‹ Une nouvelle psychologie de l'impérialismeChapitre 10 sur 52 · Imprescriptibilité impérialiste · texte numérisé non relu

Imprescriptibilité impérialiste

N'avons-nous pas à craindre cependant d'avoir outrepassé, en ouvrant cette perspective métaphysique,

l'esprit de la philosophie de M. SeiUière, qui s'en tient volontiers, d'une part, aux observations psychologiques et, de l'autre, aux constructions éthiques? Qu'on veuille bien excuser ce développement, peut-être inopportun, donné par un zélateur maladroit à une doctrine admirée : s'il reste inutile pour son exposé, il ne saurait troubler son économie théorique.

Il suffira notamment que le lecteur veuille bien admettre la primauté de l'effort conquérant dans le monde des phénomènes pour qu'il fasse, sans doute, bon accueil à l'idée dérivée d'imprescriptibilité et d'insatiabilité impérialistes, même s'il ne veut voir dans l'appétit de puissance qu'un — mais un des plus anciens — caractère des êtres.

En effet, une habitude si ancienne et si précieuse ne peut qu'être passée à l'état de nature. Corollaire de l'instinct de conservation, l'instinct de puissance ne saurait plus que lui capituler en présence des réalités antagonistes; mieux, laissant à l'autre le rôle défensif et stabihsateur (1), il semble représenter surtout dans leur association l'élément initiateur et offensif, « quitte à user ensuite des puissances conquises selon les conseils de l'expérience. . . antérieure, à bon escient, avec autant de prudence ou de modération dans la forme que de fermeté dans le fond « (/. /., p. 5). Cette circonspection est due sans doute à l'influence frénatrice de son partenaire; mais ce dernier trouve, du reste, largement son compte dans les bénéfices de leur étroite alliance — ou, pour parler moins métaphoriquement, « pouvoir

(1) Toute l'épopùe de l'évolution, selon M. Qainton, n'aurait

f»as d'autre but que le maintien des conditions de prospérité de a cellule primordiale. La vie serait ainsi de l'impérialisme ralenti.

d"accuraulation autant que pouvoir d'arrêt » ^de Gaultier : Doymes, p. 498), l'instinct de conservation gagne à redevenir, de temps en temps, désir de puissance; instruit par l'expérience vitale, en effet, que la puissance acquise augmente les chances de survie, il est obligé de recourir à l'extension pour mieux assurer l'intégrité de son principe. C'est que la puissance acquise « fournit des lignes de retraite et de défense efficaces en cas de défaite partielle dans la lutte vitale » . « Le premier précepte de la sagesse est celui qui nous enjoint de nous préparer la force » (/. /., p. 5); mais l'égoïsme prévoyant saura en accumuler des réserves pour maintenir sa prépondérance {A. D., p. 140). Vienne une intime défaillance momentanée, l'être pourra, tel un organisme riche en tissu adipeux qui résiste au défaut d'alimentation, subsister d'autant plus longtemps qu'il aura par devers lui de ces réserves d'énergie potentielle. Et cela est si vrai dans tous les domaines, qu'après avoir rêvé « d'une société parfaite et stagnante dans sa perfection », lors de la Lettre sur le programme de Gotha, Marx a dii songer à la mise de côté d'un fonds destiné à V accroissement des moyens de production (iV. R., p. 293).

Si « être, c'est lutter » , « persister dans l'être ou vivre, c'est vaincre, » pourrait-on dire avec notre éminent physiologiste Le Dantec. « L'être doué de vie est sans cesse contraint, pour survivre et durer, de s'ada/der au milieu — presque toujours antuijoniste... » S'adapter ne diffère donc guère pratiquement de vaincre. « Si se vaincre, a-t-on dit, est la leçon morale, vaincre est la leçon sociale » — et biologique aurait-on pu ajouter. Selon Guyau, » toute sensation est une sorte de demande formulée devant l'être sentant : Veux-tu être

heureux ou malheureux? Veux-tu m'accepter ou me rejeter? Te soumettre à moi ou me vaincre? »

Oui, la sensation n'est que l'e'cho impérialiste du dialogue entre notre être et les choses ambiantes; et, qu'est-ce que le sens tragique, sinon la perception symphonique pour une oreille exercée, la vive et large représentation de la lutte incessante entre l'homme ambitieux d'expansion et le principe également impérialiste de tout ce qui l'entoure?

