L'extase
Nous touchons ici, en effet, à la plus haute forme, au point culminant de la faculté mystique. C'est encore à la théorie paroxyste que nous recourrons provisoirement pour donner une idée générale et apologétique, au moins dans sa forme lyrique de cet état mental dispensateur des plus ravissants vertiges potentiels : « Ce n'est, nous dit M. Thogorma, ni le délire sentimental et passionnel des romantiques, ni la lucidité trop exclusivement raisonnable des classiques du dix-septième Siècle; elle est à la fois délire et intelligence, amour et raison, enthousiasme et clairvoyance, et correspond à ce que les écrivains sacrés appellent vision en Dieu et ivresse mystique. » « Le mode de communication pure et directe avec Dieu, disait déjà V. Cousin, qui n'est pas la raison, qui n'est pas la conscience, c'est l'extase. »
Mais ce sont là appréciations de dévots plus ou moins avoués : il est bon d'en venir à des notions plus objectives. Eh bien! chose un peu inattendue, les représentants de la psychologie scientifique se montrent pleins de déférence relativement à cet étrange état ani-
dio-aclivité induite » (?) est la base de la puissance universelle et de la domination volontaire.
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mique. Le docteur Fonsagrives, dans La Grande Enajclopédie, le représente comme « une suspension momentanée du discours intelleduel , d'une durée plus ou moins longue, pendant laquelle l'intelligence demeure immobile dans la contemplation d'une idée » et où « la conscience de soi est à sou minimum » . Selon cet auteur, quoiqu'il reconnaisse que l'extase s'accompagne d'une sorte d'état cataleptique, elle deviendrait « la source d'une foule de communications élevées et profondes » et, d'autre part, elle serait dédaigneusement indépendante de toute excitation sensorielle. Il rappelle que les néoplatoniciens d'Alexandrie en furent les premiers analystes et que Plotin, dans ses Ennéades, en a donné une exégèse complète — en remarquant qu'il convient pour l'appeler de s'abstraire de toute représentation sensible et de considérer, « au contraire, * toutes choses dans ce qu'elles ont d'immuable et d'uiiiverset. On arriverait ainsi « par degrés dialectiques jusqu'à la contemplation de l'unité absolue, immobile et immuable^ qui est la raison universelle et le bien suprême » . Loin de voir enfin dans la propension extatique une tare morbide, le célèbre neurologiste remarque que ceux qui nous ont laissé des descriptions de leurs transes étaient pour la plupart « des gens d'un robuste bon sens dans la pratique de la vie » .
Gela est fort possible. Pour nous, sans rien préjuger, retenons seulement la dépersonnalisation, l'abolition temporaire du sentiment du moi que semble exiger cette initiation, et soulignons l'étymologie du mot (£x GTaortç), qui corrobore si l)ien notre tbèse d'extériorisation impérialiste. La volupté mentale qui accompagne cet état en fait pour nous le type de l'ivresse potentielle, bien plutôt que celui du ravissement spéculatif.
Ou, mieux, elle présente au plus haut point, et à Tétat aigu, ce caractère e'quivoque que nous avons déjà signalé dans l'activité mystique ordinaire : à la fois dépense excessive d'essor et, sans délai, prétendue restauration à la fois conquérante et eudémonique, attribuée à d'étranges effusions célestes.
Un rapide examen des conditions les plus favorables à l'extatisme va achever d'éclairer notre religion sur ce point.
Les conditions physiologiques de l'extase semblent être ou névropathiques ou narcotiques (.-1. D., p. 58). La dépression maladive est d'abord un important facteur d'extase. C'est Pascal, croyons-nous, qui fait de la santé un lest dont il n'est que de se débarrasser pour une âme éprise des hauteurs, si elle veut pouvoir entrer en colloque diplomatique avec le Ciel et mériter son aide. Mais combien d'autres ont proclamé cette faveur de moindre santé, cette sublimation maladive ! Prévost-Paradol, Renan, pour qui « les belles choses ne sont faites qu'à l'état de lièvre » {Vie de Jésus, p. 452), Rodenbach, aux yeux de qui « la maladie serait un voyage chez Dieu » , et les malades « des hommes déjà morts chez qui le dieu commence » {Les Vies encloses). La maladie, marque du feu céleste, est un signe de prédilection, de victorieuse épreuve. Nietzsche et Rhode {N. R., p. 99) n'appelaient-ils pas dédaigneusement leurs collègues aux spéculations plus posées : i les bien portants » ?
C'est que « si la maladie, nous dit M. Binet-Sanglé (La Folie de Jésus, p. 2), doit être soigneusement évitée parce qu'elle est une source de douleur au sens rationaliste du mot, la morale rationaliste étant l'art du bonheur, elle n'est pas immorale au sens mystique j>,
c'est-à-dire extra-rationnel. Pour obtenir les divines faveurs, l'homme croit qu'il lui faut accepter et subir des épreuves morbides, qui le rendront plus cher à son maître céleste.
