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Pseudo-renoncements impérialistes

11 advient, en effet, que l'impérialisme modifie son allure martiale habituelle au point de se figer dans l'attitude du renoncement et de se poser ainsi sur le terrain moral pour son propre contraire. Encore une fois.

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ne soyons pas dupes pourtant — Nietzsche nous a avertis — et sachons deviner sous les plis raides de la robe ascétique l'armure du guerrier qui veille.

Mais quel est le mobile d'un travestissement si outré? Sans doute, la facilitation de la victoire. Cependant, pour qu'elle parvienne à donner le change, une telle ruse suppose une constance de conduite difficilement compatible avec l'ardeur d'un tempérament belliqueux... C'est qu'au seuil de cette crise Timpérialisme se conquiert soi-même grâce à l'imprégnation rationnelle, dont nous dirons plus loin les bienfaisants effets, et sait iiésormais baser ses élans sur des calculs d'intérêts différés.

Il y a cependant une forme d'abnégation qui semblerait bien toute passive et spontanée : c'est la timidité, dont M. Seillière nous a donné une précieuse analyse, sorte de parésie de l'essor vers le succès à la suite de trop violentes déceptions :

« Lorsque la personnalité d'un égotiste... se sent maintenue par le voisinage des égoïsmes rivaux dans une prison d'indifférence et d'hostilité où elle se blesse partout aux murailles; lorsque cette personnalité, faible autant que présomptueuse, se reconnaît enfin dépourvue de la force nécessaire pour saper ces obstacles ou de la patience propre à les tourner insensiblement, il arrive qu'elle préfère se retirer sur ellemême... L'imagination se met alors de la partie : elle travaille sur tant de sensibles défaites dont elle exagère les conséquences à plaisir 1 Alors, le vaniteux de tout à l'heure se diminue à l'excès devant sa propre opinion. . . jusqu'à ne plus revendiquer la place normale que ses semblables seraient tout disposés à lui concéder... il est devenu timide » (il/. R., p. 223).

Ne nous y trompons pas cependant : ceite défaillance conquérante n'est pas définitive : le timide reste éperdument nostalgique de la puissance entrevue, et souvent il fera sur lui-miîme l'eflort héroïque nécessaire pour se l'acquérir; en fait, les grands dominateurs sont souvent d'anciens timides (\).

A part ce cas douteux, il semble bien que ce soit toujours la clairvoyance sur ses avantages à longue échéance qui décide l'avide de pouvoir à modérer rationnellement un essor qui, de soi-même, voudrait être sans limite. Mandeville n'avait pas tort d'attribuer à la raison quelque teinte constante de Self déniai (/. />., p. 92) : il n'est pas d'impérialisme d'une certaine importance sans abnégation partielle, c'est-à-dire refoulement de désirs particuliers, — pour mieux en faire triompher d'autres, — compensation fructueuse, au plus haut point rationnelle, et qui nous fait comprendre que « le Désir du Pouvoir ait encore satisfaction dans l'acte de renoncement » (/. D., p. HO;.

Ne pouvant tout avoir, l'impérialiste sagement inspiré s'en tient à ce qui lui paraît le plus prochainement désirable ou le plus accessible parmi les objets de sa convoitise et désormais fait moralement abandon du reste. Certains s'abstiennent par débilité consciente momentanée, d'autres, mieux avertis, parce qu'ils se sentent encore incapal)ies d'uti/iser le pouvoir — que leurs forces actuelles pourraient cependant matériellement saisir : pour ceux-ci, renoncer, c'est proportionner, selon une hygiène prudente, son appétit conquérant à sa faculté d'assimilation de puissance. Ce sont d'ailleurs les plus rares encore : l'intempérance

(1) Cf. noire Domination, en préparation.

dominatrice est plus fréquente de beaucoup. Les jeunes romantiques, épris de «jouissance immédiate » (/. /., p. 276) pèchent bien plutôt par impatiente convoitise. Alors, après ces débauches d'avidité sans frein — si déprimantes en fin de compte — survient, s'il en est temps encore, une phase de retraite au cours de laquelle les ambitieux inconsidérés de la veille s'accommoderont de l'ordinaire quotidien et de la « médiocrité de la vie » . Beaucoup après « ces appétits insatiables du matin... ont ensuite accepté, au banquet de la puissance sociale, la portion congrue que leur réservait l'existence! » (T. A., p. 52) — sauf à remettre la réalisation de leurs postulations anciennes pour des temps meilleurs : car cette phase de dépression, chez les riches natures, peut être suivie d'une troisième, marquée par une reprise de leur marche ascendante vers le pouvoir, mais prudemment progressive cette fois et convenablement mitigée.

