‹ Une nouvelle psychologie de l'impérialismeChapitre 17 sur 52 · Asthénie impérialiste · texte numérisé non relu

Asthénie impérialiste

« Aspirations insatisfaites », voilà une expression qui nous révèle toute la débilité et la nostalgie de pouvoir qui semble être à la base de Télan mystique. Ce sont les impérialismes pauvres, selon la pittoresque expression de M. Seillière, les ambitions conquérantes à modique budget énergétique, qui, convoitant beaucoup plus qu'elles ne peuvent soumettre à leur domination par leurs seules forces, aspirent à l" « assistance céleste » (N. R., p. 189). En un mot. loin de s'en tenir aux spéculations d'un sage économe qui grandit son

(1) Son centre de gravité potenliel est seulement placé hors de liii-mêmo, pourrait-on dire.

pouvoir par l'épargne judicieuse et digne, elles acceptent trop aisément des libéralités de grand seigneur.

Bientôt, se croyant de bonne foi soutenu par le dieu favorable à ses visées, qu'il a invoqué, le mystique ne compte plus sur lui-nirmeni ses congénères dans la lutte quotidienne : le mieux vient d'en haut, dira-t-il, et s'il s'appelle Hegel ou Fourier (iV. R., p. 143)^ il fondera ses espoirs souverains sur le Progrès automatique, sorte de mécanique et immanente providence. Convictions excellentes pour la mise en marche de l'activité dominatrice, aimantations idéales, souvent décisives, dans le sens potentiel, mais débilitantes à la longue. Elles répondent d'ailleurs à une réalité si l'on considère que nous bénéficions tous en partie des réserves d'impérialisme rémanent que rayonnent les groupes conquérants plus ou moins vastes parmi lesquels nous nous trouvons englobés. Mais il serait imprudent d'oublier que ces faisceaux potentiels dont nous faisons partie n'ont point de vertu plus mystérieuse que la somme même des Volontés de Puissances individuelles qui les composent, et que si les plus vigoureuses d'entre elles sont bien dans leur rôle quand elles prêtent ou l'ont prêter par le groupe un temporaire secours à leurs suppliants débiles, elles auraient tôt fait d'éliminer ce poids mort nuisible à la réalisation de leurs fins utilitaires, si elles ne savaient calculer plus subtilement sa prochaine mise en valeur collective.

Faut-il signaler que cette débilité de l'essor conquérant relève le plus souvent, surtout chez les modernes, sinon dans ses causes profondes, au moins dans ses déterminations immédiates du défaut de tonus physiologique? On devient mystique par tempérament :

tous les déprimés, et particulièrement les nerveux déficitaires, y paraissent voués : « réduits à des velléités dans l'accomplissement du devoir » entrevu (T. A., p. 18) et la préparation des fins convoitées, ils sollicitent une aide surhumaine.

Nulle part, croyons-nous, M. Seillière n'a dit expressément que ce désir de pouvoir des faibles, reflété par la disposition mystique, dans son psychisme le plus grossier, fût fils du nervosisme; il a même soin de répéter que les origines de l'expérience mystique sont loin d'être établies. Mais ce sont bien des fatalités physiologiques {A. D., p. 429) qui semblent attirer nos contemporains vers ce rêve de la puissance. En tous cas, l'inquiétude constitutionnelle est considérée comme le facteur mystique par excellence (M. R., p. 60), — surtout chez les artistes selon le canon romantique (/. I., p. 463), et l'hystérie est invoquée également (/. /., p. 432) comme prédisposante. Enfin, limpressionnabilité et même les troubles nerveux des principaux prophètes modernes nous sont si soigneusement relatés que nous sommes entraînés aies considérercomme tout particulièrement prédeslinateurs, ou tout au moins syndromiques. Sans parler de ceux qui présentent des névroses caractérisées, de fait, la pathologie du jour classerait la plupart des mystiques parmi les neurasthéniques, et le docteur P. Hartenberg {Ps. des neurasthéniques) (4) a eu soin de faire ressortir l'élément affectif dans l'étiologie dépressive de ces malades et l'émotivité exagérée — dont le trouble se produit aux dépens de tout vouloir rationnel.

Nous dirons même que, pour notre part, le rappro-

(1) Alcan.

chement de deux passages d'Une Tragédie d'Amour

(p. 65, troisième avant-dernière ligne, et p. 50, dernière ligne) nous porterait presque à assimiler tempérament et tendance impérialiste au point de ne voir en ces deux façons de manifester son être que deux aspects, l'un moral, l'autre somatique, d'une mimie réalité, l'impérialisme mystique correspondant alors à la complexion asthénique et enfiévrée. Comme le déprimé nerveux, le mystique, — impérialiste intermittent — est capable pour quelques heures de déployer une activité luxueuse sous lïnfluence de stimulants de tout ordre, mais il a ruiné du coup ses réserves.

Puisons dans l'œuvre de M. Seillière quelques exemples propres à établir, sinon que le tempérament individuel n'est que la physiologie des dispositions conquérantes du caractère, du moins la corrélation entre expectative mystique et asthénie nerveuse. Voici d'abord Bussy-Rabutin, ce hyronien avant la lettre (/. I., p. 171), qui « était d'une complexion nerveuse presque maladive, en dépit des apparences », Julie de Lespinasse (/. /.. p. 179) à qui « ses nerfs maladivement irritables infligeaient parfois des convulsions ». Loyola (/. 7.. p. 29) tenait sa « dépression nerveuse » de la longue convalescence d'une blessure grave et non d'une insuffisance constitutionnelle, mais c'est cette dépression qui « l'engagea d'abord dans une voie d'ascétisme excessif». Hobbes, que M. Seillière nous laisse voir sous un léger jour de mj^sticisme (/. D., p. 30), est représenté par Arturo Basano comme un anxieux-né et un phobique. Rousseau nous est donné (/. D., p. 142-148) pour un tempérament mal équilibré et un émotif. Stendhal, fléchissant de son propre aveu (M. R., p. 226) sous le fardeau de son ascendance.

