‹ Une nouvelle psychologie de l'impérialismeChapitre 15 sur 52 · Le Contrat · texte numérisé non relu

Le Contrat

Nous touchons ici à l'épanouissement le plus subtil de l'essor conquérant : ne lui faut-il pas beaucoup plus de sagesse calculatrice pour se contraindre à composer avec ses égaux ou ses presque égaux qu'avec ses supérieurs et traiter de puissance à puissance? Si jamais l'orgueil des préséances dut faire le sacrifice de son côté vaniteux, ce fut bien le jour où fut consenti ce premier accord entre compétiteurs animés jusque-là par une émulation violente et également aptes à la suprématie (2).

Certainement une telle disposition se trouvait déjà

(1) Nous avons défini cette harmonie dans le Speelre mental : synthèse conciUatrice dans le sens du progrès.

(2) D'autant plus que l'ésahté do fait ne pouvant être complète entre tous les contractants, il faut que ceux qui se trouvent un peu plus favorisés la consentent au profit des autres en vue de l'avenir de l'action collective, abnégaion momentanée à laquelle ils sont loin de perdre : tout groupement organisi' pour la conquête se caractérise, en eflét, ]>ar « l'égalité au sein du groupe, d'ailleurs impérialiste vis-à-vis du reste du monde ». « Les vertus uliUs aux grandes agglomérations doivent avoir « un caractère bien particulier d'égoïsme collectif » qui dilTère grandement de ce qu'on appelle vertu chez les particuliers » (G., p. 435) et compensant bien cette pairie potentielle par l'accentuation « la plus considérable possible di! l'inégalité vers le dehors » (G., vi-xv).

dans la tendance impérialiste la plus élémentaire : à tel point que Nietzsche croyait la discerner parmi les choses inertes : selon lui, tout corps (disposé à une extension sans limites), i rencontrant d'autres corps et d'autres pouvoirs... contracte avec eux, s'allie à ceux qui lui sont apparentés, et, désormais, ils conspirent ensemble pour l'empire » (A. D., p. 266). Un médecin présentait aussi dernièrement une théorie du processus physiologique des cicatrices, qui peut se paraphraser ainsi : les impérialismes cellulaires des deux bords d'une plaie profitent de la lésion pour s'étendre, mais, rencontrant leurs partenaires d'en face, ils refont avec eux le contrat organique, supérieur à leur simple biologisme. Mais, tout en constatant autour de nous cette solidarité aggressive universelle presque partout réalisée en collectivités définies, nous ne saurions parler, sans abus de termes, de morale du contrat qu'à propos de l'humanité commençant à se civiliser et déjà rationnellement inspirée.

M. Seillière {A. D., p. ix) nous a magistralement exposé l'origine guerrière du contrat et comment son éthique initiatrice se dégage de l'immobilité traditionnelle et semi-communiste du clan, — qui, du reste, avait ouvert les voies de réflexion et de discipline indispensables à cette nouvelle organisation impérialiste. Parmi les clans prospères {A. /)., p. xv), lindividualisme se développe avec la division des tâches, le progrès de la raison et le recul des superstitions déprimantes. « Cette évolution est puissamment stimulée... par lexpédition de chasse ou de guerre, » où se révèlent les aptitudes diverses de chacun. Elles amènent à une prudente sélection dans le recrutement de ses compagnons « l'entrepreneur de la razzia » :

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ces hommes éprouvés, assurés qu'ils sont de la compétence directrice du chef, promettent de lui obéir sans restriction et stipulent participation aux prises.

Telle fut l'origine, que M. Seillière dénomme apollinienup (A. D.), de la première morale individuelle et aristocratique, mais qui bientôt s'humanisa au point d'admettre dans ses cadres les personnalités morales des vaincus. On retrouve^ d'après L. Gumplowicz (/. D., p. o3j — et sa thèse est comme un écho de la gobinienne théorie des deux races — à la naissance de toute civilisation, cette exploitation d"un pays agricole par une armée conquérante, « exploitation qui fit place à la convention féodale » pour Boulainvilliers (/. D., p. 50), les i conquistadores » qui sont la » minorité énergique » (G., p. xi) gardant entre eux, d'ailleurs, « une cohésion suffisante pour assurer leur empire contre toute rébellion ultérieure, exploitant et protégeant à la fois contre les autres exploiteurs la race domptée par le glaive » (/. D., p. 53).

