‹ Une nouvelle psychologie de l'impérialismeChapitre 22 sur 52 · Conviction (Valliance divine · texte numérisé non relu

Conviction (Valliance divine

Franchie cette inévitable réaction dépressive dont nous venons de noter quelques traits, que l'expansion extatique soit restée pratiquement vaine ou ait atteint ce degré mystérieux à partir duquel se réalisent parfois, dans des conditions si impénétrables aux prévisions rationnelles, les postulations de l'impérialiste mystique, quel va être l'état d'esprit de ce dernier?

Si ses vœux ont été comblés, il ne pourra guère se défendre d'une inébranlable foi en son destin : il se dégage des réussites combinées par notre appétit de conquête une telle conviction, garante de spéculations également heureuses pour l'avenir, que pour quelques bons placements énergétiques nous croyons invinciblement aux chances futures. 11 nous semble quil existe

dans certaines circonstances une vraie self-induction, une auto-création he'gélienne du succès une fois obtenu déjà Si les défaites conseillent parfois plus de [)rudence, le triomphe rend encore ])lus souvent téméraire en lâchant les rênes à l'amlntion. Qn'il nous soit permis de rapporter encore une « expérience » personnelle^ qui donne comme un grossier schéma de bifr-n des expériencps mystiques : nous nous souviendrons toujours de la profonde conviction ({ui nous envahit à notre réveil le lendemain d'un jour où nous avions subi avec assez de bonheur les épreuves d'un examen, — que désormais tout ne pouvait que nous réussir : notre exaltation était telle^ quand nous sortîmes ce matin-là, que, sans nous presser, nous étions certain d'arriver à une station de tramways juste au moment du départ de la voiture que nous désirions prendre. La cbose se réalisa fortuitement d'ailleurs, et voilà qui ne contribua pas peu à entretenir notre extase, même après que notre présomption fut anéantie par les événements subséquents.

Mais, en cas d'échec, sur toute la ligne, allons-nous assister à une attitude morale inverse? Rarement. Nous avons vu que cela ne suftit pas au mystique pour lui faire renier son dieu : il sait en attendre les faveurs avec une patience admirable. C'est que celui qui a éprouvé les délices de l'extase ne se tient guère pour déçu. Son exaltation accompa,i;née de céleste ivresse ne saurait être inféconde à son sens, car il en rapportera d'assez riches souvenirs personnels pour se passer provisoirement des dominations elïectives dans la béatitude des espérances. Seulement, comme grâce au narcotisme moral auquel il a goûté, il a senti ses vœux conquérants s'atTermir, il désirera

vivement retrouver cette griserie intime et renouer les pourparlers de conspiration potentielle auxquels il a cru prendre part. Il sait cependant qu'il ne lui appartient pas de rouvrir ce colloque à son gré avec les puissances suprêmes. Mais le mystique déjà expert recourra aux pratiques propitiatoires afin d'obtenir d'elles une audience.

Le déterminisme irrationnel attribué à ces pratiques représente un essai rudimentaire de tâtonnement causal et de stratégie impérialiste, puisqu'elles calculent déjà des répercussions à deux degrés, «i Dans la prière, nous dit M. de Gaultier (op. cit., p. 106j, l'homme invente un intermédiaire, dieu, saint,, déniixrge qu'il se représente sous les aspects les plus divers, auquel il accorde un pouvoir sur les choses et sur lequel il s'attribue à lui-même un moyen d'action » par la mise en œuvre de ces propitiations (i). Tandis que l'animiste primitif, dépourvu d'initiation rituelle, n'a guère que la ressource d'attendre la bonne volonté des puissances adjuvantes.

Pourtant de cette incapacité même à se hausser jusqu'à son dieu, le néophyte mystique en ore timide, mais s'essayant déjà à ses premières audaces présomptueuses, tire cette persuasion : celui qui l'a soutenu d'une main secourable en une heure de détresse a bien été le dispensateur de la transe extatique, c'est-

(i) La prière est un moyen impériaUsle d'agir sur la divinité en l'apitoyant.

« Ces singulières recettes pour forcer Dieu, écrivait Renan, viennent toutes d'une même idpe. c'est que l'homme commande à la nature et réussit par certains procidés à prendre le rôle que le monothéisme atti-ibue à Dieu seul... En tous cas, les deux antipodes du monothéisme sont bien la science et la magie, toutes deu.x rendant la prièie inutile. « (G., p. 233. note.) Pour notre part, nous ne voyons qu'une gradation entre prière, magie et science.

