L'impérialisme primordial
Ce n'est pas seulement, on le pressent, aux relations entre humains que l'aspiration dominatrice insuffle
son essor. Si la thèse animiste doit trouver quelque cre'dit et qu'une intention soit générale chez tous les êtres, c'est certainement celle-là. Mieux, elle n'est pas seulement universelle, mais primordiale, selon nous, et régit même, sans doute, le monde matériel.
« Posséder, crie du fond ténébreux de nous-mêmes une grande voix... implacable! » fait dire d'Aurevilly à un personnage d'Amaidée. De quelle profondeur du passé et de l'être monte donc cet écho conquérant? Dès L'Impérialisme démocratique (p. 1), l'appétit de puissance nous était dit aussi ancien que la vie organisée : « Tout être tend aveuglément à se nourrir, à se développer, à se grandir aux dépens de son entourage, ï et l'ouvrage qui avait précédé {A. D., p. 266) nous exposait déjà les pittoresques vues de Nietzsche sur la Volonté de Puissance : « Le plus ancien des êtres organiques..., la monère, qui étend autour d'elle ses pseudo-podes gélatineux, n'est pas poussée par la faim.... mais par le désir de maîtriser, de s'incorporer les choses. »
Cependant, la pensée de M. Seillière ne s'arrête pas là : il nous a donné depuis, au moins à titre de métaphore, un aperçu saisissant des conflits géologiques et hydrographiques signalés récemment par le capitaine Vidal de la Blache dans ses Études lorraines au sujet des fleuves dont Tardente activité d'érosion semble poursuivre à la fois la « marche offensive vers l'amont » et la captation d'eaux tributaires, sauf à laisser handicaper leurs affluents par des rivières voisines plus jeunes le jour où leur cours s'est calmé. C'est Buffon qui remarquait, croyons-nous, à propos des filets d'eau courant à la surface du sol et de leur prédilection pour la route déjà suivie, qu'on observe dans la matière un rudiment d'habitude et de principe
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du moindre effort. Ce ne serait pas là un phénomène d'un autre ordre que la lutte pour l'espace entre deux rivières, au contraire : cette économie d'adhérence en vue d'un plus facile écoulement, mais ce serait déjà de l'utilitarisme calculat^nir et présupposerait tout au moins un impérialisme larvé!
Nietzsche a analysé les manifestations de la Volonté de Puissance en mécanique et en chimie (A. D., p. 233) et Vauvenargues avait envisagé sous cet aspect la matière et les « éléments » . Pour Schopenhauer, « dès que ses plus bas degrés d'objectivation, ceux qui composent la nature inorganique ou le règne minéral, ont été réalisés par elle (la i Volonté »), ils entament aussitôt un incessant conflit, chacun d'eux prétendant conquérir selon les lois de la causalité la plus grande somme possible de la matière placée à portée de ses prises j .
Du reste, cette idée d'un principe impérialiste dé l'être s'accorde avec les théories du docteur G. Le Bon, qui nous a dévoilé dans la matière un nouvel aspect de la force, une simple forme plus stable de l'énergie : attraction intermoléculaire, attraction d'un atome central retenant dans sa sphère d'influence des atomes tributaires et constituant la molécule par leur ensemble et, enfin, dynamisme intra-atomique.
Et, puisque la science moderne voit l'infiniment petit construit sur le même plan que l'infiniment grand, l'Univers lui-même dans la plus vaste représentation que nous en ayons, le système solaire, ne nous offret-il pas le plus clair et le plus grandiose symbole impérialiste? De mi^me que la Terre happe au passage chaque année des millions d'aérolithes, le Soleil serait appelé, d'après certaines théories astronomiques, à
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absorber ses planètes après les avoir tenues si longtemps dans sa sphère attractive. L'admirable image par laquelle Guyau expliquait que « les mondes se soient mis en voyage autour du firmament » mus par une irrésistible inclination amoureuse peut donc trouver crédit auprès de nous, impérialistes, à la seule condition d'entendre amour au sens dominateur.
Déjà Proudhon semble avoir prévu cette corrélation entre l'attraction newtonienne et l'intime principe guerrier qui nous anime (I. D., p. 314). Ce phénomène qui nous montre tous les corps s'attirant en proportion de leur masse et relativement à leur proximité dégage la primordiale tendance impérialiste sous son aspect le plus simple, l'aspect mathématique.
La primauté que nous venons de reconnaître dans l'essor impérialiste nous amène à formuler à son endroit une proposition plus catégorique encore : l'apijétit conquérant est éminent à la vie. A la fois plus vaste et plus subtil que la vie, il en serait, selon nous, l'origine et la sublimation, — comme le rayonnement. « Potentialisation utilitaire de la volonté de vivre » (A. D., p. 267;, la volonté de puissance capitalise l'énergie de cette dernière, dont les manifestations ne sont que le superflu, le débit courant. Essence de l'être, c'est l'impérialisme qui anime la vie et qui la conserve, qui est le cœur de la vie. C'est lui à notre sens qui a produit la réalité biologique : c'est la tendance à l'expansion continue de la matière qui a inventé cette forme supérieure d'accumulation de puissance et qui l'a investie d'une sensibilité de plus en plus exquise afin de Tinciter à la préhension et à la défense jalouse de plus riches butins.
