naître soudainement de « graves questions tandis que je serai encore loin de vous. « Je vous ai dit quels amis ont toute ma confiance, parce « qu’ils ont la vôtre. Votre accord et le leur résoudront les « difficultés. Vous avez pour guides assurés de vos résolu- « tions, votre attachement au droit héréditaire de la cou- « ronne, votre foi dans nos libertés nationales, et cet amour « vrai du pays qui est la plus forte des garanties pour la « société menacée.
« Mais si la France, si notre cher pays était jamais en « péril, ah ! dites bien à ceux qui ne peuvent m’entendre com- « bien je serai fier et heureux de voler le premier à sa dé- « fense ! Retournez-v donc, Messieurs, dans cette chère
no ni: passe et de l’avenir de la France « patrie, retournez-y, en attendant que je vous y rejoigne !
« Quels que soient les événements, comptez sur moi, comme « j’aime à compter sur vous ! »
Les deux lettres suivantes figurent aussi parmi les documents importants de cette même armée et de l’année suivante, nous les donnons tout entières pour montrer la pensée et l'âme de M. le comte de Chambord ; la première, écrite le 22 décembre 1850, était adressée à M. le duc de Noailles :
« Je vous remercie bien, mon cher duc, de votre lettre du « 2 décembre et des sages réflexions qu’elle renferme. Je * vous prie de remercier aussi pour moi l’auteur de la note « que vous m’avez envoyée. Rien ne peut m’ètre plus pré- « deux que ces communications d’un homme si bien placé « sous tous les rapports pour juger la situation et indiquer ce « qu’il convient de faire.
« J’ai reconnu dans ces pages remarquables la supériorité « d’esprit, la haute capacité et la longue expérience de celui « qui les a dictées, et je les ai lues avec d’autant plus d’inté- « rêt et de satisfaction, que, sur la plupart des points et à « quelques différences près, je partage les pensées et les vues « qu’elles expriment. Je sais toutes les difficultés que ren- « contre le retour au principe de l’hérédité monarchique, « tant de la part de ceux qui le combattent que souvent » même par le fait de ceux qui le défendent, et ces divers « obstacles, je sens qu'il est de mon devoir de chercher, au- « tant qu’il est en moi, à les faire disparaître. Aussi me « mis-je constamment efforcé de prouver par mes pa - « rotes, comme par ma conduite, que si la Procidence « m'appelle à régner un jour , je ne serai pas le roi d'une « seule classe, mais le roi, ou plutôt le père de tous. « Partout et toujours je me suis montré accessible à tous « les Français, sans distinction de classes et de condi- « lions. Je les ai tous vus, tous écoutés, tous admis a se « presser autour de moi. Vous en ave : été vous-m-one le
ni
« témoin. Comment après rein pourrait-on encore me « soupçonner de ne vouloir être que le roi (Vraie caste « privilégiée, ou, pour employer les termes dont on se « sert, le roi de T ancien régime , de V ancienne noblesse, « de l'ancienne cour? J'ai toujours cru, et je suis heu-
• reux de me voir ici cV accord avec les meilleurs esprits, « que désormais la cour ne peut plus être ce qu'elle était « autrefois.
* J'ai toujours cru également qu'il faut que toutes les
• forces du pays, toutes les classes de la nation s'unis-
• sent pour travailler de concert au salut commun, y « contribuant, les unes par leur expérience, les autres par « l'utile influence qu'elles doivent à leur position sociale. « Il faut que toutes soient engagées dans cette lutte du « bien contre le mal; que toutes y apportent le concours « de leur zèle et de leur active coopération, que toutes y « prennent leur part de responsabilité, afn d’aider loya- « lement et efficacement le pouvoir à fonder un gouverne- « ment qui ail tons les moyens de remplir sa haute mission « et qui soit durable. Toujours aussi, j'ai eu l'intime convic- « tion qu’il n’y a que la monarchie restaurée sur la base du « droit héréditaire et traditionnel qui, répondant à tous les « besoins de la société telle que l’ont faite les événements « accomplis depuis plus d’un demi-siècle, puisse concilier « tous les intérêts, sauvegarder tous les droits acquis, et « mettre la France en pleine et irrévocable possession de « toutes les sages libertés qui lui sont nécessaires.
« J’ apprécie tous les services qui ont clé rendus à la « patrie, je tiens compte de tout ce qui a été fait à diffé- « rentes époques pour la préserver des maux extrêmes « dont elle était et dont elle est encore menacée. J'appelle « tous les dévouements, tous les esprits éclairés, toutes les « âmes généreuses, tous les cœurs droits, dans quelque « rang qu’ils se trouvent, et sous quelque drapeau qu'ils
112 DU PASSÉ ET DE L'AVENIR DE LA FRANCE « aient combattu jusqu'ici, a me prêter l’appui de leurs « lumières, de leur bonne volonté, de leurs nobles et wui-
* nimes efforts, pour sauver le pays, assurer son avenir « et lui préparer, après tant (V épreuves, de vicissitudes et « de malheurs, de nouveaux jours de gloire et de prospè- « ri té.
« Telles ont été dans tous les temps, mon cher duc, et « telles sont encore mes dispositions et mes vues. En toute « rencontre, je les ai hautement proclamées; je n’ai rien né- « gligé pour les inculquer à mes amis, et si, dans une cir- « constance récente, j’ai manifesté le désir de leur imprimer « une direction, c’était justement pour faire prévaloir parmi « eux cet esprit de modération et de conciliation qui convient « à la cause de l’ordre, de la justice et de la vérité. Je con- « tinuerai à marcher dans cette voie. Je saisirai toutes les « occasions de dire ce que je veux, et j’espère que le jour « n’est pas loin où, malgré les clameurs de la malveillance « et de la passion, tous les hommes raisonnables de tous les « partis sauront ce que vous savez vous-même depuis long- « temps, quo je n’ai qu’une pensée, une intention, une vo- « lonté, c’est de servir la France et de me dévouer tout « entier à son bonheur. »
La seconde lettre était adressée à l’illustre orateur, dont la mort a été un deuil national, à M. Berry er; elle est du 23 janvier 1851.
« Mon cher Berryer, j’achève à peine de lire le Moniteur « du 17 janvier, et je ne veux pas perdre un instant pour « vous témoigner toute ma satisfaction, toute ma reconnais- « sauce, pour l’admirable discours que vous avez prononcé
* dans la séance du 16. Vous le savez, quoique j’aie la dou- « leur de voir quelquefois mes pensées et mes intentions dé- « naturées et méconnues, l’intérêt de la France, qui pour « moi passe avant tout, me condamne souvent à l’inaction et « au silence, tant je crains de troubler son repos et d'ajon-
« ter aux difficultés et aux embarras de la situation actuelle.
« Que je suis donc heureux que vous ayez si bien exprimé « des sentiments qui sont les miens et qui s’accordent par- « faitemcnt avec le langage, avec la conduite que j’ai tenus « dans tous les temps !