à-dire que, loin d'accéder de lui-même à cet état béni de par la vertu de son altitude morale au point d'attirer un regard clément de la providence, protégé céleste, il a vu venir celle-ci au-devant de lui. — souvent par des voies, il est vrai, pénibles et ténébreuses. Mais alors c'est que la providence nourrissait des desseins sur sa personnalité élue d'extatique et entendait lui assurer désormais le bénéfice insigne de son alliance dans la lutte vitale!

Cette conclusion est si facilement déduite par un impérialisme à l'affût de toute manifestation interprétable en sa faveur que la « conviction de l'alliance... semble le fruit nécessaire de la disposition mystique » (7. /. , p. 63j et que, si on envisage cette disposition sous son aspect évolué, et si on veut en mettre en valeur le ressort spécifique, « on peut définir le mysticisme comme la conviction de posséder l'alliance d'un dieu r,.(T. .4., p. 21.)

Selon Stieglitz (p. 25j, cette alliance mystique serait non seulement réservée aux beures d'enthousiasme, mais constante. Or, une protection si continue, pour rester réellement agissante, ne saurait être seulement défensive, mais offensive également à l'occasion (en vertu de ce principe que, pour assurer son pouvoir^ il faut l'accroître sans cesse i, et que tendre à garantir à son bénéficiaire tous les gages potentiels qu"il convoite.

Les désirs du mystique répondraient même en un sens aux intentions de son dieu, qui, pour marquer combien les vœux de son protégé lui sont agréables et presque à l'unisson des siens, disposerait tous les événements selon sa plus souhaitable portée: telle est bien la croyance sur laquelle repose la délégation de suzeraineté morale que croit exercer le mystique au sein

de la transe, transe qui semble devoir combler si aisément les postulations les plus inavouées et même les moins conscientes de son impérialisme avide. <■< Toutes les choses veulent aller vers toi, » disent ses animaux familiers à Zarathùstra enivré des perspectives paradisiaques du « Grand Retour » . Gérard de Nerval, dans le Révc et la Vie, a décrit l'illusion de cette propitiation bénévole universelle : « Tout dans la nature prenait des aspects nouveaux, et des voix secrètes sortaient de la plante, de l'arbre, des animaux, des plus humbles insectes pour m'avertir et m' encourager . Le langage de mes compagnons avait des tons mystérieux dont je comprenais le sens, les objets sans forme et sans vie se ■prêtaient eux-mêmes aux calculs de mon esprit. »

Et voilà par ce détour de la trempe extatique l'impérialisme effervescent mais débile du mystique de tout à Iheure raifermi dans sa première assurance et appuyant ses prétentions grandies sur ce prestige de l'au-delà.

Une fois cette restauration stimulante réalisée à son proflt, sa conviction fondamentale peut « entraîner » le favori de Dieu « (non contenu par une prudente discipline extérieure ou intérieure ) à des élans d'impérialisme irrationnels » (/. 1., p. i) encore plus inconsidérés. En effet, selon son tempérament individuel (méconnaissant à dessein l'existence d'un juste milieu, nous n'envisageons ici que deux extrêmes possibles), selon qu'il se croira plus ou moins avancé dans les bonnes grâces célestes, ou il ne connaîtra plus de bornes à son ambition et à sa témérité, ou, plus rarement, passif désormais et dépourvu d'initiative, abîmé dans une sorte de quiétisme impérialiste (1 ), il attendra désormais tout

(1) C'est celui-là surtout, ce psychasténique, qui préférera l'intention aux œuvres : un fait conquérant est à la conjonction

du Ciel, — mais, de l'une ou de l'autre façon, il considérera de plus en plus que la puissance est d'essence divine et, s'il conserve quelque saine modestie, qu'il n'en est que le précaire détenteur. A bien des siècles de distance, les vieux sages hindous et notre Bossuet ont exprimé cette dernière idée — qui est comme le supn^me rempart rationnel qu'on ait tenté d'opposer à limpérialisme mystique débridé : nous ne saurions rien faire de bon par nous-miîme, et, si, d'une part, l'initiative plaît à Dieu, il lui suffirait, d'autre part, de cesser de nous soutenir pour que nos élans les meilleurs se pervertissent au point de se tourner contre nous et causer notre ruine : « Jasmâi Divâs }n<ijncch(tnti Parâhhavaw, tasja Budflhim apnkarsànti, A qui les dieux préparent sa perte, ils enlèvent res[)rit. " — « Quand Dieu veut perdre un monarque^ il se retire de lui (1). »

8. — Suprêmes abouti sseme}ds mijsiiques : messianisme et théomanie.

