Origine impérialiste du mysticisme
Nous avons vu jusqu'ici l'impérialisme primordial s'inspirer de plus en plus, dans sa marche victorieuse vers les sommets, de la puissance des suggestions expérimentales et rationnelles . Nous montrerons que telle est, d'ailleurs, selon son théoricien, la voie la plus sûre et la plus vaste perspective ouverte à son évolution conquérante. Mais tous les impérialistes sont loin de suivre sans déviations cette grande route rectiligne du progrès; ils l'abandonnent volontiers parfois pour des sentiers divergents plus pittoresques, quoique vertigineux, mais dont l'audacieux profil, en dépit des déclivités prochaines, semble promettre un accès plus rapide à ces cimes du prestige et du pouvoir, objet des visées universelles, pour ceux qui, incapables de constance combinée à l'initiative sans éclat ou dédaigneux de modération, les graviront d'un élan héroïque.
Si nous voulons donc saisir dans sa riche complexité la réalité dominatrice, nous devons compléter l'exposé de la psychologie purement impériaUste (au sens restreint que nous avons jusqu'ici attribué à ce mot) de la Volonté de Puissance par l'exégèse de tout ce que renferment de désirs d'agrandissement et de conquête,
SOUS leurs formes extra-rationnelles (infra-expérimentale ou ultra-logique), les diverses tendances mystiques que nous reconnaîtrons tantôt en bien des manifestations de la pensée contemporaine, — quoiqu'on puisse hésiter à les identifier tout d'abord sous leur travestissement scientifique ou nettement hostile à toute prétendue communication avec l'au-delà; on étonnerait même beaucoup de nos penseurs en leur appliquant ces deux épithètes de mystique et d'impérialiste : c'est que fréquemment « l'impérialisme irrationnel... s'ignore lui-même » (N. /?., p. 256) et qu'en tous cas il nie volontiers son caractère mystique pour peu que sa conviction d'une suprême inspiration se soit fixée dans des cadres non acceptés comme tels par l'opinion commune.
Conscient ou non, avoué ou déguisé, le sentiment mystique semble bien être la nécessaire étincelle qui détermine la déflagration potentielle — au moins dans le sein de l'humanité. Que M. J. de Gaultier veuille bien nous permettre, pour mieux étayer cette théorie, de recourir aux pénétrantes considérations psychologiques qu'il a lui-même fait valoir sur ce sujet dans son dernier ouvrage {Comment naissent les Dogmes), en conduisant ses spéculations sur des voies très voisines des nôtres.
L'homme, épris tout d'abord de puissance {op. cit., p. 88), mais muni de bien peu d'aptitude pour l'acquérir, cherche à démêler par la connaissance des phénomènes l'occasion opportune dintervenir parmi les conflits déjà existants qui l'entourent, et cela avec plus de profit que de dommage; mais, comme les causalités véritables lui échappent encore, il les invente, puis confronte ses essais explicatifs avec la réalité par le canal de l'expérience. Naturellement^ comme, selon les
vœux de son foncier désir de pouvoir, il commence par prétendre à beaucoup parmi les choses qui lui paraissent désirables, ou qu'il désire du fait seul qu'il sait leur existence, — sauf à abandonner ensuite sous la pression des circonstances les positions intenables, sa philosophie est à l'origine tout anthropocentrique et commence par envisager toutes les activités comme orientées vers sa satisfaction ou celle de son groupe. Ce n'est que sous la dure leçon des faits qu'il admettra l'existence des pouvoirs hostiles.
« En vertu de cette convoitise des meilleures choses, nous dit M. de Gaultier (p. 88), s'il ne les possède pas, l'homme imagine qu'il les possède » « par une présomption de puissance qui devance de bien loin la puissance réelle qu'il acquerra par la suite. Il se conçoit en possession d'un pouvoir qu'il n'a pas... et, atin d'entretenir et justifier cette conception, il conçoit les choses autres qu'elles ne sont », et le philosophe du Bovarysme nous cite (p. 91 ) les Principes du Totémisme invoqués par Religions, Mœurs et Léf/endes de M. van Gennep, comme « attestant que s'étant conçu dans une relation inexacte de puissance avec les choses, l'homme agit comme si cette relation était vraie et dépense souvent une part considérable de son énergie en vue d'agir sur des volontés qu'il a créées de toutes pièces. . . » « L'homme imagine... entre lui et les choses des relations, formées de telle sorte qu'U puisse les susciter et qu'il ait prise sur la nature. » Et, par approximations successives, il se rapproche de plus en plus de la vérité et de la puissance pratiques. Qu'importe alors qu'il soit parti de notions fausses? Leur présomption même n'était-elle pas nécessaire à la mise en marche du progrès ?