* Vous vous en êtes souvenu; c'est bien là cette politique
* de conciliation, d’union , de fi tsion, qui est la mienne, « et que vous avez si éloquemment exposée, politique qui
< met en oubli toutes les divisions, toutes les récrimina -
* lions, toutes les oppositions passées, et veut pour tout le
* monde un avenir où tout honnête homme se sente,
< comme vous l'avez si bien dit, en pleine possession de « sa dignité personnelle.
* Dépositaire du principe fondamental de la monar- « chie, Je sais que cette monarchie ne répondrait pas à
* tous les besoins de la France, si elle n'était en harmo- « nie avec son état social, ses mœurs, ses intérêts, et si
* la France n'en reconnaissait et n'en acceptait avec con-
* fiance la nécessité. Je respecte mon pays aidant que je
< l'aime. J'honore sa civilisation et sa gloire conlempo- « raine autant que les traditions et les souvenirs de son
* histoire. Les maximes qu'il a fortement h cœur et que « vous avez rappelées à la tribune, l' égalité devant la loi, « la liberté de conscience, le libre accès pour tous les
* mérites à tous les emplois, à tous les honneurs, à tous
* les avantages sociaux, tous ces grands principes d'une
* société éclairée et chrétienne me sont chers et sacrés
* comme à vous, comme à tous les Français.
* Donner à ces principes toutes les garanties qui leur « sont nécessaires par des institutions conformes aux « vœux de la nation et fonder, d’accord avec elle, un « gouvernement régulier et stable, en le plaçant sur la
* base de l'hérédité monarchique et sous la garde des « libertés publiques, à la fois fortement réglées et loyalc-
< ment respectées, tel serait l'unique but de mon ambi- « lion.
« J'ose espérer qu'avec l'aide de tous les bons citoyens,
* de tous les membres de ma famille, je ne manquerai ni « de courage, ni de persévérance pour accomplir cette
< œuvre de restauration nationale, seul moyen de rendre
* à la France ces longues perspectives de l'avenir sans « lesquelles le présent, même tranquille, demeure inquiet
* et comme frappé de stérilité.
« Après tant de vicissitudes et d'essais infructueux,
« la France, éclairée par sa propre expérience, saura,
« j'en ai la ferme confiance, reconnaître elle-même où « sont ses meilleures destinées. Le jour où elle sera conx vaincue que le principe traditionnel et séculaire est la x plus sûre garantie de la stabilité de son gouvernement, x du développement de ses libertés, elle trouvera en moi « un Français dévoué, empressé de rallier autour de lui x toutes les capacités, toutes les gloires, tous les hommes
< qui par leurs anciens services ont mérité la reconnaisx sauce du pays.
« Je vous renouvelle, mon cher Berryer, tous mes remer- « ciements, et vous demande de continuer, toutes les fois que x l’occasion vous en sera offerte, à prendre la parole comme « vous venez de le faire avec tant de bonheur et d’à-propos. x Faisons connaître de plus en plus à la France nos pensées, x nos vœux, nos loyales intentions et attendons avec confiance « ce que Dieu lui inspirera pour le salut de notre commun x avenir. »
Le 27 avril 1852, le prince adressait aux royalistes de Ion* gués et sages instructions 1 , peu comprises d’abord, mais que les événements ont depuis justifiées, car elles ont rendu les
i Ces instructions ont été publiées dans la brochure Henri V et ta monarchie traditionnelle, dont les nombreuses éditions «Pestent le mérite et l'opportunité.
légitimistes complètement irresponsables des malheurs de la France. Il s’agissait de servir le paya sans prendre aucune part aux actes d’un pouvoir qui, ne consultant que son intérêt, y sacrifiait celui de la nation et sur le compte duquel pourtant la France entière s’abusait.
« Depuis les événements du mois de décembre dernier, j’ai « fait connaître plusieurs fois mes sentiments, mes vœux « et mes désirs. Mais en présence du langage tenu récem- « ment par le chef du gouvernement actuel et des tendances « qui se manifestent de plus en plus, j’éprouve le besoin * d’adresser de nouveau la parole à tous ceux qui sont restés « fidèles jusqu’ici et qui veulent rester fidèles au principe « dont je suis le représentant, principe qui peut seul assurer « à la France son repos, son bonheur et ses libertés.
« Je vais donc leur expliquer loyalement et franchement « la ligne de conduite qu’il me parait nécessaire d’adopter « dans les circonstances présentes, sans dissimuler les sacri- « fices qu’elle exige de leur dévouement.
« Le premier devoir des royalistes, c’est de ne faire aucun « acte, de ne prendre aucun engagement qui soit en opposition avec leur foi politique. Fermement convaincus que le « salut de la patrie est attaché au rétablissement de la mo- « narchie légitime, ils doivent avant tout s’appliquer à con- « server intacts les principes qui en sont la base. Ainsi donc, « quelque avantage qu’il puisse y avoir à occuper des posi- « lions et des emplois qui les mettraient en rapport et en « contact habituel avec les populations, ils ne doivent pas « hésiter à les refuser si on voulait exiger d’eux des enga- « gements et des promesses contraires à leurs principes et « qui ne leur permettraient pas de faire, en toutes cireons- « lances, ce que leurs convictions leur imposent.
« Mais, lors même que les royalistes se verraient forcés, « par des motifs de conscience, d’honneur et de loyauté, de « renoncer à toutes fonctions publiques, il ne leur resterait
llti DU PASSÉ ET DE L’AVENIR DE LA FRANCE
« pas moins des devoirs et de grands devoirs à remplir en-
< vers la France et la société. Qu’ils vivent le plus possible, « comme je n’ai cessé de le demander, au milieu des popu- « lations sur lesquelles ils peuvent exercer de l’influence, et * qu’ils cherchent, en se rendant utiles, à acquérir plus de « droits à leur confiance et à leur gratitude.
« Ils peuvent aussi, ils doivent même aider le gouvernement « dans la lutte qu’il soutient contre les doctrines anarchiques « et socialistes; et si de nouvelles crises venaient malheureu- « seinent à éclater, ils devraient encore, ainsi qu'ils l’ont « déjà fait, se montrer les plus zélés, les plus courageux dé- « fenseurs de l’ordre social. Tout porte à croire que l’on ten- « tera bientôt de faire subir un changement considérable à la « tonne du gouvernement. Les hommes monarchiques ne « s'opposeront pas par la violence à cette expérience nou- « velle, car, à mon exemple, il ne voudront jamais rien faire « qui puisse troubler le repos du pays; mais ce sera une « obligation pour eux de protester formellement, et par tous « les moyens pacifiques qui seront à leur disposition, contre « un changement qui ne peut avoir que des conséquences fa- « taies, en compromettant les destinées de la France et en « l’exposant encore une fois à des catastrophes et à des pé- « rils dont la monarchie légitime peut seule la préserver.
