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Les si^/mptômes dominants du mal romantique

Les manifestations de ce mal sont assez constantes et faciles à reconnaître : elles découlent naturellement de cette oblitération de la raison par l'instinct que nous avons signalée.

a) Éfiotisme pathologique.

Comme premier corollaire morbide de l'asthénie rationnelle, nous trouvons cet épanouissement dangereux de la personnalité subUminale et cette exaspération de l'impérialisme foncier stigmatisée chez les mystiques. « Cet égolisme sans frein, qui résulte de la torpeur des facultés de contrôle et de synthèse, est à distinguer de légoïsme normal et sain de Tètre vivant, de l'individualisme prévoyant et sagace » (M. R., p. ix). L'émancipation de l'individu, fort saine en son principe, et même source de tout progrès matériel ou moral, doit pourtant être contenue dans de justes

bornes, sous peine de se biiseï- contre la force des choses ou contre l'inéluctable réaction des impérialismes concurrents, atteints dans leurs légitimes appétits de conquête.

M. Seillièrc a décrit en Stendhal un très beau cas d'individualisme inconsidéré et poussé aux limites anti-sociales de Toulrance conquérante. Nous sommes heureux de voir nos contemporains discerner de mieux en mieux, tout en conservant au grand écrivain leur suffrage littéraire, ce côté inquiétant de ses thèses esthétique et morale : M. Casimir Strvietiski est certainement d'accord avec nous, quand il flétrit chez le héros de Julien Sorel « le monstrueux égoïsme, cette soif de puissance et de fortune qui se moquent de toute entrave et se parent des noms d'énergie et de courage ».

Poussé à ce degré d'exaltation, l'égotisme n'est pas loin de prendre pour des virtualités déjà à demi réalisées ses vœux les plus excessifs et de baser sur une sorte de droit divin ses prétentions dominatrices universelles, qui ramèneraient plus ou moins tout à lui parmi l'ensemble des êtres et des choses.

Certes, convenons-en encore, rien de plus naturel en soi que cette conviction éf/ocentrique. surtout à titre de mise en batterie de notre fondamentale ambition; il en est de tout impérialisme mystique comme des antipodes : il faut une certaine dose de réflexion scientifique et d'objectivité de conception pour que nous ne trouvions pas notre position verticale par rapport à la Terre plus satisfaisante — et plus prédestinée — que celle des Polynésiens. « Un écrivain allemand, nous dit M. Bréal(op. cv'^, p. 308), qui justement appuie son raisonnement de la même image cosmographique que

nous, s'en va répétant que le mot français ami est loin d'avoir l'accent de sincérité ni la profondeur de l'allemand Freuud! Prévention naïve, mais facile à comprendre! »

Il importe seulement, à la faveur de ce magique éclairage venu de la lampe égoïste dont les rayons guident nos pas envahisseurs, mais n'illuminent que les faces des choses tournées vers nous^ de ne pas considérer les réalités pratiques et sociales que nous nous croyons appelés à conquérir, de préférence à tous autres, comme nous appartenant déjà par une sorte de mainmise anticipée, sans tenir compte des compétitions, qui peuvent être basées sur des chartes aussi prétentieuses que les nôtres et peut-être tout aussi aptes à justifier leurs revendications par le droit de la force, dont tous les autres droits ne sont guère que des déguisements, — quand ils n'en sont pas les trompeurs mannequins, ainsi que nous l'avons suggéré.

Nous verrions volontiers un autre aspect d'égocentrisme dans cette prédilection, si généralement marquée selon M. Seillière chez tant de représentants de l'art romantique, « de mêler la nature à leurs passions et de trouver à tout prix, sur son impassible visage, tantôt un sourire d'approbation pour appuyer leur orgueil, tantôt un froncement de sourcils pour applaudir à leurs colères » (/. /., p. 176). Le thème dominant dans la poésie romantique nous semble être plutôt l'indifférence de la nature; mais les imprécations et les invectives mêmes qui sont prodiguées à cette mère ingrate par ses enfants délaissés, et vraiment inéducables, malgré la longue expérience de leurs vains appels, ne sont-elles pas une orgueilleuse revendication de sympathie émotive adressée aux choses? De

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sorte que notre apparente restriction aboutit, somme toute, à une confirmation de la vue propre au critique moral du romantisme.

b) Inspirtition vvjstique.