Si de nouveaux envahisseurs réussissent cependant à s'établir dans la région conquise, de nouvelles combinaisons contractuelles pourront, semble-t-il, s'établir entre les alluvions récentes et les anciennes. C'est ce qui arriva, selon M. Ph. Lebesgue (Essai d'expansion d'une esthétique, p. 10), « aux pays de carrefours : Inde, Grèce, Egypte, France » : « Le Hun, l'Ibère et le Gaël s'y dévisagèrent tour à tour, et n'ayant pu ni l'un ni l'autre s'extirper de ce sol fertile, où ils étaient venus camper, il leur fallut organiser la paix, légitimer les alliances fomentées par l'instinct et l'intérêt. » Enfin, le temps aidant, le bénéfice des stipulations réciproques s'étend aux populations primitivement réduites en servage, mais dont le niveau

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énergétique et moral s'est relevé au cours des siècles par le contact des conquérants. C'est ainsi que l'ancien maître, après avoir assuré sa puissance, « contracte avec le vaincu... pour rendre durable cette puissance, en renonçant, s'il le faut, à quelques-unes des prérogatives qu'il pourrait imposer » s"il s'en tenait au droit de la force (I. D., p. 317). 11 faut voir Gobineau (p. 109) nous décrivant l'innovation du féod, l'aryan, souverain absolu dans son odel, abdiquant pour un temps donné l'usage de la plupart de ses prérogatives pour en venir à des engagements réciproques à Tégard d'un chef éloquent des tribus soumises.

Nous retrouvons ici un peu de ce renoncement sagace inspiré de la constatation qu' « en bien des cas, au dire de Proudhon, le particulier qui comprend son intérêt, trouve avantage à en sacrifier quelque chose, plutôt que d'engager la lutte avec ses semblables » (/. D., p. 297) ou la poursuivre sans répit à rencontre de ces modestes et légitimes minima de pouvoir qui équivalent pour ces derniers à une nécessité vitale. Vivre contractuellement, que le contrat soit social ou corporatif, c'est faire respecter les frontières de sa puissance et, jusqu'à un certain point, respecter celles des autres, compagnons d'aventure, aujourd'hui, et, demain, populations soumises. Quelquefois m(?me^ pour celui qui va toujours « calculant... l'alfermissement de la suprématie acquise par son effort » (iV. R., p. 308), c'est mettre provisoirement sa propre puissance au service d'un antagoniste défaillant dans la lutte vitale. A tel point que llobbes (/. D., p. 36) voulait voir dans cette assistance aux étrangers dénommée charité un contrat propitiatoire en vue de l'amitié.

M. Mariel (o/^ cit., p. 11) avait raison de noter dans

sa « pédagogie gœthienne » que « l'altruisme et le bonheur du prochain apparaissent à tout homme normal comme le naturel complément du développement individuel et la condition de son propre bonheur ». Nietzsche est donc bien mal inspiré quand il oppose dans sa Généalogie de la morale (iV. R., p. il A) « une morale des maîtres, qui devient sous sa main un individualisme dépourvu de correctif social, un égotisme romantique achevé »,à » une soi-disant morale des esclaves, qui est, au vrai, la morale sociale établie par l'expérience des siècles pour faciliter la vie en commun des humains » .

Oui, les « sentiments humanitaires t> — en tant qu'ils se révèlent sainement progressifs et non stupéfiants et morbides, ainsi que le temps présent les a trop souvent rendus — découlent du principe impérialiste rationnel. D'après l'article de la Revue de Belgique, de M. Wilmotte, déjà invoqué, celui-ci se manifeste dans l'histoire par « un harmonieux développement de la volonté individuelle, contenue dans les bornes d'une solidarité reconnue nécessaire et bienfaisante », et le pénétrant critique citait à ce propos un passage de VImpérialisme démocratique, que nous sommes heureux de reproduire à notre tour :

« L'homme découvrit... et que la puissance est une assurance de vie large pour demain — ce qui le rendit plus ardent à la conquérir — et que lapoursuite imprudente ou l'exercice abusif de cette puissance pouvaient être payés par de cuisants déboires ultérieurs — ce qui l'engagea à modérer son effort impérialiste. En sorte que, sans changer de nature, l'impérialisme humain changea de méthode : il créa la m,orale et le

droit {\). Avec les puissances à peu près égales à la sienne, Ihomme conclut des traités plutôt subis que calculés (2), d'abord vagues, instinctifs. Plus tard, quand la raison progressa davantage, l'individualisme prit son essor et contraignit la masse de compter avec lui : on souscrivit des contrats plus explicites : la loi, la cité prirent naissance. »