« Je répéterai ici ce que j’ai souvent dit à mes amis : Soyez « inébranlables sur les principes, patients et toujours mo- « dérés et conciliants pour les personnes. Que vos rangs,
« que vos cœurs, comme le mien, restent constamment ou-
< verts à tous.
« Peut-être que quelques-uns d’entre eux, retenus par « divers motifs, ne suivront pas d’abord la voie que je viens « d'indiquer; mais, éclairés plus tard par l’expérience et par « la marche même des événements, ils reviendront tous à « nous, je n’en doute pas, et nous les recevrons avec bon- « heur. Accueillons aussi avec empressement, avec cordialité
« tous les hommes des autres opinions qui se rapprochent « de nous tous les jours et nous apportent le précieux con-
< cours de leur zèle, de leurs lumières et de leur patriotisme.
« C’est en présentant à la France le rassurant spectacle de
« l’union de toutes les forces monarchiques que nousl’amène- « rons à renoncer enlin à tant d’essais infructueux, et à re- « connaître elle-même où est son meilleur et plus sûr ave- « nir. Nous sommes dans un temps d’épreuves et de sacrifices, « et mes amis n’oublieront pas que c’est de l’exil que je fais « ce nouvel appel à leur constance et à leur dévouement. Des « jours plus heureux luiront sur la France et sur nous, j'en « ai la ferme confiance. C’est dans mon ardent amour pour « mon paj's, c’est dans l’espérance de le revoir, de pouvoir « le servir, que je puise les forces, le courage qui me sont « nécessaires pour accomplir les grands devoirs qui me sont « imposés par la Providence.
< Il convient qu’on prenne les mesures nécessaires puur « que ces instructions, écrites et signées de ma main, soient « portés le plus promptement possible à la connaissance de «< tous mes amis, car il importe qu’aucun d’eux ne puisse se « plaindre de n’avoir pas été informé en temps utile des in- « tentions et des désirs que j’ai manifestés.
« Venise, le 27 avril .1852.
« Henki. »
Le 25 octobre 1852, et daté île Frohsdorf, parut le Manifeste qui prédisait à la France l’instabilité du régime impérial, et plût au Ciel que cette voix si sage eût été écoutée !
< Français ! En présence des épreuves de ma patrie, je « me suis volontairement condamné à l’inaction et au si-
< lence. Je ne me pardonnerais pas d'avoir pu un seid * instant aggraver ses embarras et ses périls. Séparé de « la France, elle m'est chère et sacrée autant et plus en- « core que si je ne l'avais jamais quittée. J'ignore s'il me
lia DU TASSE ET DE I. 'A VENIR DE LA FRANCE
* sera donné de servir mon pays; mais je suis bien sur « qu'il n'aura pas à nie reprocher une parole, une dé- < marche qui puisse porter la moindre atteinte à sapros-
* péri lé et à son repos. (T est son honneur comme le mien, « c'est le soin de son avenir, c'est mon devoir envers lui
* qui me décident à élever aujourd’hui la voix.
« Français ! vous voulez la monarchie, vous avez reconnu « «ju’elle seule peut vous rendre, avec un gouvernement ré- « gulier et stable, cette sécurité de tous les droits, cette ga- « rantie de tous les intérêts, cet accord permanent d’une « autorité forte et d’une sage liberté, qui fondent et assurent
* le bonheur des nations. Ne vous livrez pas à des illusions « (pii tôt ou tard vous seraient funestes. Le nouvel empire
* qu'on vous propose ne saurait être cette monarchie « tempérée et durable dont vous attendez tous ces biens. « On se trompe et on vous trompe, quand ou vous les « promet en son nom. La monarchie véritable, la monar- « chie traditionnelle, appuyéesur le principe héréditaire
* et consacrée par le temps, peut seule vous remettre en « possession de ces précieux avantages, et vous en faire
* jouir à jamais.
« Le génie et la gloire de Napoléon n’ont pu suffire à rien « fonder de stable ; son nom et son souvenir y suffiraient
< bien moins encore. On ne rétablit pas la sécuntè en « ébranlant le principe sur lequel repose le trône, et on
< ne consolide pas tous les droits en méconnaissant celui « qui est parmi nous la base nécessaire de l'ordre mo-
* narchique.
* La monarchie en France, c’est la maison de France in- « dissolublement unie à la nation. Mes pères et les vôtres ont « traversé les siècles, travaillant de concert, selon les mœurs « et les besoins du temps, au développement de notre belle « patrie. Pendant quatorze cents ans, seuls entre tous le- « peuples de l’Europe, les Français ont toujours eu à leur
e tète des princes de leur nation et de leur sang. L’histoire « de mes ancêtres est l'histoire de la grandeur progressive de « la France, c’est encore la monarchie qui l’a dotée de cette « conquête d’Alger, si riche d’avenir, si riche déjà par les
< hautes renommées militaires qu’elle a créées, et dont la
< gloire s’ajoute à toutes vos gloires.
« Quels que soient sur vous et sur moi les desseins de
« Dieu, resté chef de l’antique race de vos rois, héritier de
« cette longue suite de monarques qui, durant tant de siècles, « ont incessamment accru et fait respecter la puissance et la « fortune de la France, je me dois à moi-même, je dois à ma « famille et à ma patrie de protester hautement contre des « combinaisons mensongères et pleines de dangers. Je main- « tiens donc mon droit qui est le plus sûr garant des vôtres, « et, prenant Dieu à témoin, je déclare à la France et au « monde que, fidèle aux lois du royaume et aux traditions de « mes aïeux, je conserverai fidèlement jusqu’à mou dernier « soupir le dépôt de la monarchie héréditaire dont la Provi- « dence m’a confié la garde et qui est l’unique port de salut » où, après tant d’orages, cette France, objet de tout mon « amour, pourra retrouver enfin le repos et le bonheur.
* Henri. »
Le 12 mars 1856, le comte de Chambord retrace encore en quelques mots son programme gouvernemental.
« Je n’ai rien à ajouter aux nombreuses manifestations que « j’ai faites de mes dispositions, elles sont toujours les mêmes * et ne changeront jamais.
« Exclusion de tout arbitraire; le règne et le respect des « lois, l’honnêteté et le droit partout, le pays sincèrement « représenté, votant l’impôt et concourant à la confection « des lois, les dépenses sincèrement contrôlées, la propriété.