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mélancolique, — gaslralgique, épuisé par le moindre effort mental, vrai baromètre vivant, à force de susceptibilité climatérique, tout un côté du corps en proie aux résolutions musculaires, à la plus légère odeur fp. 190-192) — est notoirement névrosé. Barbey d'Aurevilly, inquiet, migraineux, voué au mal d'orage {B., p. 32 j irrital'le (par ali-ooli>me, il est vraij, et dont la vision des>pchante du monde n'est que « la réaction du système nerveux surmené — après les heures d'exaltation anormale » (B , p. 26-93), nous fait lellet d'un cousin neur(t-palhulo,i;ii|ue de IJeyIe.

« Son hérédité nerviuse prédispose Schopenhauer (S., p. 79; aux asi)irations comme aux conclusion^ exagérément mystiques » ; le docteur Voi\ enel (op. cit., p. 153) nous a dit son hérédité chargée; sa sensibilité, mal assise, s'exaspère aux bruits du dehors(p. 42j;ilse révèle impulsit (p. 33), — presque aussi é'j:r;)/os//'qu'Hofl'mann, et mégalomane (p. 39j. Byron était anxieux et gastralgique (B.,p. 33-54). Les deux Stieglitz ont aussi payé leur tribut à ces détresses organiques : Henri était « tourmenté de troubles nerveux assez graves » (/.); chez Charlotte, dyspeptique et névrosée (p. 180), la dépression succédait aux exaltations vives (p. 90). Charles Fourier, dont la folie est incontestable (M. R., p. 3), était de fail)le constitution (p. 145), et ses sens « irritables » (p. 159) étaient en butte ii de singulières timidités nerveuses (p. 167). Proudhon avoue son tempérament « spasmodique » (/. D., p. 278). Marx et llhode {N. li., p. 244) succombent tous deux à des « désordres gastriques et nerveux ».

On voudra l)ien nous pardonner cette trop longue énumération de » quasi-observations pathologiques » . Nous ne les avons données que pour mieux établir

l'étrange concordance qui existe, dirait-on, entre la débilité mor-bide et cette stimulation plus vive pour eux qu'une nécessité vitale, qui aiguillonne nos impérialistes extra-rationnels vers les trésors de la puissance placés hors de leur portée. Ne pouvant invoquer le droit de la force, ils prétendent à la suprématie par droit divin — qui, réalisé, n'est qu'un di^oit de la force supérieur — et ce subterfuge de sophistique impérialiste se change sans délai pour eux en ardente conviction, à tel point, nous l'avons dit, on croit promptement ce que l'on désire avec véhémence et on adopte aisément la mentalité des personnages factices dont l'incarnation momentanée nous a v'alu quelques semblants de succès.

Que les vœux et bientôt les prétentions sans bornes basés sur les alliances d'au-delà soient exaucés ou non, le mystique qui a fait appel à une des grandes hypostases de la puissance collective, divinités des principales confessions religieuses^ Beau, Race ou Instinct divinisés, se gardera bien jamais de renier son dieu; mais, exploitant le prestige attaché à son sacerdoce, il s'emploiera de son mieux désormais à abaisser les impérialismes rivaux, en usant de ces armes dont la méfiance envieuse est la si spontanée dispensatrice, dénigrement et anathème, à l'égard des chapelles rivales. Nier la valeur des concurrents^ pour l'anéantir sur le terrain théorique et éthique, en attendant que les faits exécutent la sentence in partlbus, n'est-ce pas encore faire preuve peut-être d'infériorité actuelle, mais aussi certainement de désir de supériorité prochaine? Il suffit de se trouver médiocrement favorisé dans la lutte vitale pour discerner avec une lucidité aiguë toutes les compétitions qui nous près-

sent. Un pas de plus, et nous allons en cre'er de factices (mais ici la faiblesse court à son aggravation, à moins que notre valeur foncière, momentanément stupéfiée, soit capable de tirer parti de cette stimulation héroïque) et imaginer môme tout autour de nous un cercle d'hostilités conscientes, c'est-à-dire pratiquement plus fortes, dans les êtres dépourvus de finalité délibérée et les objets inanimés eux-mêmes. N'est-ce pas un peu cette disposition d'esprit qui a révélé à Scho^ penheuer la Volonté métaphysique éparse en toutes choses (S., p. 87) et lui a inspiré dans l'assertion que 0 le fardeau qui pèse à notre épaule veut nous accabler de son joug », une forme grossière de cet animisme intentionnel que nous dégagions ]iier chez M. de Bouhélier (1) pour sa beauté lyrique?

Puisque nous évoquons la conception animiste et que nous avons dit l'accentuation de débilité morale qu'elle reflète à nos yeux, notons qu'une phrase de M. SeiUière (N. R., p. 346) semble montrer dans le mysticisme un impérialisme vieilli, dont la lassitude s'hallucine d'un mirage providentiel — et dont le sentiment sclérosé, si nous osons dire, serait devenu incapable de fléchir selon les courbes des circonstances, c'est-à-dire « imperméable aux lerons de l'expérience » {[. /., p. 115). Vieilli? Sans doute, mais précocement, en tous cas, assez dégénérescent, dirionsnous au sens médical, pour revenir à ces débilités morales primitives qui succèdent aux conceptions confuses de la période préanimiste, encore tout imprégnées du mythe dissolvant du tahon.

(1) De Nielzsclie à Bouhélier (Figuiùre, 1912).

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