M. Seillière aussi a présenté le sentiment mystique — dont le bovari/sme analysé par M. de Gaultier offre sans doute, pour lui, un des aspects les plus intéressants et les plus clairvoyants, — comme la forme première de tout impérialisme chez ces nni^nistcs, ou croyants à l'universel anthropomorphisme au sein de la nature, que durent être d'abord nos lointains ancêtres, et nous reviendrons légèrement sur ce sujet au cours du chapitre, mais les lecteurs le trouveront plus amplement traité dans Vlntroduction à la 'philosophie de l'Impérialisme (p. 145).
Il conviendra seulement de ne pas perdre de vue, que, quoique nous semblions faire parfois du mysticisme une déviation ou un affaiblissement d'un impérialisme plus rationnel, il n'en représente pas moins pour nous une source vive d'espoirs conquérants : l'évolution laissant subsister les formes anciennes à côté des plus récentes^ il faut le considérer bien plutôt comme un impérialisme encore rudimentaire chez certains attardés, que comme un impérialisme déclinant — à moins qu'un cas de dégénérescence ne l'ait rendu régressif. L'impérialisme mystique appuyé sur le sentiment d'une alliance surhumaine, est donc chez nous une survivance et non une déchéance, c'est l'assise spéculative capable de porter nos plus fières ambitions; car, nous le verrons, c'est en se basant sur des mysticismes de plus en plus épurés, que, pareil au bovaryste en quête de vérité, nous rapprocherons le désir de pouvoir de son expression rationnelle et que nous pourrons en tirer le plus magnifique parti.
Que le sentiment mystique fleurisse sur la Volonté de Puissance — et soit même, en un sens, le meilleur des adjuvants potentiels — c'est ce qui se dégage en
toute évidence des nombreuses et persuasives analyses que contient l'œuvre de M. Seillière. Il ne saurait être question de reproduire ici des arguments qui n'atteignent toute leur portée qu'en fonction de chaque cas examiné. Remarquons seulement qu'en général le mysticisme naissant peut être considéré comme l'impérialisme des heures de détresse : c'est quand nous sentons que tout nous manque, se brise entre nos mains, que nous proclamons : « Il faut recourir à plus puissant que nous! » Conception peu clairvoyante, certes, sur le ressort intéressé de toute action, que celle qui suppose une puissance capable d'accomplir une pure libéralité; mais, dans cet écart supposé de la ligne de conduite impérialiste d'autrui en sa faveur réside justement la croyance du mystique : illusion, sans doute, mais impéiialiste d'origine, car c'est la véhémence du désir qui la crée. On n'est que trop porté à escompter ce que semble promettre le droit du désir. Tout sentiment vif s'accompagne de postulation véhémente : l'affection prétendrait volontiers pouvoir guérir un être cher et s'étonne de n'y rien pouvoir, mais le miracle qu'on se croyait d'abord capable de réahser soi-même, comment un être supérieur ne pourrait-il l'accomplir?
Dès qu'il s'évade du contrôle rationnel, le Désir de Puissance est disposé à admettre le prodige sous toutes ses formes. « Sa spontanéité..., non encore altérée par le raisonnement, est accompagnée d'une foi sans bornes... « dit l'auteur de l'article Mijsticisme de la Grande Encyclopédie. Schopenhauer (S., p. lOoj recourt à la magie et coule même ses superstitions ambitieuses dans le cadre pseudo-scientifique du mesmérisme. La grande superstition mystique réside dans le fait d'at-
tendre la suprématie — eudémonique ou autre — du libre essor des appétitions et des forces instinctives. Elle « consiste essentiellement à objectiver hors de nous-mêmes, à personnifier plus ou moins nettement nos inspirations inconscientes ou subliminales dans un être supposé distinct de nous, mystérieux et puissant » (/. D., p. 326).