Cette ultime restriction opposée aux revendicateurs d'alliance divine, à savoir, que la puissance dont ils bénéficient n'est qu'un dépôt entre leurs mains, est bientôt rejetée par les mystiques éperdus. Notons, en passant, sans rien préju^^er, que les mystiques chrétiens, maintenus par une sévère tradition religieuse et morale, ne se risquent guère à franchir le cap de Tauto-

(le l'intenlion et d'une réalité : le rè\eur mystique se sait trop loin de cette dernière. Do même, la certitude rc.sulte de la confrontation du désir de piii.ssance et des réalités solides, la fermeté de cette base faisant di'faut à la foi.

(1) Notons, d'autre part, que la prémonition divine, loin d'être toujours exaltatrice, peut être considérée comme modératrice des trop grandes audaces impérialistes.

théisme; mais il n'en va [)as [(jnjours de mt^me pour les mystiques individuels ni pour les adhe'rents des confessions qui font de chacun de ceux-ci l'interprète éventuel des intentions divines. Après avoir envisagé le regain de leur impérialisme comme un bienfait du Ciel, ils s'enhardissent jusqu'à voir une sorte de contrat dans Talliance suprême, et bientôt cette union contractuelle devient pour eux une union de chair et de sang, en tout cas une » alliance intime (1 ) » {B., p. 14).

Cela commence par des manières plus libres à l'égard du dieu favorable : familiarités de Barbey d'Aurevilly (B., p. 402), « camaraderie entre ciel et terre » revendiquée par Gobineau (^^, p. 48), à qui l'adoration religieuse paraît si outrée. Les Arians, « s'imaginant leurs ancêtres au milieu des divinités, ne doutaient pas de pouvoir s'élever à leur tour à une telle égalité; et, dès lors, ils considéraient avec respect, sans doute, mais non pas avec crainte, non pas avec servilité, ces dieux leurs futurs compagnons » {G., p. 219). Puis (2j, le mystique croit être assez au courant des desseins de sa déité pour se sacrer son prophète et même son unique messie (.W. R., p. 46; S., p. 41).

Enfin encore imbu des primitives conceptions totémiques de la force collective et de consubstantialité déjà signalées maintes fois (3), ayant un sens obscur des intégrations impérialistes, mais aveuglé par sa prévention au point de se persuader que les synthèses poten-

(d) Par une voie plus rationnelle, l'autonomie individuelle aboutit dans ses conséquences extrêmes à des conviciions analogues : « être soi-même Etat » (A. D., p. 223); s'administrer soimême ne suffît pas au dominateur : il veut aussi être son propre dieu.

(2) M. Seillière a signalé (N. R , p. 359, note) bi-ièvement les degrés d'initiation divine d'un ciiei' marocain.

(3) Cf. Thèse sociologique de M. Durckheim.

tielles se réalisent pour lui. le mystique croit de bonne foi participer à la personnalité' des « divinités protectrices, avec lesquelles il finit par s'identifier quelquefois, tombant alors dans le délire de la théomanie » (/. /., p. 132). « Les Arians ont une tendance naturelle à trouver le dieu en eux-mêmes » (G., p. 381j. Dans l'œuvre d'un inspiré allemand du Moyen Age, on trouve la félicité métaphysique clairement assimilée à une alliance intime et définitive avec la divinité... : « Maître, clame vers Eckhard une de ces lilles inondées des délices prophétiques de l'extase, réjouissez-vous avec moi de ce que je sois devenue Dieu ! » (S., p. 132. j Et un tel délire est loin de représenter un cas isolé : selon la Ps|/cAe d'Erwin Khode (N. R., p. 482), « c'est l'ivresse commune à tous les mystiques qui apporte à l'homme l'impression de sa propre divinité ». (Juelques pages plus \om{cit. N. R., p. 186j, l'éminent philologue fait pour les Thraces dyonisiastes de «■ l'identification avec la divinité le but de leur effort — effort dont ils espèrent des forces nouvelles (Ij ».

(1) Cet espoir conquérant est justement ce qui nous paraissait jusqu'ici constituer l'écart entre la présente pliilosophie impérialiste et le bovarysme de M. de Gaultier. Le rapport était déjà assez étroit entre la dispcisilion mystique, surtout dans son aboutissement tln'omanique, et cette incom^cienle faculté bovaryque île se concevoir antre et, surtout, supérieur : M l'alante (Le BDtanjsme, p. 47) n'in\oquait-il pas le messianisme mimétique du pasleur Brand d'Ibsen et la décompression de la personnalité bovaryque d'un Tai tarin ? Cependant le mobile intéressé de sa conception semblait rester voile jiour le b()\ aryqne — qui ne visait pas — utilitairement — illusionner autrui, mais se donner seulement une contemplative ré\ erie speclarnlaire. En (in de conqjte, nous ne pouvions guère voir dans le l)Ovarysme théorique, malgré son compromis judicieu.v entre stabilité et adaptation, qu'un impérialiste mystique — qui, en conflit avec les impcrialismes ri\ aux dans la société, succombe à ces conllits cîiez riiéroïne qui a donné son nom à la thèse, par défaut d'e.vpcrience — se faisant illusion surtout sur ses moyens (cf. Dogmes, p. b8-89-91), s'appuyant parfois d'une alliance

