LE TELLIER, ARCHEVÊQUE DE REMS, AU MARQUIS DE LOUVOXS
De Paris, ce mercredi, à six heures du soir.
M. l’archevêque de Paris est venu ce matin chez moi. Vous remarquerez, en passant, qu’il y a plus de dix-huit mois qu’il ne m’avait honoré de ses visites. Il a débuté par me dire qu’il venait me remercier de la manière honnête dont j’avais parlé de lui aux Agents du Clergé quand ils vinrent me demander comme aux autres évêques, il y a huit ou dix jours, si je croyais que la censure que le Pape a faite du livre du sieur Gerbais méritait qu’on demandât au Roi d’assembler les prélats qui sont ici. Comme je vous dis hier à Saint-Germain la réponse que je fis aux Agents quand ils me vinrent voir, je ne vous la répéterai point.
Je lui ai répondu que, quand nous aurions été plus éloignés que nous ne l’avons été de bien vivre ensemble, l’intérêt que le Roi peut prendre à l’Assemblée qu’on propose nous devait réunir, et que nous devions tant tous deux à Sa Majesté que, sans nous souvenir de nos animosités particulières.
si nous en avions, nous ne devions songer qu’à profiter de concert de l'occasion qui se présentait de servir Sa Majesté et de lui plaire , et que c’était par cette considération que j'avais tenu aux Agents le discours dont il se louait.
Cette réponse m’a attiré des douceurs et des éclaircissements auxquels je ne m’attendais pas. Comme cela serait long à répéter, je remets à vous expliquer ce détail à la première fois que nous nous verrons. Je vous dirai donc seulement que j’ai reçu les honnêtetés de M. de Paris de manière qu’il est impossible qu’il ne soit content des miennes.
Après tous nos compliments réciproques, il m’a parlé de cette Assemblée qu’on projette de faire et m’a fait une déduction de tout ce qui est contenu dans le mémoire que les Agents donnèrent dimanche dernier au Roi. Je l’ai entendu fort patiemment, et puis je lui ai dit qu’il me paraissait que, pour prendre dans cette Assemblée une résolution qui convint au service du Roi et à l’honneur du Clergé , nous ne devions rien faire autre chose dans la première séance que de nommer des commissaires pour examiner le livre du sieur Gerbais et toutes les affaires dont il venait de parler.
Je lui ai ensuite ajouté que, pour tirer de cette Assemblée tout 1 effet que le Roi en pouvait espérer, j’estimais que sur la plainte qu’il ferait aux évêques assemblés, en qualité de président, ou qu’il ferait faire par un des Agents, ainsi qu’il trouverait à propos, des entreprises de la Cour de Rome sur I Eglise de France, et de l’aigreur qui paraissait dans les brefs écrits au Roi sur la Régale, il serait peut-être bon de faire résoudre par les prélats ainsi assemblés que le Roi serait très humblement supplié de convoquer un Concile national ou d’ordonner au moins que, de toutes les provinces qui seraient pour cet effet assemblées par leurs métropolitains, on envoyât au temps et au lieu qu'il plairait à Sa Majesté de marquer, deux prélats qui, munis des procurations de leurs provinces, fussent en état de prendre de tannes résolutions sur les affaires présentes.
Après lui avoir allégué les exemples que nous avons, dans lesquels les rois, en des affaires de pareille nature, ont assemblé les prélats du royaume pour avoir leur avis, je lui ai fait un raisonnement auquel il s’est rendu.
Ce raisonnement est que rien n'est plus capable de porter le Pape et ceux qui l’approchent à entrer dans des voies d’accommodement que la peur qu’ils auront à Rome de la proposition d’un Concile national ; que, si cette proposition seule fait l’effet qu’on en peut espérer pour le service du Roi, il ne sera plus.question de Concile, et Sa Majesté pourra même, en ce cas, mettre au Pape en ligne de compte la bonté quelle aura d'empêcher la tenue de ce Concile , et le soin qu'elle aura pris d'apaiser les prélats de son royaume sur i,es
PRÉTENDUES ENTREPRISES DE LA CoUR DE RoME ; mais que, si le
Pape avait dans la suite assez de chaleur pour pousser les affaires plus loin qu’elles ne l’ont été jusquesici, le Roi n’aurait d'autre parti à prendre que celui d’assembler effectivement un Concile national, dans lequel il faudrait prendre les résolutions convenables au bien de l’Église et à celui de l’État ; et qu’ainsi. quoi qu’il arrivât de la négociation de M. le cardinal d’Estrées, l’ouverture que je faisais ne pouvait produire qu’un bon effet.
M. de Paris m’a dit qu’il était de mon avis et que, si je le trouvais bon, il ferait vendredi au Roi cette ouverture. Comme je ne l'ai faite que dans la vue du service de Sa Majesté, j’ai consenti volontiers qu’il dît au Roi que j’ai eu cette idée.
