Des intégrations et subordinations impérialistes
Et il ne faudrait pas croire que ces sacrifices soient l'exception dans le domaine impérialiste : à chaque instant, « le devoir social nous impose ceux qui sont nécessaires en vue de l'harmonie du tout » (B., p. 261). Nous les consentons, du reste, assez volontiers en présence des forces supérieures, car nous recevons d'elles, en ce cas, protection en échange de nos abdications partielles, tandis que, tout à l'heure, notre excès de convoitise était un lest dont il fallait nous défaire sans compensations positives. S'il est contraint pratiquement, au sein de la réalité sociale, de poursuivre ses fins en s'appuj^ant sur quelque impérialisme de groupe, l'impérialisme individuel bénéficie du prestige corporatif et s'abrite sous ses bienfaisantes disciplines. D'après Montégut. « en Angleterre, l'individu n'est si fort que parce que la société est sur lui toutepuissante » {M. R., p. 359). Il a dop.c trouvé son compte dans la soumission à cette toute-puissance!
Une telle conduite est parfaitement conforme, d'ailleurs, au programme de la morale impérialiste que nous exposons : elle vise « l'éducation de la primordiale Volonté de Puissance, par l'expérience et par la raison, afin d'amener... tous les hommes à subordonner raisonnablement leur puissance » (/. D.. p. 316).
Subordonner raisonnablement sa puissance, n'est-ce pas souvent, autant que la brider d'hygiénique mo-
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dération et la dresser à respecter, jusqu'à un certain point, le légitime essor des puissances concurrentes, la faire entrer dans des intégrations de plus en pltis éminentes? « L'impérialisme individuel sans réflexion ni restriction, qui est la première suggestion de la nature, doit... s'effacer par utilitarisme bien entendu (levant l'impérialisme des groupes... ; et celui-ci, à son tour, doit tendre... vers un impérialisme humain, qui sera la domination de l'Humanité sur la nature... » (/. D., p. 440.)
C'est ainsi que, bien inspiré, il s'élèvera peu à peu parmi la hiérarchie des puissances et se trouvera devenir partie intégrante de synthèses conquérantes de plus en plus vastes ; mais il ne devra, au surplus, y accéder que progressivement, car, selon le précepte du président Roosevelt (/. /., p. 28). il convient d'être bon patriote avant d'aspirer légitimement à être bon citoyen du Monde (1).
Sans cette faculté d'intégration, la tendance impérialiste n'aurait jamais pu se développer : n'est-ce pas elle qui retient les atomes dans la molécule, qui d'un assemblage de celles-ci composa la cellule primordiale, qui groupe ces cellules en appareils et en organismes, et qui d'une collection d'individus humains réalise la société '! Chacun de ces éléments, cependant, nous lavons vu, tendrait à exercer son pouvoir pour lui seul; mais, absorbé un jour ou l'autre par un concurrent plus fort, il s'est trouvé compris désormais dans une organisation supérieure de puissance — agrandie encore du fait de son annexion — et il n'y a pas perdu, en pratique, car, loin d'être tenu
(1) Cf. Monadoloi/ie.
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en servitude, il participe aux prérogatives du tout et parvient même jusqu'à un certain point, s'il a les capacités requises pour opérer cette conversion métonymique, à s'identifier à ce tout, — ce qui paraît bien être sa suprême revanche.
M. Fouillée, excluant tout élément sentimental de la moralité, la définit : c intérêt pris à l'universel i>. Gœthe nous exhorte à sans cesse élargir notre moi (Mariel, op. cit.) : la devise de Faust : Zum hochsten Dasein immerfort zii streben, tendre à s'élever toujours plus haut dans la réalité de l'Être, est comme la projection dans le plan ascensionnel de la formule éthique qui nous a paru résumer la prinùtive aspiration spatiale du désir de conquête : s'agrandir le plus possible.
Marx avait remarqué {JS. R., p. 214) que les intérêts personnels de Ilohbes, Ilelvétius, Bentham « se développent toujours », à la grande surprise de ceux qu'ils poussent sur le terrain de l'action, « en intérêts de classe, » s'orientent en systématisations supérieures d'intérêts collectifs désormais opposés aux individus qui restent isolés. (Juoi de plus conforme au sens de l'évolution biologique? Et cela ne contredit nullement nos propositions précédentes : l'impérialisme collectif reste à nos yeux la somme postulatrice et potentielle des appétits privés qu'il renferme, et dont les intérêts sont dès lors harmonisés, unifiés par le ciment rationnel et expérimental des cohésions puissantes. Le jour où ces intérêts se trouveraient lésés, l'intégration se dissoudrait d'elle-même, car, pour si imposante que soit l'influence des éléments directeurs dont régo'isme à courte vue voudrait détourner à son profit une trop grande part des puissances acquises, jamais ils ne sauraient fanatiser leurs humbles collaborateurs jus-
qu'à voiler chez eux, mysticisme à part, leur profond sentiment utilitaire. Et chaque jour, en fait, dans le monde social, comme dans le monde physiologique, les événements justifient notre façon de voir.
Non seulement les oi^ganisations impérialistes collectives doivent savoir faire sa part équitable à chacun de leurs adhérents; mais, si elles sont bien conduites par ceux de leurs participants à qui la division du travail a dévolu le soin de veiller particulièrement à la prospérité générale, elles doivent songer à lever de nouvelles recrues en vue de l'augmentation de la puissance.
Tout impérialisme déjà avancé sur les voies progressives et soucieux de durée doit se conformer aux lois de la vie, dont son principe n'est que la sublimation : s'il doit être assez souple et habile pour se plier à certaines contraintes des puissances supérieures, il doit aussi, sans en arriver à la trop large hospitalité elhnophile qui faisait admettre juscpi'à des nègres aux dîners celtiques de Renan {G. , xxvu), être assez accueillant, assez compréhensif pour appeler les puissances inférieures dans son sein (1); l'exclusivisme est funeste aux plus vastes pouvoirs. En un mot, tout essor conscient vers la suprématie doit réaliser intégration autant qu'adap-
(1) « Les grands conducleurs d'hommes savent discerner, façonner, attaclier à leur forLune des collaborateurs précieux » (/. /., p. 17). Du ri'ste, l'impériaiisnic éminent ne t'cia que persévérer dans sa nature en employant au besoin quelque violence à l'égaid des êtres rebelles à outrer sous son dominium : « La conquête, disait Fourier, est encore meilleure qu'une prétendue philanthropie, qui, incapable de nouer des liins unitaires entre les peuples, les laisse dans un état de gu.rre périodique » {M. li., p. 151). Il y a une loi solidariste profonde dans l'essor impérialiste, puisque le fort, tout en assurant sa suprématie, est convaincu qu' << il agit pour le bonheur de ses adversaires » ou de ses inférieurs. (G., p. xi.)
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tation et subordination, c'est-à-dire harmonie (1) dans la hiérarchie des puissances.
Ainsi seulement l'accroissement du pouvoir sera susceptible d'être atteint en qualité autant qu'en quantité, car, en élevant les organisations subalternes jusqu'à elle et en se les incorporant, l'organisation éminente s'élève elle-même d'autant dans l'échelle des êtres.