Qu'est-ce, en eiïet, que la substance organisée?
Écoutons un de nos physiologistes les plus en renom, le docteur P. Ilartenberg, nous exposer les origines de la vie : » Quand, sur le globe terrestre lentement refroidi, les vapeurs d'eau se condensèrent, parmi les innombrables combinaisons chimiques qui s'effectuèrent dans les profondeurs marines, l'une d'elles se trouva plus richement construite que les autres : sous la forme d'une goutelette blanchâtre, floconneuse, gélatineuse, cette substance était assez molle pour devenir plastique, assez ferme pour rester cohésive. Elle possédait le pouvoir d'attirer par des actions moléculaires les particules étrangères flottant dans son voisinage, de les absorber, de les incorporer à l'intimité de sa propre masse. » [Sensations païennes, p. 52, Alcan.)
Nous ne nous étonnerons plus, étant donné cette origine, de trouver la suif concjuérante d'un bout à l'autre de l'existence d'un être (i), au terme de laquelle il cesse seulement. L'idée d'un support impérialiste de la vie nous explique que, d'après Hobbes, « aussitôt que ses désirs sont à leur terme, un homme soit incapable de continuer de vivre ». Goethe a dit qu'on ne mourait que volontairement; les scient isles américains n'ont pas tout à fait tort de voir dans la maladie et la mort des défaillances d'une énergie plus profonde que la vie même. Le vieil adage qui prétend que Vamour-propre ne meurt qu'un quart d'heure après nous confirme cette vue, si on prend amour-projire dans
(1) Dans son désir d'expansion, la vie convoilo surtout le temps : une espèce préfère la durée au progrès, i|ui, à chaque génération, est presque à reconimemer (Voir noire Education atnoureuse,p. 37). L'impérialisme, lui, s'assure d'abord la durée, mais, plus impatient, il veut aussi sans délai l'expansioD dans l'étendue.
son acception semi-impérialiste du vocabulaire de La Rochefoucauld (1;.
Dans la pensée du physiologiste, la vie ne sort pas de ce cycle : se conserver pour se reproduire, se reproduire pour se conserver : seule, la conception impérialiste explique que la vie soit progressive et non stationnaire. Elle « ajoute à la simple volonté de persister dans l'être la volonté plus raffinée d'assurer cette persistance par le développement préalable de la puissance — puissance directe sur la nature ou puissance indirecte sur elle par l'intermédiaire de nos semblables employés à satisfaire nos vœux ». (N. R., p. 307). « La volonté des êtres, disait Schopenhauer (S., p. 116), va plus loin que l'instinct de conservation, parce qu'elle est essentiellement une volonté qui réclame tout Taccroissement possible de la vie. » L'impérialisme n'est autre que cette Volonté, principe du monde, devenue consciente, déjà expérimentale avec la vie et rationnelle en société.
Seule, rhypothèse impérialiste de lexistence rend plausible cette continuité du progrès qui trouble un peu M. Diirckheim {Dilrckheim, par G. Davy, p. 118;, mais dont il pressent cependant le principe : « Les étapes que parcourt l'humanité ne s'engendrent pas les unes aux autres. On comprend bien que les progrès réalisés à une époque déterminée... rendent possibles de nouveaux progrès, mais en quoi les prédéterminent-ils? Ils sont un point de départ qui nous permet; mais qu'est-ce qui nous incite à aller plus loin? Il faudrait admettre alors
(1) C'est d'une conviction analogue que relève l'appréciation des morales aux yeux desquelles la valeur de l'homme est en l'onction non de sa riciiesse vitale, mais de sa puissance, mesure exacte de sa résistance aux sujétions de tout ordre (/. D., p. 1^3).
une tendance interne qui pousse l'humanité à dépasser sans cesse les résultats acquis, soit pour se réaliser complètement, soit pour atteindre son bonheur... »
En résumé, si une métaphysique impérialiste plus cohérente que celle de Nietzsche venait à formuler ses assises, elle pourrait trouver en psychologie des présomptions suffisantes pour faire accepter ce postulat : l'être se pose avant tout comme désir du pouvoir.
M. G.Monod, ainsi que nous l'avons déjà signalé dans l'Introduction, a écrit dans la Revue historique de janvier 1912 : « L'œuvre de M. Seillière constitue l'essai le plus important qui ait été tenté depuis longtemps pour construire une philosophie des grands courants de la pensée du dix-neuvième siècle. » En réalité, la Philosophie de l'Impérialisme, avec son principe plus large que la volonté de vivre et plus vivant que les Forces ou Énergies dont on nous parle si souvent sans les caractériser, représente le plus vaste système cosmogonique et ontologique qui reste inattaquable aux critiques positivistes elles-mêmes. Nous savons qu'elle n'a pour objectif que sa possible portée morale; mais ses suggestions éthiques ne gagneront-elles pas plus d'autorité, avant toute persuasion raisonnée, si nous la savons susceptible de nous donner une explication applicable à tous les phénomènes qui tombent sous notre observation, depuis l'attraction matérielle jusqu'aux synthèses sociales?