‹ Une nouvelle psychologie de l'impérialismeChapitre 12 sur 52 · Protéisme impérinlisle · texte numérisé non relu

Protéisme impérinlisle

On peut se demander, en effet, puisque l'essor vers le pouvoir est au fond toujours individuel, d'où vient que nous le trouvions engagé si souvent dans des formes collectives? C'est que, quoiqu'il soit le principe (et la fin) de toute activité, telle la fleur, issue dun bourgeon, plus fragile, ne s'épanouit le plus souvent sur une plante qu'après les feuilles, qui lui servaient à la fois d'avant-garde et de gaine, il a besoin d'être porté et de se faire ouvrir les voies par des appétits plus vastes pour profiter un jour de sa part légitime

(1) « S'associer certes, mais dans des buis d'utilité toute matérielle, et désirer au contraire pour tout le reste et vouloir le maximum de dissociation compatible avec la vie, réaliser un maximum d'indépendance mutuelle par où il soit permis aux consciences individuelles de conserver leur inté'grité, leur originalité, et de former au sein de la constellation humaine de petits mondes distincts et distants. » (de Gaultikr, Dogmes, p. 37.)

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de place au soleil. Dans ce sens, nous pouvons admettre que l'expansion individuelle ne saurait être parfaite hors des cadres d'une organisation puissante, telle que nous concevons le socialisme rationnel.

Désespérant d'atteindre ses fins par ses seules ressources et de s'imposer au respect de ses rivaux de par sa propre vertu, l'impérialisme habile revêt l'aspect imposant d'une collection dappétits de puissance, espérant bien d'ailleurs, à moins d'illusion mystique, récolter la plus grande part des sacrifices que beaucoup consentiront désormais à cette évocation fantomatique du pouvoir.

Une fois la formule collective trouvée, le théoricien, prêtre jaloux, l'érigé volontiers en dogme infrangible et l'anime d'un exclusivisme radical à l'égard des chapelles rivales. « C'est ainsi que le romantisme esthétique ne veut plus reconnaître la beauté que sous le critère de l'audace antisociale » (N. R., p. ix), que Michelet excommunie Loyola et que Gobineau anathématise, sans vouloir les discuter, les plus saines aspirations démocratiques. Qu'il se produise même un schisme au sein d'une organisation orientée vers la conquête, une fois spécialisé dans sa tendance, vivant désormais d'une vie à part, le désir de pouvoir de chaque faction dédaigne et combat avec acharnement son 0. frère ennemi », tel la fourmi bnll-don de tout à l'heure. Parce qu'il reflète les tendances actuelles de son théoricien et qu'il a plû à celui-ci de délimiter le 'terrain sur lequel il lui a semblé préférable et plus fructueux de porter ses attaques, sous sa forme spécifique momentanée, chaque impérialisme voudrait donc se donner pour le seul légitime et se parer du prestige de l'orthodoxie.

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Mais, ne nous y trompons pas : alFamé de puissance, qu'importe à l'impérialisme conscient que cette puissance lui advienne par tel ou tel canal (1; ? Il éprouvera la résistance du cercle des Volontés de Pouvoir qui se trouvent sur son chemin et tâchera de le rompre en son point le plus faible. — sauf à opérer la plus déconcertante conversion si ce point lui paraît se déplacer au cours du combat. Combien est révélatrice sur ce chapitre la réflexion de Barbey d'Aurevilly, changeant tout à coup ses visées à la suite de déceptions politiques : » Si je ne puis gouverner un État, du moins je gouvernerai un Ordre » (B.. p. 86). C'est ainsi que les descendants d'Ottar Jarl « se firent légistes pour rester influents (2) » (G., p. 393).