Une seconde conséquence de lengourdissement des facultés synthétiques, c'est fémancipation des activités psychiques inférieures (i) : nous avons vu comme est prompte à s'élever la voix de celles-ci dès que la parole plus autorisée des premières cesse de se faire entendre. « Le romantique, nous dit M. Lichtenberger, croit percevoir au fond de lui un pouvoir mystérieux au nom duquel il agit et qui l'aide dans les entreprises de son individuahsme sans frein. » L'égotisme s'appuyant sur l'inspiration mystique, voilà qui ne doit pas nous surprendre, puisqu'ils ne se distinguent l'un de l'autre qu'autant que diffèrent volonté et intellect dans une mentalité dont les élaborations sont encore fort restreintes entre l'excitation et la réaction.

La forme la plus pittoresque peut-être de cette étroite relation entre égotisme et inspiration subconsciente se dévoile à nous dans les revendications des mystiques du langage, car « le langage a ses mystiques, nous dit M. Bréal {op. cit., p. 303). Vaugelas, Bouhours (p. 301), envisageant qu'il servait surtout aux hommes à se faire comprendre, « l'idée de l'utilité l'emportait chez eux sur toute autre considération, quand ils formulaient des règles ». Au contraire, pour l'indi-

(1) Nietzsche, dans Ilvmaiit, trop humain, l'ail de toute inspiration le résultat d'une accumulation de tendances primitives derrière une sorte de diyue dressée par le psychisme supérieur, mais qu'elles finissent pai" renverser (faute d'utilisation opportune).

vidualiste linguistique moderne, « toutes; les formes, du moment qu'elles sont employées, ont droit à l'existence. Plus même elles sont altérées, plus elles sont intéressantes... La véritable vie du langage se concentre dans les dialectes; la langue littéraire, arrêtée artificiellement dans son développement, n'a pas, à beaucoup près, la même valeur. On devrait se garder de faire de la langue maternelle un objet d'enseignement : on ne fait que troubler par là chez les enfants le libre épanouissement de leur faculté de langage. » Il est curieux, et navrant, comme le note M. Bréal, d"ètre obligé, si l'on est soucieux encore de voir reprendre les idées utilitaires sur le langage et celle « d'un type de correction et de pureté fourni par la société polie et par l'élite des écrivains » , de remonter en Norwègepoury écouter les leçons d'Adolphe Noreen, un des maîtres de la philologie Scandinave, chez qui semble s'être réfugié l'esprit classique de la tradition en matière d"idiome.

Les philologues romantiques ne font que refléter, du reste, l'hérésie, autrement active que leurs théories aberrantes, des poètes contemporains. Ce sont surtout ceux-ci qui oublient volontiers que le langage est « la première des concessions sociales » {A. D., p. 43). M. Ch. Morice, le héraut du symbolisme, veut qu'on s'éloigne le plus possible de « cet esprit de conformité et d'artifice qui est le grand vice social » de l'expression. Selon MM. Gossez et Lebesgue {op. cit.), tout le monde serait poète, si le sens de rai/itération instinctive et émotive n'avait été faussé en nous par le langage enseigné. Hélas, nous n'en doutons nullement : il est vrai que le désordre d"un tel lyrisme universel serait peu dangereux, puisqu'il resterait incommunicable!

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« Dans l'opéra futuriste, nous disait M. Marinetti, dont nous avons analysé Timpénitent mysticisme impérialiste dans un bref essai (d), l'individu et la foule ne doivent plus imiter phonétiquement notre façon courante de parler; mais ils doivent clianler, comme nous chantons tous^ lorsque, oul)liant les minutieuses tyrannies de l'espace et du temps,... nous entonnons instinctivf ment Vesaeniiel et fascinant langage humain. » M. Seillière a suffisamment insisté sur Va glossolalie sur- IniiiKinisIe (A. U., p. 284) pour que nous n'en évoquions pas ici les inquiétants échos. On devine, sans que nous poursuivions nos citations, la débauche de hurlantes onomatopées et de monotones écholalies que nous réserveraient tous ces langages individuels; MM. Gossez et Leljesguo ont beau nous affirmer que le penchant allitératif .s'/^OH^rni^' est déjcà « une forme civilisée de l'onomolapée », il nous suffit qu'ils ajoutent : « ma is également extériorimtnce d'émotion » pour que nous restions extrêmement défiant à son endroit et souhaitions pour l'humanité de demain un discours plus évolué, dont l'atmosphère^ reialivementplus sereine, nous semble autrement favorable à la stabilité des édifices du progrès.

