Inversion mystique
De telles considérations sont bien loin d'être inactuelles à tous égards : le fond de cet esprit que nous analysons est à tel point immuable sous les versatiles ferveurs qui président aux renouvellements des Olj'mpes mystiques que tout adhérent dun de ses dogmes partage volontiers le monde en deux camps^ celui des auxiliaires favorables et celui des adversaires nuisibles. Et si, cependant, aucune variété d'acteurs dans la réalité sociale ne paraît disposée à entrer dans ces cadres arbitraires^ ou dédaigne d'y jouer les rôles imposés par l'obsédante personnalité mystique, comme rien n'est aussi pénible à celle-ci que l'indifférence, elle va chercher volontiers dans l'au-delà les deux catégories de personnages nécessaires à lexécution de son drame impérialiste. « L'expérience mystique, qui fut si longtemps le mode favori de la recherche psychique dans l'humanité primordiale, conduit;, en effet, ses virtuoses à des vues analogues sur les relations des êtres, quels que soient les cadres logiques dans lesquels la civilisation ambiante amène ce mode de connaissance à s'enfermer pour se communiquer par la parole ou par la plume » 18., p. 158).
Nous ne serons donc pas étonnés de voir nos modernes prophètes en proie à de ces superstitions déprimantes, restrictions spontanées des prétentions conquérantes indéfinies, mais qu'on pouvait croire depuis longtemps révolues, et puis tout heureux d'accepter comme haut allié un des plus puissants persécuteurs de la veille, sous le prétexte qu'ils viennent de recon-
naître en lui un rude sauveur, dont la préme'ditation tutélaire voidait les tremper pour d'ulte'rieurs triomphes quand il leur prodiguait les initiations douloureuses.
Bien autre serait, d'après Gobineau — quoique l'aryanisme gobiniste lui-même aboutisse en fin de compte aux « sombres doctrines d'une religion désespérante » {G., p. i43j — l'attitude spirituelle des impérialistes yankees, qui, « s'ils sont religieux par essence, n'acceptent « ni les terreurs, ni le despotisme de la foi » ; ils discutent librement la divinité, sans la nier jamais » {G., p. 438j, — en attendant de discuter presque ^r^celle sur un pied parlementaire, comme avec une incarnation supérieure, mais nullement omnipotente du pouvoir. Il est évident que chez ces derniers le sentiment mystique n'est conservé qu'à titre d'adjuvant et qu'ils ne lui demandent pas la création de forces souhaitée par ces impérialistes moins aguerris, qui en font les puissances célestes les absolues dispensatrices.
Un psychologue averti (1) a écrit, à propos du renoncement moral qui est à la base des croyances fatalistes issues de l'asthénie morale : « Ce sont les âmes faibles qui ont imaginé la toute-puissance du destin, parce que ses arrêts fixent leurs irrésolutions. Elles s'attachent obstinément, leur parùt-il dangereux, au parti qu'elles ont eni])rassé en un accès de désespoir, à seule fin de n'en plus chercher d'autres et d'échapper à l'incertitude, qui est leur plus cruelle souffrance. » Ce sont de telles A'olontés de puissances qui kVaide-toi, le ciel t'aidera ont substitué — ou plutôt fait survivre — les doctrines de la prédestination et de
(1) M. Vergniol, in L'Enlisemenl, p. 313.
la grâce. Ainsi, leur expectative des interventions d'enhaut, quoique beaucoup plus naturellement portée vers la foi en des faveurs insignes, est également susceptible de s'orienter vers les idées de damnation et de fatalité mauvaise : il suffit pour cela d'une simple aggravation del'astbénie impérialiste, — très procbe du seul renoncement dominateur véritable que nous ayons reconnu^ — sa défaillance allant jusqu'à l'inversion. Le délire de la persécution, psycbomanie à laquelle furent en proie Stendhal et Rousseau vieilli [M. R., p. xxi et 213), et le délire des grandeurs peuvent être considérés comme les aboutissements pareillement logiques des névroses mystiques : les puissances intervenantes, nous dit M. Seilliere, apparaissent « hostiles si le mystique est très déprimé, mais le plus souvent alliées » {M. R., p. IX).
11 est donc des cas de mysticisme à rebours, fruits de cette tristesse passive ou de ce pessimisme qui semblent résulter invinciblement, selon nous, de la dépression conquéiante (voir plus haut,, chap. I.). Maintenant, si les impérialistes déprimés qui y ont sombré, se relèvent de leur défaillance momentanée, ils n'hésiteront pas, avons-nous dit, à faire, des puissances persécutrices de la veille, des alliés de choix, — les seuls, au vrai, qu'il leur semble pouvoir se concilier, — et nous aurons le mysticisme diabolique (S., p. 201 j — unique « solution que rencontraient les hystéro-mystiqiies du Moyen Age, plongés dans une atmosphère de christianisme ambiant, qui limitait de toute part leur effort d'expansion individuelle ou antisociale » {R., p. 183j.
C'est cette disposition d'esprit qui faisait Stieglitz opposer le « grand Daïmon à la divinité particulière »
76 PSYCHOLOGIE DE L'IMPERIALISME
de chacun, après avoir déjà dressé contre la divinité mauvaise un Dieu de l'Inspiration, et dire à Barbey que le pouvoir du diable est loin d'i'tre négligeable! Impérialiste partiellement déçu et prôt à se vouer à la puissance la plus généreuse à son endroit, céleste et infemnl étaient des termes synonymes pour lui {B.. p. 49). « C'est peut-être la même chose, écrirat-il, tout hésitant entre ces deux adjectifs pareillement impérialistes et garants d'alliances presque également rémunératrices à ses yeux... Le mot diabolique et le mot divin, appliqués à l'intensité des jouissances terrestres, expriment le même paroxysme..., et les Manichéens n'étaient pas si bètes quand ils concevaient un Dieu du Mal antagoniste de la divinité du Bien et luttant avec elle sur un pied d'égalité presque complète > (B., p. 184).