Ces palinodies sont loin d'^Hre rares, du reste, parmi les coryphées des divers péans d'impérialisme mystique. Le docteur Le Bon a bien raison de dire que, malgré son fond invariable, cette forme d'expansion postulatrice modifie fréquemment son aspect (S., p. 2i4j. C'est ainsi que nous voyons le même Barbey passer sans transition des rêveries humanitaires au mysticisme de l'esthétique (B., p. 20); c'est son ami, Raymond Brùcker « tournant à tous les vents du mysticisme social » {B., p. 83) ; ce sont tous les fanatiques de la race ou de la classe sociale puisant si volontiers leurs arguments dans le même arsenal idéologique, et,

(1) « L'esprit de conquête... est toujours prêt à changer de patrie et de parti, de mot d'ordre et de drapeau. » (G., xx\i.)

(i) La souplesse du protéisme impérialiste, qui fonctionne surtout au cas d'éviction, peut également servir des projets d'extension conquérante dans un domaine nouveau et trouver sa rai^soii d'être au cas <li' succès déjà remportés comme au cas de défaites; c'est le cas du violon d'Ingres : un maître tel que lui, « ayant en tant que peintre la piiissance de fait et d'opinion indiscutable, recherche dès lors une autre puissance, celle de l'exécutant excellent, devant l'opiniou ».

notamment, c'est l'évolution de L. Woltmann du mysticisme démocratique au mysticisme racial {N. R , p. 26). C'est encore Gobineau s'acheminant de ce dernier à l'esthétique, Wagner du social au chrétien, en passant lui aussi par ce carrefour de Testhétique (I. L, p. 197); c'est Vigny, à propos de qui M. Seillière a pu intituler un de ses chapitres (7. /..p. 246) : Du mijsticisme esthétique au mi/sticlsme social. Une route plus battue encore est celle qui conduit de cette dernière forme de romantisme moral au romantisme passionnel : l'alliance est parfois si étroite entre ces deux conceptions qu^on croirait presque à une symbiose morale : Julie de Lespinasse (7. /., p. 182; a été une des premières à parcourir souvent la faible distance qui sépare ces deux mystiques sommets. Craignant peut-être que cette association d'appétits véhéments ne paraisse suspecte aux esprits rassis, leurs sectateurs ne reculent pas devant la dissimulation et le sophisme justificateur : c'est afin de se dévouer aux intérêts de la race que le pur Germain de Reimer (1 . /.), don-juaniseral Du reste, tout désir d'expansion de ce genre, s'il redoute d'être contrarié, sait voiler sa trop évidente satisfaction sous des allégations de devoir austère : Barbey (B.j, p. 54), ne prétendait-il pas donner pour des pensums les galantes aventures italiennes de Byron, ce virtuose du faux sacrifice amoureux ?

Le caractère protéiforme de l'impérialisme nous explique encore pourquoi, en présence de circonstances majeures, sous la pression d'une nécessité, Marx et Engels, oubliant tout à coup leur internationalisme de parade, deviennent violemment pangermanistes (N.R., p. 229-239) et pourquoi l'impérialisme esthétique de Beyle se greffe sur la préférence racique pour

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« l'africain cala])rais ». Enfin, si « le romantisme moral a pu fondre » sans trop révolter notre bon sens « les deux notions assez disparates de prolétaire et d'homme de génie » pour appnyer ses ambitions, n'est-ce pas qu'il n'y a au fond du cœur de tout homme qu'un impérialisme global mais prêt à réaliser son besoin d'expansion par toutes les issues qui lui sont offertes?

Et si nous étendons nos regards à la destinée morale de l'espèce, que de fois déjà au cours de l'histoire, l'impérialisme a modifié sa tactique, depuis le vandalisme primitif jusqu'aux modernes contrats (i)\ — Sa forme la plus grossière, en effet, nous est offerte par le goût de la destruction (si familier au satyre dyonisiaque ou au dégénéré futuriste) (2) — qui est bien la plus maladroite, la moins économique des conquêtes, puisque, sur le champ de bataille de son exploit, elle ne récolte plus que des éléments dissociés à la place d'une synthèse sagace, d'une cristaUisation de pouvoir déjà réalisée par la vie — dont le travail se trouve ainsi à recommencer.

