Effets dr Vextnse
Les effets de cette mauvaise économie psychique ne se font pas attendre. Quoique l'impression de vide intime semble seulement consécutive à la constatation, parfois tardive, du gaspillage potentiel, sans délai, l'asthe'nie mentale fait paraître l'existence « lointaine, irréelle et dénuée d'inténH » (M. R., vnii. De là « ce sentiment de solitude morale propre aux déprimés romantiques » (N. R., p. 318); de là cette « perte du sens du relatif » — qui nous rappelle si bien Vafténnation du sentiment du réel particulier aux neurasthéniques (Hartenberg, op. cit., p. 39) — et « qui fait considérer toute chose comme absolument bonne ou absolument mauvaise (4) », attitude intellectuelle corrélative au soulèvement des dernières assises impérialistes rationnelles de rame en désagrégation, acheminement régressif certain vers les convictions à arêtes vives des mentalités prélogiques, cristallisées selon le plan grossier des primitifs désirs.
Par une conséquence facile à prévoir, il suffit d'un arrêt dans ce judicieux contrôle rationnel qui pèse le pour et le contre des valeurs, pour que, par une prévention trop naturelle, le mystique, fasciné par son désir, range tout ce qui émane de sa personnalité parmi les réalités dexcellence (2;.
(1) Il ne saurait exister de nuances dans ce qui procède du psycliisMie suhliminai : certes, il y a des dégradations infinies au sein de l'extra-conscient, mais aucune conscience n étant là pour les constater et les mettre en valeur, elles restent subjectivement non .ivenues.
(2) M. de Gaultier explique d'une façon analogue, quoique
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M. Seillière a souligné chez Schopenhauer la mégalomanie et la sufllsance de rallié prétendu de Dieu (p. 46j et chez Barbey l'illusion égotiste, l'admiration béate de soi-même, la vanité pathologique des soi-disant exploits accomplis iM. R., p. -197). C'est ainsi que les appétitions inconscientes livrées à elles-mêmes, faute de cet éclairage interne qui fait saisir toute la distance susceptible de séparer le désir du fait accompli, se posent pour ce à quoi elles tendent, c Dans le silence et la torpeur des facultés de synthèse, leur voix s'élève, désormais plus impérieuse, parce qu'elle ne redoute plus la contradiction... Sa parole, perçue dans le silence de Tàme engourdie, prend des sonorités étranges et des intonations my.stérieuses. Parfois, elle vajusqu'à donner à l'être... l'illusion qu'elle émane d'une personnalité définie et diilerente de lui-même » {M. R., p. vni).
Tout au moins, cette « voix de la conscience », qui n'est en temps normal que l'imperceptible murmure émis au fond de nous-mêmes par les délibérations diplomatiques de nos diverses tendances sous la sévère présidence rationnelle, — fonction désormais usurpée par la première venue de celles-ci, — tribun subi par la plèbe psychique au hasard de l'anarchie morale. vrai démon intérieur de Maurice Ajam, s'enfle jusqu'à devenir assez assourdissante pour se faire effectivement entendre du sujet. Le docteur Voivenel (op. cit., p. 133), qui a noté ces particularités relatives à la stupéfaction du psychisme supérieur, remarque que la voix intérieure se manifeste plus particuhèrement chez le méridional, « causant volontiers avec lui-même et se tutoyant » et
plus subtile, pourquoi le liovarysle fait les clioses meilleures ou pires, mais lui-même toujours meilleur que l'étalon de la moyenne objective.
dont la personnalité que nous avons vue si peu cohésive est ainsi portée à se diviser contre elle-même.
Que fera cependant la tendance ou la faculté, précaire souveraine de la mentalité, dont l'exaltation si rapide accompagne ou suit de près la crise trouble de l'extase, quand elle se trouvera en présence de cette armée si disci])linée de sentiments, d'idées, de volitions patiemment équilibrés et différenciés à l'infmi, qu'elle n'a nulle vocation pour commander et qu'elle ne saurait comprendre, l'acquisition ne lui en étant pas due? Elle fera entrer de force ces collaborateurs de choix, momentanément déprimés à son profit, dans les cadres étroits que sa pauvreté organisatrice est seulement capable d'étaldir. Voilà pourquoi l'extase ramène l'esprit vers une unité simpliste depuis longtemps dépassée. Toutes ces étranges analogies, toutes ces mystérieuses correspondances des esthétiques « décadentes », audition et olfaction colorées, gustation sonore à la des Esseintes, etc. , procèdent de la confusion des divers ordres de sensations, dont les plans arbitrairement coïncides ne permettent plus de noter les distinctions judicieuses — et par là rendent impossibles de nouvelles synthèses — ni de voir le chemin parcouru par l'association des images : nous nous souvenons avoir parlé dans une poésie d'adolescence de Vodeur dorée du vent du Midi : ce n'est que bien plus tard, revenu à des conceptions moins impulsives, que nous avons pu comprendre comment cette épithète nous avait été suggérée subconsciemment par le parfum que l'air nous portait ce jour-là de pains chauds — évoqués dorés par nos centres visuels.
