Sentiment mystique et débauche potentielle
Le plus souvent, du reste, les mystiques répugneront à se mettre sous des protections d'un aussi douteux aloi et ne s'accommoderont guère du rôle perpétuel de transfuges entre les deux camps des divinités manichéennes; ils reconnaîtront bien plus volontiers la toute-puissance à l'incarnation dynamique le plus couramment vénérée pour ses larges bienfaits.
Nous tenterons bientôt une analyse plus intime de la conviction d'alliance divine dans la description de l'extase. En attendant, demandons-nous si (la tendance conquérante étant pour nous plus profonde que la vie même et la source de toutes choses) l'asthénie, dominatrice et physique, des mystiques, loin
d'imposer une teinte spéciale à leur Volonté de Puissance, ne proviendrait pas d'un trouble, d'une modification, d'un état particulier de ce principe essentiel.
Pour mieux dire^ au lieu d'envisager l'incapacité potentielle des mystiques comme conditionnée par un état constitutionnel de dépression, ne devons-nous pas voir en cette dépression elle-même le résultat d'un abus, d'une perversion, en tous cas d'une hyperactivité trop souvent abusive des facultés impérialistes?
Nous avons déjà indiqué très brièvement le rôle beaucoup plus conservateur qu'innovateur ou entreprenant du processus biologique. Si on partage cet aperçu, on pourrait sans doute considérer la primordiale tendance à l'expansion comme s'enserrant de son plein gré, et par auto-différenciation, sous l'influence de cette expérience physiologique de l'espèce dénommée instinct vital (état embryonnaire et encore subconscient de ce qui deviendra un jour la raison. telle que nous la définissons) de résistances antagonistes issues d'elle-même, — ne serait-ce que pour s'aguerrir contre les violentes poussées des expansions concurrentes — auto-résistances qui lui composent comme une vivante gaine protectrice et par quoi elle inhiberait ses impulsions risquées, — sauf à capitaliser ces dernières en vue de résultats éloignés qui requerront un élan plus énergique. Supposons maintenant un fléchissement de cet Instinct vital : maladie organique, par exemple, ou, mieux, un revirement des forces inhibitrices, tel qu'une névrose, — et l'impérialisme foncier, mal contenu désormais et grossi de ce suspect contingent révolutionnaire, rompra ses digues tutélaires et, dans une déflagration vaine, épuisera
d'un seul coup tout l'essor accumulé jadis pour des fins de choix. C'est ce qui se passera particulièrement dans le délire extatique — que Régis classe, comme la joie, parmi les états maniaques exjiansifs. « Je suis un intense, » disait Barbey d'Aurevilly, vantant (B., p. 41) le mérite de l'outrance et l'enthousiasme paroxystique. Une décompression trop intense et sans but proportionné à son ampleur, du fondamental désir expansif, voilà ce qui paraît iHre le point de départ de l'élan mystique.
« On peut se demander, remarque M. de Gaultier (Comment tuiissent les Dof/mes, p. 111) à propos de ces groupes prétendus privilégiés par les mystiques de la Race, si un halntat préalable sous des latitudes ennemies et parmi des climats hypel'boréens n'a pas été, pour ces groupes privilégiés, la condition nécessaire qui banda l'arc de leur énergie. Tendue en vue d'une nécessité vitale impérieuse, puis délivrée de cette nécessité immédiate par iexode vers le sud^ cette énergie bandée aurait projeté au delà de la cible du besoin dans la marge indéfinie du monde esthétique et du jeu ses flèches frémissantes. »
Le cas des paralytiques généraux mégalomanes établit bien que la puissance n'est réelle que du fait des résistances qu'elle subit, et qu'une détente trop importante l'énervé jusqu'à l'anéantissement, tout en la leurrant du mirage des fins convoitées. On a fait, du reste, de l'impérialisme mystique expérimental : le D"^ Clarck ayant absorbé de l'opium (/. /.. p. 130), « tous les vœux secrets et inavoués de son impérialisme personnel lui semblaient réalisés d'un seul coup » de par la simple suppression de cette constante correction critique et consciente, qui maintient nos désirs et
assure leur équilibre dynamique. Tels ces organismes péchés dans les profondeurs sous-marines, qui, dès qu'on les amène à la surface, éclatent dans l'air infiniment trop léger pour la tension de leurs tissus, Timpérialiste voué au niysticisme épanouit ses désirs de pouvoir à la faveur d'une apparente trêve de la lutte vitale, sans songer que cette imprudente dilatation le laissera tantôt dépourvu de défense contre les retours offensifs de compétiteurs — dont ces outrecuidants empiétements n'auront pas été étrangers parfois au réveil réactif.
