CHAPITRE PREMIER
LE ROMANTISME MdKAL
i. — Oriijines et situation Impérialiste de l'état d'esprit roinantl(]ue.
Après cette brève esquisse des grands traits qui la caractérisent, il eut été sans doute intéressant de donner au moins à titre d'aperçu une histoire résumée de la mystique conquérante; mais une telle entreprise n'entre pas dans les cadres de notre travail. Il suffira, du reste, au lecteur, qui aura bien voulu nous suivre dans notre exposé théorique, de s'inspirer de ses réflexions personnelles pour découvrir de copieuses illustrations à notre thèse dans les enseignements du passé et adhérer à notre manière de voir sur l'influence décisive de l'appétit mystique dans la plupart des événements qui ont marqué la vie des peuples.
no PSYCHOLOGIE DE L'IMPP' RI A LISME
Nous nous contenterons pour nous d'examiner un aspect moderne et spécialement européen du mysticisme impérialiste dans ce que M. Seillière appelle le Romnntume moral, qui en représente à ses yeux la forme spécifiquement contemporaine et extra-religieuse. Notre époque, en ellet, a assisté à un nouvel épanouissement de la branche irrationnelle du désir de pouvoir, épanouissement qui, par opposition aux vivaces et droites tiges religieuses, jaillics cependant de la même souche qu'elle, a porté ses profuses ramifications beaucoup plus loin du pôle expérimental que la plupart de ces dernières. « Le romantisme, c'est l'impérialisme irrationnel » (7. /.,p. 8j, énonce brièvement M. Seillière quand il veut appuyer sur le principal trait qui donne à cette disposition morale sa physionomie personnelle.
A vrai dire, celle-ci, en même temps conquérante et basée sur une foi sans contrôle — foi dont nous dévoilerons l'idole — et qui mérite si bien par là la qualification de « mysticisme de hx moderne Alliance » (/. /., p. u) — n'est guère elle-même quune religion à l'état naissant — issue par schisme des formes collectives plus anciennes de la foi, — spécialement révoltée contre son aînée, la confession chrétieime et « émancipée des conceptions » de cette dernière (/ /., p. u). Une transition entre la croyance traditionnelle aux secours providentiels et l'indépendante brigue romantique nous sem])le offerte par le mysticisme chrétien individuel que M. Seillière a étudié chez l'écrivain styrien Pierre Rossegger. Cette genèse d'émancipation schismatique semble bien être reconnue, du reste, par M. de Gaultier, à certain mysticisme moderne, dans ses dogmes sociologiques : « A de telles affirmations, en coniradic-
tion aussi évidente avec toute expérience (i), on reconnaît et on entend bouillonner la source la plus proche de nous où s'alimente et se gonfle la croyance idéologique, la source chre'tienne. Voici bien Tivresse engendrée par la liqueur évangélique, qui, ayant transsudé depuis deux siècles à travers les parois du dogme où l'Église avait su l'enfermer, s'est évaporée et répandue dans le milieu occidental, saturant l'atmosphère où baignent les esprits. » (Comment naissent /es dogmes, p. 30.)
Somme toute, nous trouvons sous la plume de l'éminent penseur la confirmation, née d'une très fine et pénétrante observation, de cette thèse qui forme le leit-motivdes romans de F. Fabre et de M. E. Estaunié, à savoir, l'hérédité évangélique dont nous sommes tous plus ou moins pénétrés, mais qui, mal appropriée aux fins exagérément individualistes que nous donnons parfois à notre activité, se pervertit alors en stupéfiant dangereux de nos élans impérialistes insuffisamment pesés.
Cette désadaptation de nos moyens moraux aux buts que nous visons ne constitue d'ailleurs pas un malaise exclusivement spécial à notre époque. Entendons-nous bien, en elïet : si le laul romantique règne chez nous depuis cent cinquante ans de façon endémique, il ne faut pas croire que d'autres époques et d'autres civilisations n'ont pas déjà subi ses atteintes. « Ce mal, écrivait récemment M. C. Schiltz, est vieux comme la douleur. Il a navré de nobles âmes, il a ruiné de fastueux empires, il a creusé des abîmes dont le vertige
(1) Ce défaut d'expérionee caractt'rise bien, selon nous, tout élan mystique à son origine, mais nous verrons que le mysticisme clirétien a bridé cet élan de bien des considérations rationnelles; il est évident que M. de Gaultier ne pense ici qu'à l'expérience positiviste.
nous étreint toujours (i). Il a marqué, du moins, nous le pressentions tout à l'heure, l'aurore de beaucoup de croyances dogmatiques et religieuses. Oui, il fut de tout temps bien des mentalités fascinées par la puissance irréfléchie, depuis ces lointains animistes prélogiques^ que nous sommes obligés d'invoquer si souvent, jusqu'à ces néo-romantiques allemands, natures extrêmes et désharmoniques, qui appuient leur âpre ambition de puissance sur une inquiétante exaltation mystique » (/. /., p. 199).
M. Seillière nous signale (M.R.,^). xiv), au cours de l'histoire, plusieurs crises préromantiques, assez nettement accentuées : dans l'antiquité, la réforme bouddhique de rinde^ le prophétisme judaïque, les décadences grecque et romaine; dans les temps modernes, la Renaissance et le seizième Siècle des Pastorales. Mais l'ère du romantisme proprement dit ne commence qu'au dix-huitième Siècle avec Rousseau, véritable « messie de l'âge romantique » (M. i?..p. xvi), qui arrêta pour nous dans ses grandes lignes cette forme de lappétit mystique et dont l'influence a été si décisive sur la formation de certains esprits, tel Hoffmann, qui, enfant, à lire Les Confessions, ressentait « comme des secousses électriques ».
Depuis l'auteur du Contrat social, cinq générations successives — M. Seillière a très ingénieusement repéré les manifestations intellectuelles qui ont pour ainsi dire fêté leur naissance — se sont inspirées de ses révélations morales. Leurs principaux représentants idéologiques sont Chénier, Marmontel, .Mercier, Bernardin de Saint-Pierre; — puis Chateaubriand, Senancour, Cons-
(1) Cf. Thèse de noire lléifdilé rowanliqne.
LE ROMANTISME MORAL li3
tant, Lamartine, Hugo, Sand, Vigny, Stendhal, Balzac, Proudhon, Comte, Michelet, qui constituent la pléiade romantique littéraire et philosophique proprement dite, d'après tous les historiens des idées; — viennent ensuite Schopenhauer, Flaubert, les Concourt, Maupassant, Zola, Huysmans, d'Annunzio; — et enfin, Tanarchique armée contemporaine des néo-romantiques de toute nuance, en qui Fauteur du Mal romantique sait si bien identifier des descendants marqués des mêmes tares de dégénérescence morale et accablés d'une lourde hérédité psychique.