120 I)U PASSÉ ET DE LAVENIR DE LA FRANCE « la liberté individuelle et religieuse, inviolables et sacrées;
< l’administration communale et départementale sagement et * progressivement décentralisée, le libre accès pour tous aux x honneurs et avantages sociaux ; telles sont à mes yeux les « véritables garanties d’un bon gouvernement, et tout mon
< désir est de pouvoir un jour me dévouer tout entier à l’éta- « blir en France, et à assurer ainsi le repos et le bonheur de « ma patrie. Je n’ai cessé en toute occasion d’exprimer à cet « égard mes intentions, mes sentiments et mes vœux. Vous « pouvez et vous devez le rappeler en mon nom à tous ceux x qui pourraient l’avoir oublié. »
Le mot d’honnêteté doit ici frapper l’attention du lecteur: déjà le vice radical du régime impérial avait été compris par le prince, et le 12 juin 1855, il écrivait cette phrase catégorique : « C’est surtout dans le respect des lois, dans l’hon- « n'Èteté et la moraï.ité des dépositaires du pouvoir que sont x les véritables et les plus sûres garanties de ce droit essen- « tiel ainsi que de tous les autres. »
Récemment encore dans une lettre, qu’on se lit passer de mains en mains, la vénalité des hommes de l’empire fut flétrie et stigmatisée par un mot. Ce mot, sorti d’une telle bouche, fut un trait aigu, on bondit sous le coup, et la circulaire Vandal, que l’indiscrétion d’un employé livra au public, ordonna d’ouvrir les lettres qui, à la vue et au toucher, paraissaient pouvoir renfermer celle de M. le comte de Chambord. Voici, croyons-nous, le passage de la lettre qui avait motivé la circulaire Vandal :
« Vous me tracez, mon cher ami, un affligeant tableau de « notre situation intérieure. Je reconnais comme vous la « profondeur du mal qui arrête au dedans l’essor de nos des- « tinées. Vous voyez depuis longtemps les vœux que ma « raison et mon cœur me dictent pour ma patrie; est-il be- « soin de vous le dire ici l . Un pouvoir fondé sur l’hérédité
M. LF COMTE DR CH \MRORl» 121
« monarchique, respecté dans son principe et dans son « action, sans faiblesse comme sans arbitraire; le gouverne- « ment représentatif dans sa puissante vitalité; les dépenses « publiques sérieusement contrôlées, le règne des lois, 1 p « libre accès de chacun aux emplois et aux honneurs, la « liberté religieuse et les libertés civiles consacrées et hors « d’atteinte d’une centralisation excessive ; la propriété fon- « cière rendue à la vie et à l’indépendance par la diminution « des charges qui pèsent sur elle ; l’agriculture, le commerce « et l'industrie constamment encouragés, et au-dessus de « tout cela une grande chose, l’honnêteté! V honnêteté qui « n'est pas moins une obligation clans la vie publique « que dans la vie privée, V honnêteté qui fait la valeur « morale des États comme des particuliers.
« Est-il nécessaire d’ajouter qu’après tant de déchirements « un des premiers besoins de la France, c'est l'union, la « seule politique de conciliation qui relie au lieu de séparer, « qui mette en oubli toutes les anciennes dissidences, qui « fasse appel à tous les dévouements, à tous les mérites, à « tous les nobles cœurs qui aiment leur patrie comme une « mère, la veulent grande, heureuse et honorée. »
Dans sa correspondance avec de nombreuses notabilités françaises, nous voyons que le prince exilé s’occupe de toutes les questions qui intéressent le pays. Il reçoit de toutes parts, et à titre d’hommage, les ouvrages nouveaux, les lit, et il remercie M. Franz de Champagnv, à propos de son Histoire des Césars, M. de Quatrebarbe, à propos de ses Œuvres complètes du roi Réné; il écrit au poète boulanger de Nimes, à Jean Reboul, à M. Raudot, député de l’Yonne, pour ses Eludes sur la France et ses remarquables travaux statistiques, ù M. Poujoulat, pour son Histoire de Bossuet et la V ie du cardinal Maury , à M. Béchard, député du Gard, en janvier 1849 et en mars 1851, pour ses discours et ses ouvrages sur la décentralisation.
122 DH FASSE ET DE l/AYENIR DE LA FRANCE
Cette importante question, dont le gouvernement impérial s'était emparé, n’a été dans les discours du trône et des présidents des conseils généraux qu’un prétexte à vains mots et à phrases creuses; il ne pouvait pas en être autrement : l’empire devait être fatalement centralisateur ; ainsi le voulaient et ses traditions et ses destinées; c’était le premier empire qui avait organisé et poussé aux plus extrêmes limites la centralisation des pouvoirs, déjà trop forte sous l’ancienne monarchie, et devenue excessive sous le régime républicain ; les gouvernements intermédiaires n’avaient pas osé y porter atteinte, et ce n’est pas le second empire qui pouvait y toucher. L’empereur, plus que tous ses prédécesseurs, s’était fait une règle absolue de tout tenir sous sa main. Du haut de son >iége impérial, César voulait mener son attelage à sa guise, lâcher la bride ou le maîtriser à son gré, conduire toujours tout seul, et n’écouter jamais les conseils de ses compagnons de route.
Cette grave question de la décentralisation a donc été vraiment mise à l’ordre du jour par les écrivains légitimistes, parmi lesquels il est juste de citer en première ligne : MM. Béchard, de Larcy, de Fontarèche, Raudot, dont les travaux et les études remontent au règne de Louis-Philippe, ou à l’époque de la république de 1848. Longtemps dédaignée, cette question s’est imposée à l’attention des esprits sérieux et a vivement préoccupé l’opinion publique, quand les abus de la bureaucratie et du pouvoir central sont devenus excessifs. Plus récemment c’est un journal légitimiste, rédigé avec une noble fermeté et une rare indépendance, qui a publié dans ses colonnes les études des collaborateurs les plus éminents et qui s'est fait le porte-drapeau et le propagateur le plus dévoué de cette grande et féconde réforme.
M. le comte de Chambord écrivait de Venise, le 13 janvier 1865, les observations suivantes :
« La décentralisation est une de nos doctrines ; nous
M. LE COMTE UK CHAMliORD 123
* avons été les premiers, et longtemps les seuls à la pro- « clamer et à la soutenir contre des résistances et des obsta- « clés sans nombre. Aujourd’hui elle est acceptée partout. « Ne la laissons ni confisquer, ni fausser.
« Déjà par ma lettre du 14 novembre, j’appelais particu- « lièrement l’attention de mes amis sur ce grave sujet.
« Je leur disais que s’il était vrai que l’alliance si désirée « de l’autorité et de l’ordre avec la liberté ne peut-être fondée « d’une manière solide et durable que sur la base du droit, « il est également vrai que l’arbitraire corrompt fatalement « et finit par tuer l’autorité qui trouve au contraire ses ga- « nanties et sa force dans les institutions libres dont elle doit « être entourée. Et à propos de la question spéciale qui nous « occupe ici, j’ajouterai qu’un système de décentralisation « appliqué progressivement et avec prudence, sans ôter à « l’administration l’initiative et la sûreté qu’elle doit à la « tutelle de l’État, aurait d’abord l’inappréciable avantage « de la rendre plus expéditive, plus simple, moins dispeu- « dieuse, plus équitable, parce qu’elle demeurerait étrangère « à des combinaisons politiques désormais inutiles.