Il serait de mon devoir d’aller rendre compte à Sa Majesté de tout ce que je viens de vous dire ; mais comme ma santé m’oblige à demeurer ici deux ou trois jours, je vous prie de me faire l’amitié d’expliquer à Sa Majesté ce que cette lettre contient et de l’assurer que, dans cette occasion comme dans tout le reste de ma vie, aucune de ses créatures n’exécutera ses commandements avec plus de fidélité et de soumission] que
L’Archevêque duc de Reims.
En tête de cette pièce, Louvois a écrit de sa main :
M. de Reims m’a donné hier cette lettre. Je la lus au Roi qui m’en a témoigné être fort satisfait.
La campagne ainsi organisée contre le Pape se poursuit. La Petite Assemblée tient ses séances ; on publie son procès-verbal. Pourquoi donc M. Loyson, entre autres pièces émanées de l’évêque de Grenoble, ne nous donne-t-il pas les observations de ce prélat sur les actes de la Petite Assemblée? Je ne m’étonne point que le Camus ne jouisse auprès de lui que d’une faveur médiocre; il lui plairait davantage s’il n’avait pas écrit les lignes suivantes, qui confirment singulièrement tout ce que j’ai dit dans mon livre sur ces événements :
... On ne devait point faire mention de la lettre écrite au Roi par la dernière Assemblée 1 au sujet du troisième bref du Pape. Cette lettre a paru si mal écrite et si mal concertée à toutes les personnes équitables, qu'il me semble qu'étant indigne du nom du Clergé , il fallait tâcher de l’ensevelir dans un étemel oubli, et de n’en point faire mention dans une Assemblée où les choses se sont passées avec plus de dignité et de maturité.
... On se déclare trop ouvertement en faveur de la Régale, et on fait trop valoir les prétentions du Roi et de ses Parlements. En 1635, on traitait cela d’une usurpation sacrilège : c’est ainsiqu’en parlait M. d’Arles, en parlant au Roiàla tète d'une Assemblée.
U y a quatre-vingts ans que les évêques tâchent d’appuyer la cause de l’Église; et présentement les évêques appuient celle du Roi, et se servent des raisons que leurs prédécesseurs ont si souvent réfutées. Il paraît en cela un trop grand
1 Lettre du 10 juilletjl680.
changement, sans qu’il soit rien survenu qui oblige les évêques à en user de la sorte, et d’aller plus loin que les anciens arrêts du Parlement rapportés dans Fontanon, où les Rois sont exclus du droit de Régale dans les églises où ils n’en sont pas en possession depuis quarante ans. Ainsi j’aurais laissé dire aux Procureurs généraux que le fondement de la Régale ne peut être contesté ; que cette question n'est pas si aisée à décider en notre faveur qu’on a voulu persuader au Pape, et toutes ces expressions donnent trop d’avantage aux Parlements, et ils s’en serviront un jour contre les évêques mêmes ; et que les évêques sont persuadés avec le reste du royaume qu’il n’y a autre tribunal que le Conseil où cette affaire puisse être traitée.
Après avoir établi le droit des quatre provinces sur une déclaration donnée, en 1606 , en leur faveur et enregistrée sans modification ; et après avoir dit que les prélats s’élevèrent alors, avec raison, contre l’arrêt du Parlement de Paris, donné en 1608 , comment ne tâchent-ils pas aujourd'hui de faire comprendre au Roi la justice de la prétention de l'Êylise? Et comment peut-on blâmer aujourd’hui ce qu’on trouve que les évêques ont eu raison de faire au commencement de ce siècle ?
J’aurais évité de dire que les évêques des quatre provinces ont produit leurs titres, et qu’ainsi le jugement qu’a rendu le Roi est contradictoire. La plupart des évêques des quatre provinces n’ont pas produit leurs titres Jamais on n’a produit ceux de Grenoble, et jamais on ne m’a sommé ni fait dire de les produire ; et c'est faire un très-grand tort à l'Église quede direque ce jugement est contradictoire, e t qu’ainsi c’est une affaire finie. Au lieu que plusieurs personnes dignes de foi assurent que les commissaires, voyant le droit de quelques évêchés très-bien établi, notamment celui de Cahors, dont l’évêque poursuivit pendant trois ans le jugement sans l’avoir pu obtenir, et n’osant juger en faveur de l'Église, avaient cru devoir conseiller au Roi de donner une Déclara-
lion en faveur du droit de la Régale universelle, afin qu’ ensuite ils pussent juger les causes des églises particulières sur le fondement de cette Déclaration, comme on juge le droit des Abbesses nommées par le Roi sur l'édit par lequel Henry III s’en attribua le droit, bien que le Pape ne le lui eût jamais voulu donner dans le Concordat. 11 ne s’agit pas de savoir si ce conseil qu’ont donné ces commissaires est juste, mais je me souviens qu’en 1670, M. de Morangis, qui était à la tète de cette commission, me dit que c’était son avis et de quelques autres commissaires qu’il me nomma pour lors
Les évêques mettent dans un trop grand jour les prétentions des Parlements, et ne devraient pas dire, ce me semble, que les Rois ont raison de ne pas se soumettre au Concile de Lyon pour le fait de la Régale. Jamais les Rois ni les magistrats mêmes nont osé aller si loin , et avancer une proposition qui peut avoir des suites si fdcheuses.
