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Étiologie du romantisinc moral

Pour si variées que soient les manifestations du mysticisme romantique et pour si disparates que s'avèrent les professions de foi de ses diverses chapelles, toutes procèdent d'une même cause morale, à savoir, aux heures décisives, le triomphe des instincts (dont nous avons examiné les ressorts au chapitre précédent), dans une mentalité impérialiste. Le Romantisme i est dans son essence une insurrection du sentiment (1) ou plutôt de l'instinct contre la raison » (M. R., p. m) et la « morale romantique est issue de la -prépondérance des impulsions subconscientes dans l'âme humaine » (M. R., p. v).

Il convient d^ajouter que cette domination de l'instinct est le plus souvent accompagnée — et c'est là ce qui dégage la physionomie si expressive du romantisme de la grossière ébauche que nous avons donnée tantôt

(1) M. Voivenel di finit le mysticisme (op. cit.,ç. 248) « substitution du sentiment à la raison ».

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du mysticisme théorique — de la demi-conscience de cette domination et de la foi en la réussite tentée par cet auxiliaire hasardeux : c'est ainsi que le « mysticisme de la Moderne Alliance » divinise son principe. Les impulsions instinctives sont pour le romantique autant d'illuminations soudaines émanées du fond omniscient de son être, — alors qu'elles ne représentent à nos yeux qu'une effusion de la subconscience dans le conscient. Tl est un dieu pour les ivrognes, dit depuis longtemps la sagesse populaire, voulant obscurément expliquer par une intervention mystique de quelque secrète inspiration intérieure les actes de défense vitale purement automatique des individus en proie au narcotisme alcoolique — dans les cas. heureusement les plus fréquents, où celui-ci n'engourdit que le psychisme supérieur sans atteindre les fonctions du cervelet et du bulbe.

Mais d'autres convictions de même ordre sont à tel point ancrées déjà dans les esprits modernes que nous pouvions lire, voici quelques mois à peine, chez un psychologue aussi averti que M. Georges Palante, à propos de « certains phénomènes mystérieux, tels que les pressentiments, la divination, la seconde vue, — le génie qui est une sorte d''iy)'n pilon de la penfiée improvisatrice dans la pensée ré/léchie » (nous dirions : du subliminal dans le rationnel) : « Il semble qu'il y ait dans ces états une mystérieuse communication entre notre moi conscient et notre grand moi profond et oublié » (Le Bovarysme, p. 68). Et ce même auteur nous rapporte (op. cit., p. 27) l'opposition gaultérienne de l'Instinct vital et de l'Instinct de connaissance, opposition si proche parente, d'après le contexte, quoique les rôles y semblent d'abord renversés, de celle que M. Mae-

terlinck entend établir entre Instinct et Intelligence, « l'instinct vital primant et opprimant l'instinct de connaissance, — l'utilisant pour ses fins, — profitant seulement de sa clairvoyance dans les cas difficiles » . Voilà donc la lucidité rationnelle mise au service de la profonde sagesse instinctive! Cette destitution au profit du tyran Instinct ne laisse pas que de nous troubler, nous, les loyaux et fidèles sujets de l'avisée souveraine Raison, dont les clairs étendards nous ont déjà menés à tant de conquêtes! Que valent cependant ces deux compétiteurs à la régie impérialiste des individus? M. Seillière a magistralement instruit et tranché le prock du subconscient : en quelques pages de Vlntioduction à la Philosophie de l'ImpériaVwne, appuyé de motifs décisifs, l'arrêt définitif, le plus clair et le plus équitable, est rendu sur cette question pendante depuis plus d'un siècle et reprise sans cesse par des avocats plus ou moins persuasifs. Nous croyons inutile de reproduire ici le détail des débats : on en trouvera plus loin un extrait. Contentons-nous de l'excellent résumé qu'a donné M. Henri Lichtenberger, dans L'Opinion de mai 1908, de la partie de l'Introduction du Mal romantique qui contenait déjà l'essentiel des conclusions favorables à la prééminence rationnelle : « La raison est la faculté créatrice de l'esprit, qui permet à l'homme d'improviser les actes nouveaux grâce auxquels il s adapte sans cesse au miheu où il se développe. L"instinct est l'activité devenue presque inconsciente en vertu de laquelle l'homme est capable de reproduire automatiquement des opérations anciennes très fréquemment répétées. L'une est l'activité supérieure, plus difficile à pratiquer, exercée surtout par les individus les mieux doués, qui veille sur

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les acquisitions les plus rdcentes de Tesprit humain. L'autre, dont le domaine est infiniment plus vaste, représente l'expérience passée de l'individu et de l'espèce. »

Voici donc, en revanche, l'instinct abattu du piédestal — où il s'érigeait en chose nn soi, irréductible à la conscience et supérieure à l'intelligence, — et réduit à l'état de simple cristallisation intellectuelle. Sans doute, il comporte une grande part d'infaillibilité pratique; mais c'est à son origine rationnelle qu'il doit cette sûreté d'appréciation pour les faits d'ordre courant : les actes longtemps accomplis sous l'approbation rationnelle se figent en instincts. N'empêche qu'il serait imprudent de s'en rapporter sans appel aux décisions de cette sagesse spontanée et fruste. A part les déboires immédiats qu'un recours si confiant risquerait fort de nous valoir, ne serait-ce pas renoncer au progrès que de ne plus ménager et stimuler la formation par l'activité supérieure, judirieusement mise à contribution, de cristallisations nouvelles et plus riches, dont elle seule, du reste, peut harmoniser le plan général avec les anciennes et les orientations d'ensemble en vue de l'unité conquérante et de l'intégration dans de plus en plus vastes synthèses Tcf. /. I., p. 87)?