Si le demi-renoncement, après la convoitise universelle, est déjà un commencement de sagesse chez le romantique, ce n'est donc pas qu'il ait abdiqué le moins du monde : Gœthe en est un des plus illustres exemples, avec les trophées de gloire et de maîtrise intellectuelle remportés au soir de sa vie, — triomphes bien autrement désirables que les fantômes de satisfaction à la poursuite desquels avait échoué sa trop mystique jeunesse I

Nous lisons sous la plume de Fourier lui-même : « Tout homme... en vient cà désirer par degrés l'envahissement du monde entier... Si quelques-uns... limitent leur ambition, c'est par insuffisance prévue à vaincre les obstacles. L'homme en pleine santé... veut empiéter sans mesure, jusqu'à ce que le monde entier

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soit dans sa main. » Les ambitieux excessifs ne sontils pas des asthéniques en proie à des désirs morbides, dont le fatal inassouvissement les voue, du reste, à une dépression plus profonde? Le temps de guérir, et leur désir d'expansion reprend son naturel niveau : à eux désormais d'utiliser cette réserve potentielle pour des fins accessibles.

En attendant que nous voyons le contrat intervenir entre impérialismes à peu près égaux, nous pouvons nous donner le spectacle du renoncement apparent, tantôt par un impérialisme supérieur : ce qu'on pourrait prendre pour le renoncement du plus fort n'est souvent qu'un sens sagace des limites coercitives, de la mesure à observer dans la contrainte, de l'élasticité passive des êtres sul)jugués : il s'agit de ne pas pousser trop loin le triomphe, de peur qu'il ne se pervertisse en précaire tyrannie (cf. A^. i?.,p. 232j; - tantôt par un impérialisme individuel qui trouve devant lui des prérogatives infrangildes de groupe ou une phalange presque impénétrable d'autres impérialismes individuels solidaires. Dans ce cas, sur le terrain économique, la spécialisation n'est-elle pas un faux renoncement? « Plus les fonctions se rapprochent, nous dit M. G. Davy dans la préface de son Dnrckheim, plus il y a entre elles... d'occasions de lutte. Or, dnns cette lutte, les plus faibles doivent disparaître ou se transformer. Mais la seule transformation possible, c'est, sous peine de se heurter toujours à une concurrence, une spécialisation nouvelle » (p. 39). De même, la vie n'a imaginé les formes les plus hautes et les plus diversifiées de la série animale que sous la pression des nécessités physiques extérieures, qui, ainsi que la si bien établi M. R. Quinton, rétrécissaient de plus

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en plus les conditions favorables à sa persistance.

Enfin, les sacrifices consentis à l'opinion nous paraissent constituer, dans le monde des idées, des abnégations du m^me ordre, mais plus assurées peutêtre dune revanche prochaine. » Toute concession à l'opinion est une précaution prise par notre Désir de Pouvoir ^ (/. D., p. 289), et « la faveur de l'opinion est une très palpable puissance » (/. i)., p. 77) — un excellent placement, en tous cas, puisque nous lui devrons parfois cette « domination enivrante des esprits et des cœurs qu'on appelle la célébrité » (/?., p. 13). C'est ici surtout que l'habileté arrive à des résultats autrement importants et heureux que la passion sans voile! Le conformiste prudent de la pensée pourra connaître une bien plus glorieuse victoire le jour où, grâce à l'appoint de la notoriété acquise, il triomphera de l'erreur elle-même, idole à qui il aura un moment sacrifié, et entraînera ses contemporains à sa suite vers sa propre vérité. N'en déplaise à Barbey, s'adapter, fûtce même aux préjugés régnants, n'est donc pas renoncer (1).

Il est donc bien vrai que « l'abnégation apparente trouve sa justification utilitaire dans les calculs d'intérêt à longue échéance » {M. -fi., p. 172). Le plus souvent, « la jouissance future sera mieux assurée par le renoncement partiel du présent > (/. /., p. i08j.

(i) L'adaptation n'est qu'une orienlatiun nouvelle de notre impérialisme dans le sens dominant parmi un milieu donné « qui nous presse de ses actions et réactions offensives » (/. /., p. 28.5). mais pour la détermination duquel nous entendons bien rester élément influent en proportion de notre puissance, quoiqu'elle soit souvent infime, comparée à Tensemble impérialiste qui nous entoure. Au Soumets-toi ou Vaincs-moi de Guyau, nous répondons subtilement : « Collaborons aussi longtemps que nous le pourrons suivant la résultante de nos forces respectives. »

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M. Seillière a soin d'insister là-dessus et de montrer la large application du principe calculateur : « La morale rationnelle ne prétend aucunement... que l'homme charitable soit poussé par son plaisir à sacrifier ses impulsions égoïstes : il peut l'être par sa vision à longue portée de l'avenir, par le souci de préparer son lendemain, celui de sa descendance, de sa race, ou même de l'humanité tout entière, ses associés naturels dans la lutte vitale » (iV. R., p. 139).

Une telle profession de foi nous amène à comprendre ces renoncements beaucoup plus complets, fruits raffinés de la raison, qui sont la modération stoïcienne ou l'abnégation chrétienne (MR., p. 16oj. M. Seillière ne dissimule pas son admiration, ainsi que le notait M. Wilmotte (Rousseau et ses récents critiques, in Revue de tieljiique), pour le « vrai stoïcien » aristocrate intellectuel, (i qui pratique sur lui-mt^me... l'ascétisme... et prétend conserver l'empire, au moins dans la forteresse de sa conscience, disposé, quant au reste, à toutes les concessions sociales et à tous les renoncements nécessaires à la vie commune... L'on sent en de telles âmes, ajoute-t-il, un latent et indomptable impérialisme de conquête » {A. D.).