11 va sans dire que c'est la classe des névroses qui fournit le plus important contingent de désordres entraînant la disposition extatique, l'hystérie surtout, nous devions nous y attendre. Selon Dostoïewsky, décrivant le « bonheur » inimaginable des épileptiques, « une seconde avant l'accès, » « Mahomet a vu le paradis dans une crise d'épilepsie ».
Il est temps cependant, afin de dissiper toute équivoque, de faire valoir que le mysticisme extatique n'est nullement pathologique en soi, mais qu'il représente souvent, comme nous l'avons signalé pour les états de ce sentiment non encore favorisés de la transe (le titre même de la fameuse prière de Pascal, déjà invoquée, pour « le bon uscuje des maladies » nous lindiquej, une tendance à l'utilisation — parfois très avisée — de la détresse physiologique, une réaction même contre la fuite inéluctable de notre intime énergie.
Nous devons noter aussi que l'extase est susceptible d'atténuations de tout ordre, à tel point qu'il n'est pas de ferveur productrice qui ne s'y apparente plus ou moins. L'enthousiasme en est la préparation, quand il n'en est pas la conséquence. Nous voyons interpréter fréquemment comme une faveur divine les exaltations passagères des facultés projectrices — Imaginatives ou sentimentales (B., p. 14-18). En tout cas, l'extase est loin de présenter toujours le caractère inquiétant dont certains ont voulu l'affliger invinciblement.
Ces réserves ne nous empêcheront pas de reconnaître par contre que «; l'hygiène des mystiques » (A'^. R.,
p. ilo) est des plus déplorables avec ses recours aux stimulants de toute nature et de tout ordre. Tous les stupéfiants du système nerveux ont une influence si couramment déterminatrice des phénomènes grossiers de l'extase qu'« il existe une sorte d'expérience mystique de caractère artificiel et factice » : ainsi que nous l'avons déjà signalé... c'est celle qui résulte de l'usage des substances narcotiques (/. /., p. 126), et que W. James a pu nous décrire sous le nom de révélation anesthésique la provocation d'une transe extatique de laboratoire, sous l'influence hilarante du protoxyde d'azote (7. /., p. 129).
M. Seillière, qui nous signale la sensibilité musicale de Nietzsche (A. D., p. 9)^ de Stendhal et de Rousseau (p. 22), de Fourier, de Comte et de Schopenhauer, considère l'action des sons harmonieux comme entraînant chez les natures prédisposées une sorte de narcotisme auditif (.4. D , p. 70). Il met en relief la grande part de la musique dans la mystique esthétique et l'appelle même : « voix de l'Inconscient créateur » (M. R., p. 91). L'abus oriental du narcotisme sous toutes ses formes joint à la chaleur du climat pourrait expliquer l'endémisme mystique de l'Asie.
Quoique, d'après le docteur Fonsagrives, l'extase n'ait rien de commun avec les phénomènes hypnotiques, — malgré que ceux-ci en simulent les effets extérieurs, et qu'il considère les derviches tourneurs et les omphalopsN'maques, comme n'arrivant qu'à l'antipode de l'extase véritable, nous craignons bien qu'il n'y ait presque identité entre ces deux contraires. Souvenons-nous que les créateuis d'une soidisant nouvelle formule d'art ne manquent pas de nous enjoindre <^ d'oublier notre culture intellectuelle
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avant d'aborder leur œuvre, puis de nous livrer à elle au lieu de chercher à nous l'assimiler », procédé de stupéfaction du contrôle conscient et du sens critique nous mettant en état de réceptivité on ne peut plus « hypostasiant », pour employer l'expression chère aux premiers vulgarisateurs du hraidisme.
« Le rétrécissement du champ de la conscience claire » (/. /., p. 132) est une des définitions ordinaires de l'hystérie — ou mieux pithiatisnie, néologie médicale si expressive à notre sens. C'est ce rétrécissement de la conscience, sauf exaltation postérieure de celte dernière dans le cercle étroit qui lui est départi, que nous paraissent provoquer les promenades solitaires si affectionnées de Rousseau, de Fourier et de Nietzsche : l'excitation sthénique du grand air et de l'exercice y tend le potentiel nerveux tout comme celle d'un alcool, tandis que la pensée, débarrassée de tout contrôle social, se fascine sur une idée fixe qui absorbe en elle, puis laisse fuser sans grande utilisation toutes les forces mentales. Le comte de Gobineau, qui devait plus ou moins s'y connaître, voulant indiquer les >- causes d'excitation » propres à « étourdir » l'esprit au point de susciter l'enthousiasme sans critique, l'admiration presque hypnotique, invoque, dans un passage que M. Seillière rapporte (G., p. 146), la fatigue corporelle des longues marches, l'anxiété continue, l'exaltation à la fois grandiose et monotone qu'on éprouve dans les forêts vierges du Chiapa. Il n'y a certes pas loin du mystère impressionnant de celles-ci à la >- divine horreur » des bois sacrés antiques I