« Je disais encore que la décentralisation sagement com- « prise et loyalement pratiquée, en multipliant et en mettant « à la portée de chacun les occasions d’être utile et de se « consacrer selon ses facultés à la gestion des intérêts com- « muns, entretiendrait au sein de la société et dans les car- < rières ouvertes à tous, l'émulation du zèle, de l’intelli- « gence et du dévouement ; que ce serait un puissant moyen « de régler désormais la démocratie, qui gagne toujours du « terrain, et de préserver ainsi l’ordre social des dangers « dont elle le menace.
« Je disais enfin que la décentralisation serait seule capable « de donner à la France, avec la conscience réfléchie de ses « besoins, une vie pleine, active, régulière; que seule elle « pouvait créer les moeurs politiques, sans lesquelles les
124 DU PASSÉ ET DR L'AVENIR DE LA FRANCE « meilleures institutions se dégradent et tombent en ruine, « qu’en appelant tous les Français à s’occuper plus ou moins « directement de leurs intérêts, on verrait se former avec
* le temps un personnel nombreux qui, à l’indépendance et « à l’intégrité joindrait l’expérience des affaires; que là, « comme des entrailles de la nation, sortiraient des assem- « blées politiques, véritable représentation du pays, qui « aideraient le gouvernement à remplir sa haute mission, en « lui apportant avec leur utile concours, un contrôle aussi « intelligent que dévoué, qui serait une force de plus sans « pouvoir être jamais un obstacle ou un péril.
« Ce que je disais à mes amis en 1862, je le leur répète avec « plus d’instances encore aujourd’hui ; l’heure est venue de •• redoubler d’efforts dans la sphère de la publicité, de laper» « suasion, de l’influence, pour éclairer l’opinion, ouvrir la « voie aux solutions favorables ou du moins conserver in- « tactes les doctrines qui nous appartiennent .
« Tout ce qui a été tenté jusqu’ici est a peu près illusoire. « C’est un déplacement d’attributions, ce n'est ni une dimi- « nution d’arbitraire, ni une restitution de liberté.
« Il faut le démontrer et faire voir à la France que plus « que personne nous nous préoccupons de ses intérêts et de son «■ bonheur et que seuls nous en avons la garde et le secret. »
Les autres questions sociales, économiques et agricoles, ne l’intéressent pas moins. Ce n’est pas seulement dans les ouvrages nouveaux, mais aussi dans les feuilles publiques que le prince recherche la vérité; voici ce qu’il écrit, le 22 janvier 1848, au général de Saint-Priest :
« Obligé de vivre loin de la patrie, je ne puis, hélas ! jus-
* qu'ici que me borner à faire des vœux pour elle, étudiant « avec soin toutes les questions qui intéressent son avenir et « me tenant constamment au courant de la situation des cho- « ses et des esprits par la lecture assidue des journaux des < diverses opinions. »
Le 18 août 1843, il écrivait au savant jurisconsulte M. Pardessus :
« Le duc de Levis in'a remis, Monsieur, les notes dont vous « l’avez chargé pour moi, et je veux vous dire moi-même que « je les ai lues avec tout l’intérêt et l’attention qu’elles méri- « tent. Votre travail m’a fait d’autant plus de plaisir qu’il « traite des questions qui sont l’objet constant de mes études « et de mes réflexions. En me trouvant d’accord avec vous « sur plusieurs points importants, j’ai été heureux de me voir « confirmé dans mes opinions par les avis d’un homme dont « j’apprécie si bien l’expérience et les lumières. »
Il écrit, le 19 octobre 1840, la lettre suivante à M.
« Monsieur, j’ai lu avec beaucoup d’attention et d’intérêt * les notes que vous avez été chargé de me communiquer. « J’applaudirai toujours aux efforts qui seront faits pour rap- « procher et unir entre elles toutes les classes de la société. « C’est en renonçant à une vie oisive, en travaillant au bien- « être du peuple, et en protégeant les intérêts du commerce « et de l’industrie, que mes amis doivent chercher à dissiper i les préventions qui pourraient encore exister, et à recon- « quérir cette influence salutaire qu’ils sont naturellement « appelés à exercer et qui peut devenir un jour si utile au « pays.
« J’ai particulièrement remarqué dans, le projet que vous « m’avez soumis, les dispositions qui permettraient de four- « nir, à bon marché, à la propriété et à l’agriculture les ca- « pitaux qui leur sont nécessaires et qu’elles ne peuvent se « procurer aujourd’hui qu’à des conditions ruineuses. Il existe, > dans quelques parties de l’Allemagne que j’ai visitées, des « institutions de crédit foncier qui ont déjà produit de très- « bons résultats, et je crois qu’il serait possible de fonder « avec avantage, en France, par les moyens que vous propo- « sez, des établissements de ce genre. Ils contribueraient puisse sam ment à dégréver la propriété foncière de cette masse
l*ti 1)1! FASSE ET l)K I, ’ A V E N I H DE LA FRANCK « énorme de créances hypothécaires qui pèse sur elle et nuit « au progrès de l’agriculture, véritable source de la richesse « des nations. Je verrai donc avec plaisir mes amis s’associer « à des projets qui me paraissent n’avoir pour but que la pros- « périté de la France, et je fais des vœux pour que le succès « vienne couronner leurs efforts. »
Cette question du crédit foncier, qui n’avait pas encore été résolue en France, continue à préoccuper le prince et fait, avec d’antres questions économiques, le sujet de plusieurs lettres.