« Il y a entre conscience et subconscience, conclut M. Seillière (/. /..p. 106), une distinction d'âge... plutôt que de nature, la première étant expérience plus récente et étroite, mais plus précise et plus clairvoyante, l'autre plus vaste, plus ancienne, mais, en revanche, moins souple et moins opportunément inspirée dans la vie normale. Le subconscient est à la fois conscience rudimentaire et conscience dégradée... En un mot, le subconscient nous apparaft comme une activité psy-

chique façonnée pur rcxpérience passée, mais encore ignorante des derniers résultats de l'expérience..., qui sont en général les plus sûrement adaptateurs. »

Et s'il faut étayer ces assertions théoriques par l'ohservalion, sans nous adresser à de subtiles considérations psychologiques, recourons d'emblée aux données positives de l'anatomie. Les sièges nerveux respectifs des deux modes de l'activité psychique dont nous discutons la valeur relative nous offrent par leur structure la plus éclatante confirmation de notre thèse : « Tandis que la moelle et le bulbe se présentent... comme une série de centres définitivement fixés, nous dit le docteur Rémond dans la préface qu'il a donnée au livre substantiel du docteur ^'oivenel, livre qui nous a fourni dé|à tant de précieuses approbations, le cerveau, et surtout le cerveau psychique, en est encore à cette période où la conscience permanente des actes indique V instabilité des centres. Déjà un certain nombre de processus psychiques tombent au cours de la vie humaine dans le domaine du subconscient... " (suivent maints exemples). Et le docteur Voivenel lui-même (p. 83) résume le résultat de ses observations psychophysiques en conditionnant Tinstinct par la méduUarlsution du cerveau. Pour lui, tout l'encéphale est appelé à fonctionner un jour avec cette sûreté et cette rapidité (p. 124-531; qui caractérisent aujourd'hui nos réflexes de la moelle : la conscience elle-même, qui sanctionne cette activité, doit disparaître. Encore quelques siècles, et toute Vacticité meittale d ) sera devenue instinctive ; ce sera la perfection de la réalisation et la médiocrité du résultat; et il nous cite à ce propos la facilité spon-

(1) Titre de l'excellent traité de M. Paulhan (Alcan).

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tanée avec laquelle entrent en jeu les centres du langage dans les états d'impiration. Ce qui est encore l'objet d'une recherche, d'un elîort chez les hommes normaux dans le domaine de la parole fonctionne avec une aisance déconcertante chez les virtuoses du langage écrit ou parlé.

Voilà qui nous dévoile, en passant, le côté pathologique de la production géniale ; le cerveau de Thomme de génie n'est pas « seulement une fleur plus haute et pour cela même plus exposée aux outrages de l'atmosphère » (p. ol4j : c'est « le cerveau de l'avenir »^ selon le mot célèbre de Lacassagne, c'est-à-dire un des plus riches en réactions quasi-médullaires et en frondaisons instinctives, — mais ayant déjà épuisé pour la formation de ces dernières la plus grande partie de ses virtualités synthétiques et intellectuelles.

Nous ne prévoyons guère pour une échéance si brève cette médullarisation définitive de l'encéphale : nous sommes persuadés, au contraire, que l'organe de la pensée continuera longtemps encore l'évolution qui du premier ganglion nerveux l'a développé jusqu'à sa forme actuelle, et qu'à la fixation fonctionnelle des centres anciens il répondra par la formation de nouvelles circonvolutions différenciatrices, la vie progressive à laquelle nous avons foi ne pouvant conserver son élan que par un compromis entre la stabilisation des acquisitions passées et la préparation incessante d'acquisitions nouvelles.

C'est d'ailleurs ainsi que les choses se passent dans l'état actuel de la réalité psychique entre Instinct et Raison. » Dans l'état normal, continue M. Lichtenberger, ces deux facultés combinent leurs efl"orts en vertu d'une véritable division du travail. La seconde

décharge la première d'une foule de soucis absorbants; la première contrôle, dirige, discipline la seconde. » » Supposez maintenant, dit en terminant l'excellent critique, que pour une raison quelconque — influence du climat, action de certains poisons, comme l'alcool ou l'opium, usure héréditaire de l'organisme. — la faculté supérieure vienne à faiblir. Alors, l'Inconscient parlera toujours plus haut : ses aspirations deviendront prépondérantes. Et, par une conséquence fatale, lindividu deviendra toujours plus incapable d'une adaptation efiicace au milieu. C'est là le mal romantique. »

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