Mais voici une autre définition plus explicite, d'après laquelle le mysticisme serait « le recours d'un être à ses facultés subconcientes, en vue d'appuyer sur elles son effort (^expansion vitale » (M. R. p. x), et représenterait la forme « irrationnelle, sentimentale, subconsciente » d'un impérialisme qui cherche dans \'alliance des puissances supérieures la réalisation de son désir de pouvoir. Nous reviendrons, au sujet du romantisme moral sur ce fondement subliminal du sentiment mystique. Arrêtons seulement notre pensée actuelle sur la proposition qui semble marquer le point le plus avancé, sinon culminant, de l'incursion dans le domaine psychique accomplie par la philosophie seilliérienne, et qui dégage si bien la portée de sa contribution aux spéculations impérialistes : « Les mysticismes les plus bas, jusqu'à la lycanthropie, par exemple, s'expliquent en partie par Ve/J'ort vers la puissance. » (M. H., p. XI.)
C'est que le sentiment impérialiste à l'état théorique, tel que nous avons été obligé de le présenter tout d'abord pour les besoins de lexposition, est, en lait, fort rare encore. Le gros de l'armée conquérante que nous nommons Humanité parait bien suivre, ou longer de près, dans ses mouvements d'ensemble la voie rationnelle, — la plus favorable, somme toute, aux occupations qu'elle vise; mais une telle marche est
loin d'aller sans partielles défaillances, divagations de traînards parmi les sentiers battus du beau impulsif, du sentimentalisme et du rêve, — et même de'fections de corps importants fanatisés par quelques chefs de fde incapables de résister aux tentations de pillages procheS;, sauf retour tardif à la direction primitive. Car c'est bien à une direction plutôt quà une route, et de moins en moins tracée par des précurseurs plus rares, à mesure qu'on avance, que nous devons comparer la raison expérimentale. Aussi, malgré sa foi en l'orientation donnée, la difficulté succédant à la monotonie du trajet, le fait de ne pas distinguer nettement encore le but lointain, ne portent-ils que trop l'impérialisme las à s'en écarter aux heures de moindre courage : tant d'allées tournantes s'ouvrent de tous côtés, dont les courbes gracieuses et le bref horizon laissent l'imagination évoquer à son gré un but imaginaire et qui semble presque à portée de la main; un tel impérialisme, selon la remarque de Nietzsche, se paie volontiers d'illusions dès que le réel vient à lui manquer : le mysticisme est le dispensateur d'une auréole poétique pour le désir de puissance et par là il s'apparente fort à cette faculté bovaryque. fiction due à « cet incomparable magicien qu'est l'amour de soi », ressort métaphysique qui, pour M. .Jules de Gaultier (op. cit., p. 24 1, mettrait en mouvement tout le drame de l'existence.
Le mysticisme aussi est un puissant moteur : dans ses formes collectives surtout, il s"avère propre à stimuler les masses. C'est pour cela que tant de postulations ont revêtu sa forme magique par un recours intuitif à son prestige entraînant. " Les groupes conquérants de tous les temps... ont tenté d'appuyer leur etlort vers la puissance par l'affirmation mystique
de Talliance divine. Quel est le peuple... qui ne s'est donné pour le favori du Très-Haut? » (/. /., p. 255. j Et, en émettant cette prétention, il témoignait d'ambitions peut-être excessives, mais sa fui en une céleste alliance découlait bien directement de son besoin d'expansion. Nous avons dit les ardentes convictions déterminées chez les impérialistes purs par la gestation de leurs convoitises et comment leur égocentrisme systématisait aisément leurs tendances en ontologies tout en leur faveur. Eh bien! chez le mystique ces dispositions avides sont tout simplement aggravées (1).
« Tous les esprits originaux se créent instinctivement un dieu à leur image, en idéalisant leurs propres nspirations insatisfaites, ou, tout au moins, en groupant, pour les personnifier hors d'eux-mêmes, les traits physiques et moraux qui sont à leurs yeux les attributs de la puissance. » [A. D., p. 57.)