Les associations ouvrières ont également attiré depuis longtemps l’attention de M. le comte de Chambord. Le 11 octobre 1844, il remercie M. du Bouchage, pair de France, de l’envoi de deux mémoires sur cette question et ajoute :
« Je regarde comme un devoir d’étudier dès à présent tout « ce qui se rattache à l’organisation du travail et àl’améliora- « tion du sort des classes laborieuses. Quels que soient les des- « seins de la Providence sur moi, je n’oublierai jamais que le « grand roi Henri IV, mon aïeul, a laissé à tous ses descen- « dants l’exemple et le devoir d’aiiner le peuple. C’est là un « héritage qui ne peut m’ètre enlevé. »
Voici ce qu’il écrivait le 12 juin 1855 :
« Quant aux associations ouvrières, elles ont pris depuis plu • « sieurs années un développement qui n’a pas échappé à mon « attention. En se formant dans des idées d’ordre, de mora- « lité, d’assistance mutuelle, en régularisant leur existence « sous l’autorité tutélaire des lois, et en évitant, avec les abus « du monopole qui, à une autre époque, amenèrent la suppres- « sion des anciens corps de métiers, tout ce qui pourrait en « faire des instruments de troubles et de révolutions, ces as- « sociations constitueront de plus en plus des intérêts collec- « tifs sérieux qui auront naturellement droit à être représentés « et entendus pour pouvoir être efficacement protégés. Du reste, * ces intérêts et toutes les questions qui s’v rapportent ont été
M. LB COMTR I)E CHAMBORD 12^
« dans tous les temps, mes amis le savent bien, l’un des prin- « cipaux objets de mes méditations, et vous ne pouvez dou- « ter que mes plus vives sympathies ne soient acquises « d’avance à tout ce qui tendra à l’amélioration du sort des « classes laborieuses. »
Dix ans après, cette question faisait encore le sujet d’un long travail de M. le comte de Chambord, daté de Venise le 20 avril 1865 et qui se termine de la sorte:
« Enfin, en présence des difficultés actuelles, et devant le « flot toujours croissant de la démocratie, ne semble-t-il pas « que, fidèle à toutes les traditions de son glorieux passé, la « royauté vraiment chrétienne et vraiment française doive * faire aujourd’hui pour l’émancipation des classes ouvrières « ce qu’elle a fait dans d’autres temps pour l'affranchissement « des communes ? N’est-ce pas à elle qu’il appartient d'arra- « cher le peuple du travail à la faiblesse de l’individualisme, « à l’oppression du monopole industriel, aux crises mortelles « de la concurrence sans frein , aux funestes suggestions « de la haine, et de l’appeler à jouir de la liberté et de la « paix sous la garantie nécessaire de l’autorité , sous la « tutelle spontanée du dévouement et sous les auspices de la « charité? >
M. le comte de Chambord était encore bien jeune quand, digne héritier d’Henri IV, il se préoccupait de l’agriculture et songeait aux réformes qui lui sont nécessaires. Il écrivait, dès le mois de juin 1844, une lettre sur ce sujet au vicomte de Turenne, et, le 20 septembre suivant, il envoyait celle qui suit au colonel d’Esclaibes :
« Monsieur le comte d’Esclaibes, je sais qu'après avoir glo- « rieusement combattu pour la France sur les champs de ba- « taille, vous la servez encore aujourd’hui dans la retraite, en « favorisant par vos soins et votre exemple les progrès de « l'agriculture dans la province que vous habitez. M’occupant
1.8 nr P ASS K ET DE L AVENIR DELA FRANCE « aussi moi-même autant par goût que par devoir de tout ce « qui se rattache à l’agriculture, cette source véritable de la « richesse des nations et du bien-être des classes laborieuses. « j’éprouve un grand désir de vous voir et de m’entretenir « avec vous. Le voyage que vous faites dans ce moment en « Belgique me fournit, en nous rapprochant, une occasion « dont je veux profiter pour vous demander de venir passer « quelques semaines auprès de moi. Il 11 e sera d’ailleurs pa< « sans intérêt pour vous d’examiner l’état de la culture en « Autriche. Nous visiterons ensemble les grands établisse- « ments que le gouvernement a fondés pour l'amélioration « des chevaux , question dont l’importance n’a peut-être pa> « été appréciée en France jusqu’à ce jour. Ce sera un grand *< bonheur pour moi de m’associer ainsi à des recherches qui « doivent avoir quelque utilité pour notre patrie, car ma plus « grande consolation sur la terre étrangère est de m’occuper « de tout ce qui peut contribuer au bonheur et à la gloire de « la France. »
Précédemment il avait appelé auprès de lui le brave général Vincent pour l’accompagner dans un de ses voyages, car M. le comte de Chambord a beaucoup voyagé.
A seize ans, il parcourait l’Europe pour compléter l’instruction solide qu’il a acquise sous la direction de M. Cauchy, pour les sciences, du colonel Monnier et du général d’Hautpoul, pour toutes les parties de l’art militaire. En 1832, il visitait avec le colonel Monnier les champs de bataille de la Bohème; en 1838, il parcourait le nord de l’Italie; au printemps 1839, la Croatie, la Hongrie, la Transylvanie et le champ de bataille de Wagram, où avaient combattu ses deux compagnons de route, le général de Latour-Foissac et le colonel comte de Locmaria. C’est à propos de ce voyage que le prince écrivait à M. de Latour-Maubourg :
« En visitant, avec le général t Foissac, ces champs de ba- « taille où vous avez si glorieusement combattu à la tète du
« corps d’armée que vous commandiez, je me suis senti heu- « reux et fier de penser que je compte parmi les amis qui me « sont restés fidèles des hommes comme vous, qui ont versé « leur sang pour la gloire de nos armes, et porté si haut le « nom français. »
A la fin de cette même année, le comte de Chambord étudiait avec le général Vincent, un vieux soldat de l’empire, le camp de Vérone, formé par le feld-maréchal Radetzki et visitait ensuite toute l’Italie; il se rendit à Rome où un grand nombre de Français vinrent le saluer. En 1843, il visitait le nord de l’Allemagne; en 1840, il avait parcouru les champs de bataille d’Austerlitz, «le Lutzen, de Bautzen, et toute la Bavière, la Suisse, etc.
Dans l’hiver 1841, le prince avait suivi un cours d’instruction maritime, sous la direction du vaillant capitaine de vaisseau de Villaret-Joyeuse qui, chargé d’un commandement important dans l’expédition d’Alger et démissionnaire en 1830, avait repris la mer à Venise, pour faire connaître au prince le rude métier de marin.
En novembre 1843, après avoir reçu à Londres plus de deux mille Français, à la tète desquels se trouvaient MM. de Chateaubriand, Berryer, de Larcy, de Valray, de Larochejaquelein , il visita en Angleterre tous les grands établissements publics et toutes les usines intéressantes.
En 1859, il quitta le sol hospitalier de l’Autriche et vint chercher un asile en Hollande, afin de ne pas rester dans un pays en guerre avec la France.
Enfin, au printemps de 1808, il a visité tout l’Orient, accompagné de son neveu, M. le duc de Parme. Dans cet Orient, où ses ancêtres ont été île tous temps les protecteurs de droit de tous les chrétiens, le prince a reçu un accueil enthousiaste. En Terre-Sainte, les plus grands honneurs lui ont été rendus; ia Grèce, moins oublieuse que la France, s’est souvenue qu’elle devait son émancipation au roi Charles X, et, tandis que la
130 DU F AS SK BT DK L'AVENIR DB LA FRANCE cour et le monde officiel restaient à l’écart, retenus par des considérations politiques, les populations allaient au devant deM. le comte de Chambord, des troupes de cavaliers s’organisaient pour raccompagner de villes en villes, de villages en villages, et les notables tenaient à honneur de le recevoir.
Les travaux glorieux de nos soldats en Crimée, leurs combats, leurs victoires en Italie excitèrent sa patriotique curiosité, et il écrit le 13 avril 1855 à M. le général comte de Saint-Priest :
« Je vous remercie, mon cher Saint-Priest, des précieux « renseignements que vous venez de me transmettre. Vous « savez avec quel vif intérêt je suis les événements de Cri- « niée et toutes les phases de cette guerre lointaine où nos « soldats déploient tant d’héroïsme. S’il a paru quelques re- « lations bien faites de cette campagne, ou des plans des ba- « tailles de l’Alma ou d’Inkermann, je vous prie de me les
envoyer. Joignez-y quelques détails sur les généraux qui « s’y sont le plus distingués et dont la conduite en toute cir- « constance a été si remarquable. Quand pourrai-je moi- « même connaître ces hommes dont la brillante valeur « soutient si dignement dans cette lutte acharnée la gloire « militaire de la France !