C'est alors que, appréciant soudain l'évidente infériorité consécutive au gaspillage de son énergie conquérante, l'impérialiste, qui a épuisé ses ressources toniques, fait appel à une alliance protectrice. Il ne doute pas, d'ailleurs, d'une réponse toute favorable, car son esprit, troublé par le désarroi du sens relationnel, est revenu, de par son affaiblissement même, sinon aux conceptions prélogiques de consubstantialité, du moins à cette foi confuse que tous les pouvoirs animés sont solidaires et, pour ainsi dire, en compte courant. C'est ainsi que les Arians de Gobineau {G., p. 48) « supposent de bonne foi la puissance surnaturelle communicable à leur égard » . L'amour, quoique Lucrèce, avant tant d'autres^ ait dit le leurre décevant de ses effusions nostalgiques d'unification des âmes, ce besoin sentimental de se répandre et de se compléter, ouldieux de l'individualisme imprescriptible de tout essor, est pour une grande part de la foi mystique à l'état simple.
Une telle persuasion a surtout le défaut d'être trop fruste. De fait, parfois, des groupes conquérants savent tirer un efficace parti des essors inconsidérés
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d'un de leurs membres, alors qu'ils resteraient totalement inutilisal)les pour celui-ci, — qui n'est que trop porté à croire dès lors, par un sophisme épiphénome'niste de justification, avoir délibérément agi dans cette intention et à l'instigation de cette collectivité intéressée, ou, mieux, de la divinité qui la symbolise à ses yeux.
Hâtons-nous d'ajouter que le rôle que nous avons d'abord fait jouer à Vixstind vital dans l'analyse de la continence impérialiste normale, est dévolu à la raison — expérience plus large et plus claire des conditions favorables à l'exercice du pouvoir — dès qu'entrent en jeu des intérêts conscients et sociaux. La Raison, restriction avisée du désir de pouvoir, assurant la conservation de son caractère individualiste, est par excellence l'agent centripète et astringent de l'impérialisme naturel. Cette vertu n'est pas étrangère, d'ailleurs, à l'optimisme moral, dont elle pare ses calculs d'avenir : douleur, tristesse et regret n'ont-ils pas été définis comme des fuites d'énergie inutilisables?
C'est bien ce frein, ce condensateur du sentiment impérialiste, — dont nous dirons mieux tout à l'heure la précieuse rectification pour l'élan mystique en ce que nous lui reconnaîtrons d'efficace, — qui fait défaut aux asthéniques de la puissance. Cependant, comme en ceci surtout le besoin crée la fonction, nous pouvons avancer que l'impérialisme, pour peu qu'il soit resté foncièrement sain, tend à le mettre en œuvre dès qu'il se sent faiblir par fuite d'énergie : nous pouvons même dire en ce sens que les « expériences mystiques » ne sont que des tentatives, des préludes de rationalisation utilitaire. Ne voilà-t-il pas que M. Seillière définit ces expériences : * etfort pour
utiliser l'activité anormale de nos fa.c\\\tés subconscientes en vue d'appuyer des desseins impérialistes » (i/. iî.^p. 86) ?
C'est cet effort, soudain couronné de succès, cette efïusion heureuse et comblée sans délai qui est appelée opération tic la grâce (1). Dans le phénomène ainsi interprété, l'impérialisme essentiel, par une initiative à la fois héroïque et avisée, puisée dans son riche tréfonds, nous semble, — plus heureux en ceci que le chevalier de la Table-Ronde qui, pour obtenir un baiser de la femme aimée, la porte dans ses bras jusqu'au sommet d'une montagne, mais expire en y arrivant, — trouver moyen de tirer d'un effort resté vain jusque-là et conduit contrairement à toute apparence rationnelle, — par des voies inaccessibles à la spéculation logique et à la conscience même, de quoi réaliser une de ces alliances si fécondes entre puissances ; et;, de fait, la force collective, symbolisée le plus souvent par un mythe divin, profitera grandement au bénéficiaire de la grâce et à ses zélateurs les plus initiés. C'est là un des effets possibles de ce principe d'aléa bovaryque qui, pour M. de Gaultier {op. cit., p. 94), « décide en dernier ressort de l'événement et se convertit, ici, en un atout imprévu, et là, en la carte la plus basse au jeu de l'existence ».