Je n’aurais pas voulu marquer que le Clergé a eu des raisons très-fortes pour se soumettre aux Déclarations de 1673 et de 1675, puisqu’on effet le Clergé ne les a pas acceptées, et ne s’y est pas soumis en reconnaissant le droit de Régale, bien qu’il ait exécuté les ordres du Roi à l’égard de l’enreqistrement de leurs lettres à la Chambre des comptes.
L’on suppose que l’usage de la Régale s’est introduit contre la disposition des saints canons. Cela fait voir qu'on doit la réduire et non pas l’étendre, et ce principe paraît contraire à ce qu’on a dit auparavant en faveur des droits du Roi.
Arrivons à la convocation de l’Assemblée de 1682 et aux élections. C’est assurément une partie de mon livre où abondent les documents les plus sûrs, les plus précis, les plus affligeants. Aussi la critique de M. Loyson prend-elle à ce sujet un ton singulièrement hardi et instructif.
Quel caractère aura l’Assemblée? Sera-ce un Concile ou une simple réunion de l’ordre du Clergé? C’est le Roi qui détermine tout à l’avance, et notamment qui annonce «à deux métropolitains qu’elle s’occupera de matières purement spirituelles. Et comme les évêques seuls ont droit de prendre des décisions en pareilles matières, c’est lui qui exige qu’on prive le second ordre de la voix délibérative. Cela ne trouble nullement M. Loyson :
Il importait, dit-il, au gouvernement d’entourer l’Assemblée d’un grand prestige et de toutes les précautions capables d’en assurer l’autorité. C’est pourquoi il avait souhaité et voulu, selon le style en usage, qu’elle fut désignée, dans le projet de procuration, sous ce titre, dont l’emphase laissait percer loyalement ses desseins : d' Assemblée générale extraordinaire, représentant le Concile national. 11 devait encore souhaiter, comme conséquence naturelle, alors même qu’il n’y aurait pas eu de précédents, que les évêques seuls eussent le suffrage délibératif, parce que ce suffrage, exercé par les députés du second ordre, loin de donner aux décisions plus de poids, pouvait servir à en contester la valeur. Page 132.
Le Roi prescrit aux intendants de se concerter avec les archevêques pour qu’une procuration identique, rédigée sous ses yeux, soit adoptée partout, sans y rien changer :
N’avait-il donc pas, dit M. Loyson, le droit d'avoir une opinion et de la dire aux archevêques, surtout quand cette opinion était si raisonnable ? Comment se plaindre d’une immixtion tyrannique, lorsque l’assemblée provinciale con-
servait sa liberté entière pour adopter, repousser ou modilier le projet de procuration? Page 441.
Le Roi, qui dirige tout, donne les ordres les plus précis pour qu’on dissimule son intervention. Cela rassure M. Loyson : le gouvernement a donc
... Une volonté très-arrètée de ne rien imposer au nom de l’autorité royale, et de n’intervenir même en aucune sorte par une influence laïque officielle. Page 444.
Un archevêque refuse de réunir son assemblée provinciale. M. Loyson, qui a énuméré tout à l’heure les précautions que le Roi a prises pour donner à l’Assemblée générale un caractère quasi-conciliaire, approuve le Roi de forcer l’archevêque à convoquer ses suffragants :
Ces assemblées, dit-il, étant non pas des Conciles, mais des assemblées d’un des ordres de l’État, le Roi avait certainement le droit d’en ordonner la convocation. Page 163.
Le Roi écrit à ce même archevêque une lettre de sa main, pour lui enjoindre de réunir son assemblée, toutes considérations cessantes. J’ai eu tort de dire que cette lettre est impérieuse. M. Loyson n’y voit rien de nature à justifier une qualification si sévère.
Les élections n’embarrassent pas davantage le nouvel auteur :
Qu'on blâme tant qu’on voudra l’ingérence du pouvoir central dans les élections, on ne fera pas que cette ingérence ne fût selon les idées et dans les mœurs du temps. Or, pour
apprécier sainement une époque quelconque, il faut, comme l’on dit, remettre dans la peau des hommes qui y vécurent... On ne peut raisonnablement objecter contre l’Assemblée de 1682 l’ingérence du Roi dans le choix des députés, si cette ingérence n’est point sortie des bornes habituellement gardées dans la formation des autres assemblées du Clergé. Page 178.