En un mot, l'alternative qui se pose devant tout être est celle-ci : croître ou (lisparaître. Et voilà qui nous donne la raison de cette avidité conquérante toujours en éveil, profitant pour empiéter et gagner du terrain des « oublis » de l'adversaire, de cette insatiabilité si souvent exprimée en formules d'apparence paradoxale par les prophètes plus ou moins conscients de la Volonté de Puissance. « Être l'unique maître de l'Univers serait la prétention secrète du cœur de tout homme civilisé, » selon Rousseau, le rêveur égalitaire (/. D., p 177). « Embrasser le monde et la vie dans ses prises, » tel est le « vœu suprême » de Stiegiitz (T. A., p. 15). « Il n'y a pas un gueux qui, sans le savoir, n'aspire à la monarchie universelle, » écrivait Boufflers {M. R., p. 136). » L'essor nécessaire à l'harmonie sociale » exige que les Phalanstériens considèrent qu'ils « ne seraient pas gens d'honneur s'ils ne convoitaient le trône du monde » {M. R., p. 135). La future Mme Rolland ne voulait-elle pas reculer à son profit les bornes de celui-ci (Lettres aux demoiselles Cannet).

Enfin, voici chantée par Albert Samain, sous la forme lyrique^ et rehaussée de toute la splendeur verbale familière à ce poète, la profuse et démesurée ambition des Héroïques :

28 PSYCHOLOGIE DE L'IMPERIALISME

Toute la Terre à nous : les pourpres militaires,

La gloire chevauchée entre les glaives nus,

Les délirantes fleurs des Soleils inconnus,

La foi jaillie au cœur des peuples ingénus,

Et les grands bois du songe aux nerveuses panthères!

Toute la Terre à nous ! Le vin, l'encens, le miel, Les vaisseaux d'or vidés sur les tables croulantes,

Toute la Terre à nous! 0 nos âmes brûlantes! Qu'est-ce encor pour ceux-là qui boiraient tout un ciel!

Mehr Land, un plus vaste domaine, ce cri de ralliement, cette devise rapace de pangermanisme restera toujours la revendication type de la tendance impérialiste. Non, celle-ci ne saurait se tenir jamais pour satisfaite : pareil au combustible qui, jeté' dans un foyer, en exalte la flamme, tout triomphe de l'aspiration conquérante la grandit : elle accroît ses prétentions de toutes les forces acquises, et, pour paraphraser une comparaison de Mandeville (/. D., p. 125), elle est là faim d'un organisme moral florissant, par quoi celui-ci est incité non seulement à se reconstituer, mais encore à se développer sans terme. Un tel « désira pour essence de tendre sans cesse à augmenter, de se répandre sur rinfini de la création » (Voivenel, op. cit., p. 210). « Le besoin humain... est susceptible de se dilater infiniment, d'accroître sans termes ses exigences, le désir s'élevant toujours au-dessus du besoin dont la satisfaction est acquise pour former de nouveaux appétits et donner à la vie des buts nouveaux. S'il n'en était ainsi, il n'y aurait pas eu de civilisation, l'humanité en serait toujours demeurée à son point le plus bas, à supposer que l'état de vie complexe et supérieur en quoi i humanité déjà consiste eut pu surgir

d'un monde sans désirs » (de Gaultier, Dor/mes, p. 47). Ilobbes a noté lui aussi cette « insatiabilité de la soif du pouvoir », nécessaire selon lui au bonheur, tant elle lui paraît conforme aux fins de notre être (/. /)., p. 34). 11 a soin de la justifier d'ailleurs, du point de vue utilitaire, à titre d' « assurance prise dès le présent pour le futur » , « parce qu'on ne peut assurer le pouvoir et le moyen de vivre bien qu'on a présentement sans en acquérir davantage » (/. D., p. 4). « Le superflu, disait Boufflers {M. B., p. 136), n'est que le supplément du nécessaire » — du moins avant son appropriation, et c'est sans doute cette optique de la convoitise qui nous fait attacher beaucoup plus de prix aux objets de luxe dont nous envions la possession qu'à ceux que nous possédons déjà.

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