A la fin de sa vie consciente, Nietzsche signait ses lettres à Rhode : Dto))i/sos ou le Cvncijié. En revanche, le cas de Barbe}'^ vieilli, qui signait les siennes le Prince des Ténèbres (B., p. 193), nous fait bien l'elFet d'une théomanie à rebours, tout comme la prétention diabolique (M. B., p. 210) de Stendhal. 11 est si évident qu'une telle attitude chez d'Aurevilly n'était que la manifestation d'un vœu impérialiste invincible que sa fantaisie prétentieuse se portait volontiers à l'autre pôle de l'ontologie manichéenne. jN'aspirail-ilpas àla « communion du Dieu qui anime la nature éternelle » (B., p. 256)? La lutte contre la mer du Somegod(étymologiquement ; pareil à Dieu) de son Aniaidée dégage, tout comme le Centaure de Maurice de Guérin, un panthéisme avide d'union, de fusion dans la nature divinisée (1).

Plus près de nous, à défaut de vœu d'identification divine, le but dun Cecil Rhodes dans ses organisations conquérantes, ne fut-il pas « de faire comme Dieu » (/. /.,p.66j?

surhumaine prétendue, eu projetant volontiers ses plus fervents désirs au-dessus de lui-uiéme, et. désormais, sous l'influence de cette illusion my.-itique, prétendant appuyer ses appétits de pouvoir sur cette supériorité imaginaire. Mais l'impérialisme illusoire des conceptions bovaryques est souligné de telle façon dans maints passages du dernier livre de M. de Gaultier (notamment, en plus des deu.x par.igraphes déjà cités au début de ce cljapilre, p. 60) que cette illusion ne peut plus qu'être considérée comme un stinuilant incitatif en vue de conquêtes effectives. Ces aperçus et la conviction qu'ils dégagent de l'utilité du mysticisme nous amènent à considérer le bovarysmo comme un cas très civilisé et très averti d'impérialisme déjà engagé assez avant sur les voies rationnelles, pour que nous puissions risquer désormais l'expression d'imprnalisvie bovarijque. Le « bovarysujc nn'cauiste » (l'alante, oii. cit., p. 80) aidé du déterminisme de la force s'applique en tous cas au " conflit do

deux pliysiologies dont la plus forte asservit la plus faible. »

(1) Si'lon les prétentions de notre foncier impérialisme, nous sommes ijortés à étendre plus ou moins le privilège de la faveur mystique. Certains s'imaginent disposer suttisamment de celle-ci

La transe lyrique, plus que toute autre, semble bien réaliser dans le plan idéal le suprême vœu de l'impérialisme épanoui. L'école paroxyste nous a dit « l'extase triomphante qui égale le poète au monde >- . Si « les premiers Aryas, au dire de M. Lebesgue (op. cit., p. 12), par une surenchère théomanique, se vantaient de créer les dieux au souffle de leur verbe inspiré », sous les insidieuses espèces d'un idéalisme objectif qui métaphysiquement les égale au monde, bien des poètes modernes aspirent à devenir la collectivité même qu'ils chantent : « L'homme qui prend conscience de l'ensemble dont il fait partie, déclarait W. Withmann, c'est encore M. Lebesgue (oyj. cit., p. 20; qui nous le rapporte, enveloppe et domine, devient ce dieu personnel auquel nos ancêtres croyaient. Pour lui, à force d'être homme, il se sentit peuple; à force à'élre peuple^, il sentit son âme envahir iovXe la planète... Il en arriva d'épreuve en épreuve à s'élargir jusqu'au Cosmos! »

Voilà une outrance qui, mieux que bien des arguments, nous révèle tout ce que le mysticisme renferme dimpéiialisme impatient. Ne croirait-on pas assister ici à l'étrange apothéose du Satyre de La Lff/ende des S<Vc/?s grandissant démesurément « dans le délire » sous les yeux de l'Olympe atterré et absorbant successivement tous les êtres dans son sein?

pour pouvoir la dispenser sur autrui. Le paoUicisme est une sorte de tliéoinanie universelle dans le plan spéculatif.

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