S'administrer soi-même, « être soi-même État! » comme le disait Nietzsche, quel exercice plus complet de la puissance? Si le Stoïque renonce si volontiers aux trophées manifestes du pouvoir, c'est pour se vouer à de plus sûres et plus nobles, (}uoique moins évidentes, victoires, et dont le terme semble bien être cette harmonie intérieure qui constitue la liberté morale effective. « L'indépendance, nous dit Nietzsche, est la forme du renoncement que l'avide de dominer saisit enfin, lui qui a longtemps cherché ce qu'il pourrait

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rëgenter et n'a rien {louvé que lui-même » (A. D., p. 457), au moins comme seul objet digne et assuré de conquête. Et un tel objectif est loin d'être vain. Sans doute, ne Tappre'cieront guère t les romantiques que fascine le côté théâtral de l'existence... ou à qui demeurent étrangères les sources de la vraie grandeur... et qui bornent leurs rêves de puissance à conquérir de l'or et à séduire des femmes > , comme le dit si excellemment M. .1. Mariel (op. cit.). Mais, parvenue à cette hauteur éthique, la puissance dominatrice n'a plus que faire du flux adjuvant de l'opinion commune, désormais trop au-dessous d'elle.

Nous dirons plus loin quelques mots de l'impérialisme qui se reconnaît dans les âmes chrétiennes. Certes, le saint et le martyr sont aussi des dominateurs, et chez eux la résignation (1) est au plus haut point conquérante. Peut-être même, chez le saint selon le canon schopenhauerien, avide d'éternité lui aussi (S., p. 173), n'est-ce que la Volonté du pouvoir qui triomphe de la Volonté de vivre (p. 42o)'? Chez le Jean des Etapes de P. Féval (B., p. 84), l'impérialisme effréné peut se pervertir au point de devenir « ambitieux de décadence », tout en conservant l'ardeur inextinguible qui le caractérise, immortel phénix, au fond de sa négation même et de ses pires dévoiements.

Ainsi donc, nulle part (2; nous n'avons rencontré

(1) La résignation n'est au fond que de la joie conquérante. assourdie, enveloppée, dilîérée, surtout la résignation armée dont le docteur P. Hartenberg nous a donné l'heureuse formule épicuro-stoï'ienne l Traitement rfe-s Neurasthéniques, Alcan, 1912).

(2) Pour M. de Gaultier, « l'intellectualisme est un mode de renoncement » (P.41.a.\te, op. cit., p. 13), mais, « si la volonté renonce aux premières formes de son désir, c'est parce qu'elle a gretl'e sur celles-ci des formes plus l'affînées. Le renoncement a donc ici une contre-partie ; il n'est qu'apparent et marque une simple transposition du désir. Si la volonté se supprime

un renoncement impérialiste délibéré et conséquent. Les ambitions qui se calment supposent chez les postulants le déclin des forces physiques ou de la vie même, énergies impérialistes obscures. Tout être qui renonce se dénature et, du reste, ne se résout à cette extrémité que faute d'un substratum physiologique désormais suffisant pour l'initiative de la conquête. Ici encore^ nous trouvons les deux ordres de réalités, vie et domination, étroitement liés, ce qui nous expHque le déclin vital rapide des renonciateurs absolus. Le renoncement sans restriction, ainsi que nous l'a fait pressentir Gœthe, c'est tout simplement la mort.

Et encore, tant il est vrai que l'impérialisme dépasse la vie, si l'on veut bien regarder par delà l'individu, la mort elle-même n'est-elle pas toujours un renoncement sans arrière-pensée. « Le sacrifice même de la vie, nous dit Guyau (l),peut être encore^ dans certains cas, une expansion de la vie, devenue assez intense pour préférer un moment de sublime exaltation à des années de terre à terre. » « Le héros, proclame M. Thogorma (Tendances..., p. 32), ne craint pas pour une minute de joie absolue, de Volonté de Puissance, forte jusqu'à briser le vouloir-vivre, de sacrifier toutes les heures futures qu'il aurait à traîner dans la médiocrité quotidienne. » « Plaisir de la renommée future » ou « placement pour les générations suivantes -> (/. D., p. 77), il y a un calcul inconscient à la base du sacrifice de leur vie consenti par les héros. L'auteur

sous son premier aspect, c'est pour renaître sous un aspect rénové, aussi ardente que jadis, aussi fidèle à elle-même » (op. cit., p. 17). La genèse du sens esthtHirjue nous montre un même phénomène.

(1) Pages choisies. Colin, p. 126.

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de V Esquisse d'une morale... a noté encore cette psychologie du sacrifice et il discerne bien l'élément utilitaire, presque arithmétique, qui existe toujours à sa base.

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