D'autres arrivent à des résultats aussi heureux, quoique plus lents, que ceux de la grâce conquérante par l'éducation de leur foncière tendance. Si Nietzsche, selon M. Poul Bjerre, se laissa moralement dissoudre dans l'ivresse chronique de son rêve, Gœthe, que M. Mariel (op. cit.. p. 7) nous propose à si juste titre « pour être donné comme maître entre tous les héros
(1) « La pensée nlile vient quand elle veut, » di.sait le mystique auteur du Zarathàstra.
aux hommes d'aujourd'hui », sut pnvelopppr à temps son romantisme initial, — les romantiques moraux, en proie à une convoitise incoercible, « sans défense contre les aspirations de leur cœur trop grand, ayant le goût des héroïsmes interdits à leur impuissance, » comme récrivait récemment M. C. Schiltz, représentant pour nous les mystiques modernes par excellence.
A tout prendre donc, le mysticisme est digne de quelques égards, puisqu'il représente, sous son bon côté et à une certaine phase de son activité^ un essai, certes très défectueux, mais méritoire, d'éducation utilitariste et répare ainsi le mal qu'il a fait d'abord. Ceci ne contredit nullement, d'ailleurs, les propositions qui précèdent : n'oul)lions pas que le mysticisme n'est qu'un cas, un moment de l'impérialisme. C'est-à-dire que nous devons voir en lui un aspect spécial de l'impérialisme d'abord trop exubérant, puis prompt à revenir de son mieux sur son premier mouvement pour réparer sa faute et sauver ses restes par des moyens de fortune. Mais pour qu'il continuât à se montrer intéressant, il faudrait qu'il aliandonnàt ses moyens provisoires de restauration dès qu'il a repris quelques forces et s'acheminât résolument, ce difficile passage franchi, vers les régions plus sûres de la domination rationnelle.
Malheureusement, il en est rarement ainsi : la débauche mystique est une affection chronique du désir de puissance, et ses malades impénitents sont souvent les agents de leurs propres rechutes.
Elevons-nous cependant au-dessus de ces considérations pathologiques, — toujours trop étroites — et,
dans le plan métaphysique (i), voici que le mysticisme nous apparaît tout simplement comme le dynamisme de cette volonté de puissance dont nous avons, pour ainsi dire, étudié la statique au chapitre précédent. D'une part, l'être est si hien désir de pouvoir que, s'ahandonnant exclusivement à ses finalités nécessaires et à ses convictions incoercibles, à défaut de corrections stabilisatrices, il irait d'un seul élan jusqu'à l'auto-suppression nietzschéenne. D'autre part, rimpérialisme resterait virtuel sans immixtion de mysticisme, c'est-à-dire à défaut de cette foi en les contrats tacites d'alliance qu'est l'adaptation aux milieux physiques ou impérialistes et de judicieuse mise à contribution, qu'elle soit réelle ou supposée, positivement parlant, de ces forces supérieures, naturelles ou conquérantes, dont il s'agit de rendre l'antagonisme adjuvant. Les plantes profitent de la chaleur pour se développer; sans son influence dilatante, leur élan d'extension resterait vain et les germes dont elles naissent garderaient cette immobilité de la vie ralentie qui symbolise si bien pour nous le statisme potentiel dépourvu de levain mystique : oui, les plantes sont mystiques de chaleur, si l'on peut dire, — à tel point que cette foi thermique, insuffisamment balancée par la mémoire expérimentale de la périodicité des saisons, leur nuira gravement quand elles repousseront aux précaires tiédeurs de l'arrière-automne.
Sans parler des causes sociales, nous entrevoyons ainsi qu'il est des conditions physiques tout particuliè-
(1) Le mysticisme comme impérialisiiie métaphysique. — telle est la contiibution oriijinale de M. Seillière à la psychologie contemporaine. Nietzsche lui-même n'a pas entrevu cette extension si rirhe en suggestions de tout ordre de son ontologie impérialiste.
rement favorables à Téclosion des mystieismes collectifs; notons, puisque nous mentionnons l'élévation de température, que l'inlluence des climats et des saisons est évidente à ce sujet dans l'humanité même : le printemps (1), excitateur antique de la bacchanale, est bien l'extériorisateur le plus flagrant des énergies potentielles et représente bien la saison mystique par excellence. M. Seillière (A. D., p. 281) nous rappelle le ï bonheur débordant de livresse printanière » chez le satyre dyonisiaque et les danseurs de la Saint-Jean. Les races méridionales, on le sait, et surtout celles qui ont mené pendant des siècles la vie facile des tropiques, sont vouées à tous les excès des sentiments et des actes — et prodigues d'effusions religieuses. M. Rémy Saint-Maurice, dans un roman dont nous invoquerons le témoignage à propos de l'impérialisme de race, Les Derniers Jours de Saint-Pierre (p. 7), souligne le besoin dynamique d'agir propre à la race nègre ou plutôt « de faire du Ijruit, de dépenser en gestes l'exubérance native ». « A imaginer des races identiques, dit encore M. de Gaultier lop. cit.. p. 4 H), dissipant ce préjugé de la race, il paraîtrait fort plausible qu'un climat rigoureux, un soi aride, aient absorbé en une lutte plus dure contre la nature les mêmes énergies humaines qui, au contact de circonstances moins hostiles, purent s'employer ailleurs à des tâches plus désintéressées, plus intellectuelles.