Les sensations si opposées de plaisir et de douleur, revenant à leur primordiale et commune nature de
simple constatation affective des dépenses d'énergie nerveuse, mais non différenciée encore en dépense modérée et utile ou gaspillage vain, selon la thèse de M. Ch. Feré, s'équivoquent mrme chez Textatique au pomt d'aboutir à un étrange sadisme. Une phrase de Ihms, le délicieux roman de M. A. France, rend excelemment cette ambiguïté : l'héroïne entend de loin les psaumes exaltés d'une primitive église • « Les hymnes qu'ils chantaient... exprimaient les rf.'A..^ de la souffrance et menaient, dans un >/em/ tnomphal, tant d n/irf/resse à tant de douleur que Thaïs, en les écoutant sentait les voluptés de la vie et les affres de la mort circuler a la fois dans ses sens renouvelés » (p 1^8) On comprend dès lors que « les contrastes s'accordent le mieux du monde dans les rc-ves . (7. D p d5i) qu'il soit vigile ou relève du sommeil naturel, tout comme dans les conceptions antélogiques, si peu respectueuses du principe de non-contradiction, et qui nous Identifient si volontiers à d'autres .Hres de la nature. Le « rétrécissement du champ de la conscience claire » (/. /., p. 132,, dont nous avons conditionné 1 Illusion mystique, correspondrait plus tôt à un resserrement ellectif - grossière velléité peut-être de nouvelle concentration impérialiste - des éléments désormais épars de l'esprit pour une convergence de fortune sous le sceptre d'une faculté usurpatrice Et le dwnysisme de Nietzsche ne représente-t-il pas « un élan vers l'unité .{A.D.,p. 44)? Soit, mais il est regrettable que, sous prétexte de nous faire progresser dans la voie de l'aperception métaphysique, trop de philosophes mnovatears aient commencé par vouloir ruiner les associations conciliatrices déjà formées et cpie, sous la poussée identificatrice, succombe parfois cette sage dis-
crimination, due au travail intellectuel, par quoi nous avons appris lentement les distinctions fécondes.
Quittons le domaine du psychisme supérieur pour descendre aux impressions organiques. L'extase, dégageant soudain les vœux les plus secrets de notre impérialisme, et les instincts qu'elle met en jeu fonctionnant depuis longtemps avec une spontanéité presque automatique^, au simple déclenchement, un autre caractère de l'activité extatique — qui ne la rendra que plus attirante — sera la merveilleuse facilité, comparable sous tant de rapports à celle des rêves, qui accompagnera ses exploits imaginaires. Contentons-nous de citer comme particulièrement typique à ce sujet cette impression de vol plané si fréquente et si obsédante chez les candidats à l'extase. Sans parler des cas nombreux cités par M. Seillière (voir note, M. R., p. xvn) de cette prédilection hallucinante, projection dans le plan physique du profond désir d'exercer sans résistance ses fantaisies conquérantes, M. Voivenel nous rapporte (o/^ cit., p. 427 j que Gérard de Nerval avait la « démarche d'un homme soulevé par un souffle secret » et il nous rappelle, d'après Le Roman russe de M. de Vogue, que Tolstoï, hanté dès huit ans par le désir de voler, s'élança de la fenêtre de sa chambre — convaincu que, sans autre préparatif, son vœu icarien serait réalisé — et fit une chute assez grave.
Ce seul exemple nous fait deviner les considérables déceptions que laissent après eux ces élans impérialistes si mal calculés : la dépression postextatique, — dépression irritable si analogue à celle qui se manifeste dans l'organisme, passé le coup de fouet des substances stimulantes — est devenue un lieu commun, ainsi que ses
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« réveils amers » (A^. /?., p. 91) et son humeur « de lendemain de fête » (A. D., p. 27). Dissipt'e la griserie de leifort, voici que le pessimisme d'épuisement entre en scène. « Nous crûmes que la vie et l'intelligence s'échappaient de notre sein par un douloureux écoulement! » dit Proudhon (I. D., p. 267) au soir de sa journée de transe extatique. Eh! non, en réalité, l'effusion avait été antérieure. C'est là une impression rétrospective de convalescent après la fièvre. Il n'est pas surprenant que certains mystiques, plus usés psychiquement, voués à l'incurable narcose d'une aberration presque chronique des facultés conquérantes, expliquent l'attrait quexerce sur eux l'ivresse extatique par une irrésistible postulation de paix anéantissante; il est vrai que le grave épuisement où ils sombrent, quand ils ont trop prolongé les vertiges de la transe, apporte au moins un certain calme à leur inquiète nature, calme qui permettra peut-être la restauration des forces. On trouve aussi des erotiques qui croient, par un sophisme de justification dont ils sont dupes, n'avoir abusé des voluptés amoureuses qui les enivraient tout à l'heure que pour se procurer la béatitude d'accablement consécutive.
En un sens, les mystiques disent un peu vrai quand ils donnent leur débilité pour une pléthore sthénique (M.R , p. xnj; puisqu'ils ont été, somme toute, assez prodigues d'énergie, n'est-ce pas, aux yeux d'autrui comme aux leurs, si peu clairvoyants, qu'ils en sont très riches? Mais toute force qui ne s'utilise pas — et un tel fait n'est pas rare, au moins en grande partie, aux heures d'exaltation — reste « plus apparente que réelle » (M. -fi., p. xvi); faute d'une résistance, qui lui permette de s'évaluer, elle se croit immense : limpres-
sion d'excès énergétique est fils le plus souvent de ce subjectivisme aveugle.
Il est cependant des virtuoses de l'impérialisme extra-rationnel beaucoup plus clairvoyants : une phrase du Ccntdiirc de Maurice de Guorin, malgré l'orgueilleuse prétention d'équivalence potentielle qui lui fait dire à l'Océan : « Ma colère vaut la tienne, » exprime toute la nostalgie inspirée par le spectacle d'une des forces naturelles qui reste aux regards humains le plus évident symbole de la conservation des énergies physiques : « Mes flancs animés luttaient contre les flots dont ils étaient pressés intérieurement, et goûtaient dans ces tempêtes la volupté qui n'est connue que des rivages de la mer, de renfermer sans aucune perte une vie montée à son comble et irritée. »