« Je vous renouvelle, mon cher général, l’assurance, etc. »
Il remercie, le 3 juillet 1858, le duc d’Àlmazan de l’envoi d’une notice précédemment publiée dans la Reçue des Deux Mondes du 15 mai 1858.
Il parlait aussi en termes chaleureux de l’année française, dans sa lettre du 31 mars 185ü, à M. Alfred Nettement sur son Histoire de la conquête d'Alger.
L’Algérie, cette seconde France, qui, peuplée et colonisée, doit plus faire pour notre force et pour notre grandeur que toutes les conquêtes européennes, ce vaste et beau pays, qui s’étend en face de Marseille avec ses fertiles plaines ,
ses incalculables richesses forestières et minérales , qui peut nous assurer une prédominance incontestée dans la Méditerranée, et qui nous ouvre tout un continent, l’Algérie, qui ne faisait avant 1830 qu’un commerce de 3 millions avec l’Europe, et qui avec 200,000 colons seulement l’a élevé en 1868 à la somme de 205,733,664 fr», ce legs précieux de la Restauration, qui n’a été pour l’empire qu’un prétexte à utopies et à chimères, occupe avec une extrême sollicitude l’héritier des Bourbons. Il a suivi ses fluctuations administratives, ses vicissitudes, ses calamités avec un triste intérêt; avec un soin jaloux, il a observé l’essor de la colonisation.
Voici ce que M. le comte de Chambord écrivait de Venise le 30 janvier 1865 :
« C’est à peine si cette belle colonie, qui est à deux pas de « nous, vient de commencer enfin à être assimilée à la mère « patrie pour le régime des douanes; le commerce et l’indus- « trie y subissent encore de pénibles entraves.
« Rien n’égale les incertitudes, les hésitations, la mobilité « des systèmes qui ont présidé tour à tour à l’administration, « si ce n’est peut-être le désarroi, la confusion et le désordre « qui en ont été les tristes et inévitables conséquences.
« Ici évidemment nos amis ont un grand devoir à remplir; « sans avoir la responsabilité de l’impuissance administra- <v tive, ils peuvent avoir l’honneur de l’initiative particulière « et du dévouement privé.
« L’Afrique est une excellente école, qu’on y fasse l’expé- « rience des associations agricoles, commerciales, industriel- « les; qu’on s’y forme à la gestion des intérêts, soit isolés, « soit communs, qu’on y serve la civilisation et le christia- « nisme. Ce sera tout à la fois se rendre utile dans le présent « et disposer les voies à cet heureux avenir, qui est le cons- « tant objet de nos vœux les plus chers, comme de nos plus « douces espérances. »
Cette question vitale de l’agriculture, que le prince entrevoit encore en Algérie, terre féconde, favorable aux grandes entreprises, vient de nouveau, et au moment où le gouvernement se décidait enfin à ordonner une enquête sur les souffrances agricoles du pays, préoccuper son esprit vigilant et patriotique. Dans un important document, daté de Venise le 31 mars 1836, il félicitait les légitimistes d’avoir puissamment contribué, par leurs écrits et leur parole, à développer le mouvement de l’opinion publique qui avait déterminé l'enquête et il leur donnait les instructions suivantes :
« Il faut, sans passion, sans esprit de parti, sans idée pré- •< conçue, sonder toutes les sources du mal, chercher de bonne « foi les remèdes, et ne rien négliger de ce qui peut rendreà « l’agriculture, appelée avec tant de raison la mère et la x nourrice de la France, toute sa naturelle et vigoureuse « fécondité. C’est là une nécessité si hautement proclamée « et si universellement reconnue, qu’il y a lieu d’espérer « qu’elle dominera toutes les vues particulières et empêchera « que l’enquête, dont la forme insuffisante couvrira peut- *< être d’autres intentions et même certains calculs plus ou « moins intéressés, puisse être foncièrement détournée de son x véritable but pour aller se perdre sur des objets étrangers « et purement politiques. Néanmoins, il sera sage de se pré- « munir contre un péril qui est toujours à craindre, et de '< suivre attentivement la direction qui sera donnée à l’en- « quête, afin d’en assurer davantage tous les salutaires effets.
« Ceux de nos amis qui sont surtout en position de remplir « cette tâche ne se contenteront pas de porter devant la x commission le résultat consciencieux de leurs études et le x tribut loyal de leur expérience; ils s’appliqueront égale- « ment à éclairer, par des publications spéciales, les classes « agricoles, qui souvent ne sauraient pas d’elles-mèmes ernx brasser dans son ensemble et dans ses détails une si vaste * question, et ils se feront un devoir de mettre leurs loisirs,
« lettre connaissances, tout leur dévouement à la disposition * et au service des populations au sein desquelles ils vivent.
< Heureux de cette nouvelle occasion qui leur est offerte « de travailler activement au bien de leur pays, ils la saisi- « ront avec empressement, et, ici, comme partout, on les « verra figurer au premier rang parmi ceux dont la noble « mission est de se montrer constamment les plus fidèles in- < terprètes, les gardiens les plus intègres et les plus fermes « défenseurs des intérêts permanents de la France. »
La sollicitude de M. le comte de Chambord se manifestait encore par sa charité. N’ayant qu’une modeste fortune, que son mariage avec une princesse 1 qui possède toutes les séductions de la vertu, de la bonté et de la grâce rendit plus considérable, mais que des événements imprévus ont de nouveau réduite, il n’a pourtant jamais manqué de venir en aide aux grandes infortunes de notre pays, sans parler des misères privées, des demandes de secours pour des établissements charitables, des souscriptions pour des bonnes œuvres qui lui arrivent en nombre infini et qu’il s’efforce toujours de satisfaire. C’est ainsi qu’en 1841, il fait parvenir six mille francs pour les victimes des inondations du midi de la France. En 1843, il concourt à la souscription en faveur de la Guadeloupe en envoyant une somme de cinq mille francs. En 1846, il répond aux désirs des habitants de Falaise qui élevaient une statue à Guillaume le Conquérant et il accompagne son offrande de cette lettre au maire de la ville :
«< J’ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez adressée « au nom des habitants de la bonne ville de Falaise. Remer- « ciez-les de ma part, d’avoir rendu justice à mes sentiments. « C’est avec raison qu’ils ont pensé que le chef de la maison « de Bourbon, quoique dépouillé de l’héritage de ses aïeux « et forcé de vivre sur la terre étrangère, n’en a pas moins le