La liyne de retraite souhaitée était enfin trouvée pour la force vitale avec cette longue sécurité départie désormais aux stipulations d'avenir! Si les conflits perfectionnent jusqu'à un certain point les compétiteurs, la collaboration ne grandit-elle pas les énergies solidaires ? Aussi, l'histoire, entant qu'il est légitime de faire abstraction des reculs inévitables qui marquent les défaillances des élans conquérants les plus vigoureux, n'est-elle que le développement prodigieux, épanoui dans les luxuriantes formes des institutions modernes, des bienfaits du contrat, celui-ci plus que jamais « restant l'idéal rationnel des relations entre les êtres capables de prévoyance et soucieux de responsabiUté à longue échéance » (7. I., p. 499).

Laissons donc Marx flétrir, au nom de principes moraux soi-disant supérieurs, notre « égoïsme calculateur ». Ne savons-nous pas désormais que cette ardeur, dont on nous fait grief d'être les apologistes — et cela avec d'autant plus de méfiance qu'elle entre

(1) « Le droit et la morale sont des compositions entre puissances, des attt'nuations de l'étal de guerre par des traités et des contrats » (Prondliou : cil., I. D., p. 306).

(2) Ces traités semblent s'étendre aux morls. La Sociologie de Spencer nous explique comment les plus illustres d"entre eu.\ bénéficient de l'apothéose : par là ces puissants leviers impérialistes collectifs que sont les religions reconnaîtraient une origine quasi-contractuelle. Remai-quons que « la loyauté dans la lutte vitale » {M. R., p. 290) ressemble fort à un contrat tacite embryonnaire.

dans des formes moins reconnaissables au premier abord, — que » cette volonté d'agrandissement et de conquête se laissera guider de plus en plus chez le civilisé par les conseils de l'expérience et de la raison, s'adaptera plus heureusement aux exigences de la vie sociale et de la division du travail » ? (iV. R., p. 229.)

Il serait oiseux d'insister sur la haute valeur morale et dominatrice du contrat, qui introduit la liberté au sein des contraintes. Les pactisants infernaux euxmêmes, ces mystiques dévoyés, la sentent bien en leurs heures de demi-clairvoyance. Le docteur Voivenel nous disait hier (Littérature et Folie, p. 249) la ferveur de tous les mystiques pour les conjurations. Remarquons seulement que les prédilections et les vocations contractuelles se montrent dans le sens de la suprématie et du progrès : Proudhon note que la « faculté juridique — ce sens critique du contrat — et le sentiment de la justice s'améliorent de l'enfant à l'homme, du barbare au civiUsé, — du peuple à ses dirigeants » (/./)., p. 292).

Nous croyons intéressant de signaler, enfin, le € principe contractuel et stoïcien de Vhonneur germanique ■» (/. D., p. i3), que M. Seillière a dégagé aisément des origines féodales et apolliniennes de l'éthique de la responsabilité. Subjectivement, en effet, « Tbonneur, qui tend à faire de l'homme un objet de révérence pour lui-même, n'est pas autre chose qu'un principe militaire de discipline civifjue » (7. D., p. 104). Mais, vu du dehors et analysé, l'honneur nous paraît reposer sur un fondement tout aussi impérialiste : Hobbes le définit la reconnaissance de notre pouvoir par autrui (/. D., p. 21), et ce serait l'excès de ce pou-

voir sur celui d'autrui qui serait honorable. On honorerait quelqu'un tant qu'une vérification des valeurs n'aurait pas abouti à son préjudice (1).

(1) « Rechercher l'honneur veut dire se rendre supérieur, désirer que cela paraisse aussi publiquement. La première chose manque-t-elle et la seconde est-elle néanmoins désirée, on i>arle de vanité ; la seconde manque-t-elle et n'est-elle pas réclamée, on parle d'orgueil. » (Nietzsche, Humain.) — M. de Gaultier (Dogmes, p. 257) définit l'honneur « fidélité à l'instinct dominant ».

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