Et l’on passe en revue mes documents en les commentant comme il suit : si je cite une lettre informant Colbert que l’archevêque de Bourges a été nommé député (Assemblée générale de 1675), après avoir fait connaître à l’assemblée provinciale que Sa Majesté le désirait ainsi :
Cette lettre, dit-on, n’accuse évidemment qu’un désir du Roi et que l’empressement naturel qu’on avait mis à s’y conformer, dans une circonstance où l’on n’avait nul motif d’en agir différemment. Page 183.
Colbert écrit-il à un évêque désigné par le Roi :
S. M. m’a ordonné de vous écrire qu’elle a fait choix de vous pour remplir la place de M. l'évêque de Lisieux, qui a été nommé, et elle fait écrire en même temps ses intentions sur ce sujet à M. l’archevêque de Rouen. Je ne doute pas qu’il ne fasse ce qui sera en son pouvoir, et que le choix que S. M. a fait de vous ne soit suivi.
Cela n’étonne pas M. Loyson, qui dit gravement :
Les habitudes de l’époque étant données , qu’y a-t-il d’exorbitant dans cette correspondance? Page 188.
Les explications dont on fait suivre les pièces nouvellement découvertes ne sont pas moins singulières. Lechan-
ceHer le Teliier écrit, le 24 juin 1681, à l’évêque de Grenoble, opposé aux prétentions du Roi :
« J’ai eu appréhension que, vous trouvant en l’assemblée provinciale, vous ne proposassiez d’insérer dans la procuration une prohibition de céder la Régale au Roi, et que vous ne vous élevassiez contre la nomination qui pourrait être faite deM. de Viviers, ce qui témoignerait une contradiction aux sentiments communs, sans aucun fruit pour faire valoir les vôtres. Car vous ne pouvez douter que, le Roi ne donnant pas l'exclusion à M. de Valence, qui est rentré dans les bonnes grâces de S. M. depuis quelque temps, par l’entremise de M. l’archevêque de Paris, ledit sieur évêque de Valence ne donne volontiers ses deux voix à M. l’évêque de Viviers, «etc.
Cette lettre, dit M. Loyson, ne contient ni ordre ni menace. Elle discute et conseille, elle va même jusqu’à supplier, non dans l’intérêt du gouvernement, mais dans l’intérêt de l’évêque de Grenoble. Personne, même aujourd’hui, parmi les plus puritains en matière électorale, ne la désavouerait. Page 197.
Notre auteur ne laisse passer aucune occasion d’exposer avec complaisance ses théories sur les Assemblées du Clergé sous Louis XIV :
Si quelqu’un ose dire que des députés ont été nommés en vertu des ordres du Roi ,
« Quand cela serait, ne sait-on pas que, sous Louis XIV, dire que l’on obéissait aux ordres de quelqu’un, et surtout aux ordres du Roi, était une de ces formules dont les gens bien élevés, jusque dans notre siècle, n’ont pas perdu l’usage, sans croire faire acte de servilisme, ni même, à proprement parler, d'obéissance?... Page 177.
... Sous Louis XIV, dit-on ailleurs, en ce qui concerne les
élections ecclésiastiques, le système des candidatures officieuses ou agréables nous parait avoir été la règle générale, tandis que celui des candidatures officielles ne fut peut-être que l’exception. Quoiqu’il en soit, personne ne saurait disconvenir que, la monarchie absolue étant donnée, partout où subsistent sous elle des restes ou des gérmes d’institutions libérales, ce dernier système n’en soit, sinon un corollaire obligé, du moins un procédé naturel. Page 179.
... De là, naturellement, sans même tenir compte delà passion de dominer, propre à tous les pouvoirs, la défiance et le dégoût des assemblées délibérantes, le désir de se créer dans leur sein des auxiliaires, et finalement une intervention dont l’usage ne parait un abus, ni à celui qui l'exerce, ni à ceux qui la subissent. De part et d’autre, on s’habitue à y voir un apanage de la souveraineté, et pourvu qu’il ne s’affiche pas comme une injure à la liberté, celle-ci ne le repousse point comme un joug déshonorant, mais elle l’accepte comme une tutelle utile. Les assemblées du Clergé, n’étant après tout que la représentation d’un des ordres de l’État, eurent le sort commun. Page 181.
Ou écrit enfin cette phrase :
Comment aurait-on contesté au Roi le droit de donner l’exclusion dans les élections aux assemblées du Clergé, lorsqu’il jouissait de ce droit dans les conclaves, comme le gouvernement français en jouit encore à l’heure qu’il est? Page 195.
Je crois qu’on ne saurait plus rien ajouter à la démonstration de la vérité.
— Bi-