(1) Notre actuello civilisation européenne a fait des proférés si rapides en un teinj)s relativement court qu'on pourrait invoquer à son endroit une sorte iVexallation vernale : par là ses langueurs ou diMaillances. qu'on pourrail prendre au premier aspect pour des sym|itômes de déclin, ne sont sans doute, espérons-le, du moins, rpie lièvi'es courtes et mal du jirinlempg. tels qu'en subissent parfois les organismes les plus robustes.
]iliis artistes (1), plus inutiles et plus somptueuses ».
Le mysticisme n'est donc essentiellement et foncièrement, nous semble-t-il, qu'un désir d'expansion impérialiste en voie de réalisation, — et nous prenons ici ce mot dans son acception de formation, par une métamorphose complète, d'un état nouveau aux dépens d'une virtualité ancienne.
Dans un tel déplacement d'énergie, comment la personnalité, nuance de la potentialité individuelle, ne s'atténuerait-elle pas sensil)lement, — au cas (nous pensons à ces folies mystiques auxquelles s'applique si bien étymologiquement le terme d'aliénation) où elle ne s'annihilerait pas tout à fait? Pour nous, impérialistes, le moi, que les idées de possession, c'està-dire de diffusion parmi des idéalismes ambiants ou éminents, suffisent à désagréger, n'est qu'une synthèse psychique dont le principe potentiel assure la cohésion à travers la durée, compose le faisceau convergent par des attractions intimes entre les aspirations conquérantes de notre être subliminal. L'agrandissement excessif du moi a tôt fait de détruire les limites qui en assurent l'unité constitutive. Aussi est-il menacé de dédoublements pour peu qu'on « lâche les rênes à ses facultés subconscientes, avides de l'illusion mystique i> (S., p. 173), c'està-dire d'émancipation. Le moi mystique se dilliise à mesure que les objets de ses ambitions sont à la fois plus éloignés et plus disparates, et la « force de dispersion qui le travaille, selon M. de Gaultier, la fuite éperdue hors de soi-même «, Vénerfjorrhée, si nous osons risquer un tel néologisme, peuvent aller jusqu'à la
(1) Cf. Thèse gobiniste de l'origine mélanienne de l'art.
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dissolution de ce noyau mental d'énergie impérialiste.
C'est donc à bien juste titre que les Confessions de Rousseau parlent d' « épanouissement du moi ». Après notre bref aperçu sur les complexions mystiques, on saisit mieux encore l'origine des déficits relevés chez ces prodigues natures quand on lit la fameuse lettre à sa grand'mère, dans laquelle B. Constant fait l'aveu de l'exubérance dissolvante, instable et vertigineuse de son caractère, — si i)rocbe ici du tempérament impulsif qui lui sert d'assise.
C'est le sentiment de cette prodigalité énergétique qui fait sans doute prendre si aisément à la vocation artistique les allures du sacrifice, chose que M. de Gaultier fait encore pressentir quand il nous dit que « le sens esthétique fleurit sur la force et apparaît ainsi qu'une attitude huncuse de l'activité », et qu'il nous le présente comme « formé d'une dissociation des éléments de l'activité individuelle ». Et voilà qui jette une singulière clarté sur linspiration lyrique et toutes ces effusions météoriques d'âmes, caractéristiques des moments d'enthousiasme!
Une récente théorie de l'exaltation poétique nous suggère une expression pittoresque pour rendre notre pensée plus saisissable. .\miel avait déjà comparé l'émotion du beau à une « spiritualisation de la matière ». Plus explicites, MM. N. Beauduin et J. Thogorma parlent fréquemment, à propos du paroxijsnie lyrique, des « états radiants de làrae du poète » et appellent (Lettres sur la poésie, de M. Thogorma, p. 55) « radioactivité spirituelle » « l'identification mystique avec l'essence vivante du monde (1) ».
(1) Il est vrai que M. J. POladan, dans son vocaltulaire aux étranges prétentions analogiques, avait déjà précisé que la « ra-
Cette déperdition dynamique des ressources impérialistes ne saurait être mieux comparée^ en effet, dans le domaine physique qu'à cet état, à la fois ardent et évanouissant, de la matière particulier aux corps radioactifs. Le phénomène de ['extase va nous en montrer la manifestation intensive.