Ultérieurement, quoique plus avide et plus ardent, l'impérialisme « se fit yilus rationnel, en ce sens quil se connut lui-même et qu'il apprit à se régler » (/. D.. p. 7). Proudhon nous a détfullé les phases de l'organisation conquérante, évoluant depuis le droit de la force jusqu'au droit économique où la force est simplement « enveloppée » (/. D , p. 308-310i; car l'industrie pacifique est bien une épuration de l'état de

(1) L'Introduction du Gobineau noii.s donne un aperçu de l'évolution des prrti'nlions de la nnblesse, du tiers et de la royauté, des alliances formées el défaites tour à tour, deux à deu.x, entre ces |)uissances.

(^) « Délriiire pour posséder, » telle est aussi la devise chère aux héros de d'Annunzio.

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guerre, mais en reste, somme toute, une prolongation (p. 313). Gobineau nous dit ip. 137) du peuple yankee, qui a poussé si loin l'essor industriel : « Sa nature raisonnante et amie des formes légales lui a fait trouver mille subterfuges pour concilier le cri de réquité et le cri plus impérieux encore d'une rapacité sans bornes. » L'éminent aryaniste aurait pu e'tendre sa remarque à l'ancien monde et à l'humanité entière : il faut bien se l'avouer, de même que c'est le motif le plus fort qui remporte toujours au sein de notre conscience, « la raison du plus fort est en général la t meilleure ». Le problème de la liberté s'inanise si bien, du reste, sous ce jour de relativisme moral que M. de Gaultier appelle cet état de choses le déterminisme de la force. Qu'on nous permette quelques citations de son dernier ouvrage sur cette troublante question éttiique qu'elles élucident si bien : « Toutes les valeurs que nous estimons depuis les formes actuelles de l'idée de droit et de justice jusqu'à la pitié sont des succédanés de la force et tirent de cette origine... leur crédit dans les consciences... » (op. cit. p. 42); à partir d'un certain degré, l'idée de justice, réduite au sens relatif et « considérée comme un cas particulier de l'injustice universelle... exprime avec le plus de relief qu'il soit possible d'imaginer la Volonté de Puissance qui anime chaque individu et le pousse à faire triompher dans le monde sa conception propre,... à imposer comme règle du bien et du mal universels les modes de sa sensibilité » (p. 57); « quel moyen l'individu ou le groupe auront-ils pour prouver que leur interprétation morale est la meilleure? le même que celui par lequel ils auront chance de prouver qu'elle est la plus forte : le conflit sous toutes ses formes (p. 29) » : « la force crée le droit » .

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» Nous nommons droit l'état le plus général, le plus intense, le plus constamment prédominant de la force » (p. 39); et voilà un développement qui nous révèle encore la présence du même principe conquérant insatiable prêt à entrer dans toutes les formes pour parvenir à ses fins.

Nous allons voir que « tous les moyens lui sont bons : force ou économie, violence ou persuasion, guerre ou contrats; et si elle (la Volonté de Puissance) préfère de plus en plus ce dernier procédé de contrainte (dans le sein de l'humanité supérieure;, c'est qu'il lui semble assurer souvent à moins de frais que la lutte à main armée les résultats auxquels elle sait pouvoir prétendre » (N. R., p. 308). Cet élément calculateur subtilise singulièrement l'usage du réactif de la puissance : nous en avons déjà donné une idée en opposant à propos de l'acte de pilié la compassion intéressée et la dignité prudente.

M. Seillière nous a dit la variété et l'ampleur de ces « formes détournées que revêt la Volonté de Puissance. . . énormes superstructures intellectuelles que la vie sociale a superposées à la production des objets matériels de consommation, codes, philosophies, religions y (N. R . p. 305). Il nous reste à examiner l'ordre le plus insidieux de ses incarnations.

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