1 L'ai'chiduchesst' Miiric-Therese-Bealriï-Gaëlaue d’Este.
134 nu pas s k Br nu l’avenir nu la khaxue « cœur tout français, et s’associe toujours avec bonheur à « tout ce que fait la France pour honorer la mémoire des « grands hommes qu’elle a produits. J’ai donné des ordres
* pour que ma souscription vous soit envoyée; mon seul re- « gret est que ma position ne me permette pas d’offrir, comme « j’aimerais à le faire dans cette circonstance, un don tout
* royal. »
A l’occasion de son mariage, le prince adresse à M. le marquis de Pastoret cette lettre dans laquelle on sent les sentiments de la charité la plus chrétienne animer un cœur tout français :
« Monsieur le marquis de Pastoret, je désire qu’à l’occasion « démon mariage les pauvres aient part à la joie que m’ins- « pire cette nouvelle preuve de la protection du Ciel sur ma
* famille et sur moi, et il me parait que ceux de Paris ont un
* droit particulier à mon intérêt; car je n’oublie pas que c’est
* dans cette vjlle que je suis né et que j'ai passé les premières « années de ma vie. Je m’empresse en conséquence de vous « annoncer que je mets à votre disposition une somme de « vingt mille francs que je vous charge de distribuer.
« Dans la répartition de ce secours, vous n’aurez égard à •< aucune autre considération qu’à celle des besoins et delà po- « sition plus ou moins malheureuse de chacun, en vous con- « certant, à cet effet, avec quelques-uns de mes fidèles amis, « qui seront heureux de vous prêter le concours de leur zèle, « pour vous aider à remplir mes intentions. Je n’ai qu’un « seul regret c’est de ne pouvoir pas donner davantage. « Quand je pense surtout à la misère qui règne en ce moment, << et dont l’hiver qui s’approche ne peut (m’augmenter encore “ les rigueurs, je voudrais avoir des trésors à répandre pour « soulager tant de souffrances ! »
« Je suis sur que mes amis sentiront comme moi la néces- « site de s’imposer de nouveaux sacrifices et de rendre leurs « aumônes plus abondantes que jamais. Ils ne peuvent rien
M. LE C'MTE UE C.HAMUoRU 135
« faire qui me soit plus agréable : c’est d’ailleurs le grand « moyen d’éloigner de notre commune et chère patrie les « maux qui la menacent, et d’attirer sur elle toutes les bé- « nédictions qui peuveïit assurer son bonheur. *
Peu de jours après, le 30 octobre, il écrivit à M. le marquis de Pastoret la lettre qu’on va lire et qui donna le signal d’un véritable élan de générosité. Un peut se rappeler la disette de cette année malheureuse: malgré toute l’activité de l’administration, les céréales importées en France, en quantités énormes, n’arrivèrent pas toujours à temps pour répondre aux besoins ; les routes étaient défoncées, les transports étaient longs et coûteux, la misère fut grande, des troubles éclatèrent même dans quelques départements. La noble initiative du prince exilé eut pour résultat de faire ouvrir des listes de souscriptions dans les journaux légitimistes de Pariet de la province ; bientôt après la souscription devint générale et véritablement nationale.
« Monsieur le marquis de Pastoret, vous savez que c’est « surtout par des secours distribués aux classes indigentes que « je désire marquer l’heureuse époque de mon mariage, et re- « mercier la divine Providence d’avoir écarté les obstacles « qui s’y étaient opposés jusqu’ici.
« Quoique forcé de vivre sur la terre étrangère, je ne puis « jamais être indifférent ou insensible aux maux de la patrie. « En pensant à la cherté des subsistances et aux justes crain- « tes qu’elle inspire pour la saison rigoureuse où nous allons « entrer, j’ai cherché comment je pourrais contribuer au sou- * lagement de la misère publique. Il m’a paru que le meil- « leur emploi à faire des sommes dont je puis disposer, c’est « de les consacrer à établir à Chambord et dans les forêts qui « noui «appartiennent encore des ateliers de charité qui, of- « frant aux habitants pauvres de ces contrées un travail as- « suré pendant l’hiver prochain, leur fournissent les moyens « de pourvoir à leurs besoins et à ceux de leur famille. Je
136 DU PASSÉ ET DU L’AVENIR DK LA FRANCE •< vous charge donc de prendre les mesures nécessaires pour « l’exécution d’un projet que j'aimerais à voir s’étendre à « la France entière. Pour moi, je me féliciterai du moins « d’avoir pu adoucir le sort des Français malheureux qui, « par leur position particulière, ont encore plus de titres à « mon intérêt. *
M. le comte de Chambord s’est toujours conduit aussi généreusement dans les années suivantes; en 1850, à la nouvelle delà catastrophe du pont d’Angers, il envoie deux mille francs pour les malheureuses familles des victimes.
Nous ne connaissons que par des indiscrétions la plupart de ces actes de libéralités, et c’est ainsi que nous avons appris qu’en 1857 il adressait six mille francs à la souscription pour les inondés de l’Ardèche; et qu’au printemps de l’année 1808, il faisait remettre trois mille francs au zélé et charitable archevêque d’Alger pour les malheureux Arabes en proie à la plus épouvantable famine.
En 1850, il refusait des objets d’art qu’on songeait à lui offrir, à titre d’hommage, et, le 10 mars, il faisait parvenir cette lettre :
« J’apprends que des souscriptions ont été ouvertes dans « plusieurs départements pour m'offrir en hommage des objets « de grand prix. Je suis profondément touché et reconnaissant « de ces marques de souvenir et de sympathie, mais je désire « que mes amis sachent que, dans les circonstances actuelles, « il ne m’est pas possible d’accepter leurs dons. En présence « des maux de la patrie et de tant d’infortunes à soulager; « lorsque l’amélioration du sort des classes laborieuses appelle « surtout notre sollicitude et que je m’afflige moi-même tous « les jours d’être privé, par le malheur des temps et par mon « absence, de la satisfaction de venir à leur aide selon mon « cœur, comment pourrais-je voir avec plaisir mes amis faire « des dépenses pour moi? Qu’ils réservent donc pour un em- « ploi plus utile, je le leur demande, toutes les ressources
« dont ils peuvent disposer. Le bien qu’ils feront en France. « en mon nom, sera la meilleure preuve qu’ils puissent me « donner de leur affection, celle dont je leur saurai toujours « le plus de gré. »
En présence d’une conduite si noble, en voyant les sentiment, français, l’attention constante de cet esprit droit et juste pour les intérêts du pays, on ne peut plus s’étonner de ce que M. le comte de Chambord n’a jamais été oublié dans sa patrie.
Cependant nous surprendrons plus d’un lecteur en lui disant qu’en 1846, les dames de la Halle de Paris envoyaient une adresse de félicitations au fils de France, au moment de son mariage, se souvenant sans doute qu’il était un enfant de Paris.
Voici la réponse qui leur fut faite par M. le comte de Chambord et madame la comtesse de Chambord :