Lan(/a[/es individuels, avons-nous écrit? Mais comme ces deux termes jurent l'un à côté de l'autre! Pourraiton dire qu'il existe un langage, et tous les féconds rapports entre humains qu'il a permis resteraient-ils possibles si chacun de nous se laissait aller à Fimpulsive fantaisie glossolalique ? C'est en disciplinant peu à peu ses impulsions, en capitalisant les essors, qui, sans cela, se seraient dissipés en vaines déflagrations

(1) Revue Arts et Lettres, décembre 1911.

vocales, que nos ancêtres ont fini par grouper en faisceaux convergents d'idiomes, riches d'utilité sociale, cette force impérialiste de la parole dont nous avons parlé plus haut : sans la gymnastique articulatrice et l'économie expressive résultant des « concessions » collectives, la voix humaine serait bien restée « le vain appel d'êtres bornés et isolés » dont nous parle M. J. Jaurès dans sa Réalité du inonde sensible, et dont l'art musical, de nos jours encore, faute de sens arrêté, nous offre le symbole prestigieux, mais si regrettablement émotif et nostalgique.

A notre sens, la discipline du langage doit être d'autant plus sévère que l'expansion verbale a plus de tendances à l'émotivité; c'est pourquoi nous restons, tous ceux qui souhaitons une prochaine rénovation de la poésie, les fervents de la prosodie classique, frein si salutaire au débordement lyrique.

Nous nous excusons de cette incursion dans le domaine philologique et poétique; mais elle nous a permis de saisir sur le vif cette illusion mystique, trait significatif de l'inspiration romantique, « la tendance à exagérer le rôle inventif du subconscient » {T. I., p. 113j. <' Loin d'être, comme le croient les artistes modernes, dit excellemment M. Thogorma {Les Barbares contre Racine, p. 43), les produits immédiats de la sensation, les œuvres d'art vivantes viennent de la méditation lente et de la pensée réfléchie. » Pour nos siècles classiques, remarque M. Seillière iS., p. 189), « l'intuition géniale » ne pouvait être que le « couronnement d'une longue patience » ; pour le romantisme, elle est le « fruit d'une illumination (1) divine purement

(1) C'est aussi à tilrc d' « illumination extatique » que les mystiques épou.sent la fol au mépris des œuvres, « qui sont la

gratuite », surgie de notre temple pnst'veli, pour employer l'image si pittoresque de M. Maeterlinck. Nous sommes entièrement de l'avis de M. Beauduin (1) : « C'est une des plus fâcheuses idolâtries de notre époque que la croj'ance à la ge'nération spontanée du génie (2). » Étrangement indifférents à cet amour-propre personnel qui suit les élaborations heureuses, les coryphées du romantisme, aimant mieux revendiquer leur titre prédestiné de prophètes ou de magiques évocateurs, n'hésitent pas à avouer le quasi-automatisme et la quasi-extériorité de leurs inspirations créatrices, — manifestations à leurs yeux de la faveur mystique dont ils tirent vanité et apparent profit. C'est ainsi que Schopenhauer (S., p. 29) « proclame de bonne foi que les émanations des forces naturelles sont venues se

lente adaptation rationnelle de riionime à son milieu » (S., p. 151) et à l'accomplissement desquelles ils ont si peu d'aptitude.s, celui-ci résultant de la fonjontlion de l'intention im|jérialistp et de la réalité, à la clef de voûte formée par l'élan antagoniste de ces deux torce>:, comme nous l'avons souligné plus haut. Le mystique, privé du sens du réel, projette ses désirs conquérants au hasard de son caprice divinisé, sans s'inquiéter des nombreuses postulations qui retomberont insatisfaites à ses pieds : il aime mieux dispenser sou grain potentiel au petit bonheur que de se mettre en quête pour une boime t'ois d'un terrain à fertilité éprouvée.

(1) In Les Droita du peuple.

(2) « L'artiste, lisons-nous dans Humain, trop humain, sait que son o'uvre n'aura son plein elTet que s'il éveille la croyance à une... miraculeuse soudaineté de production. » Malheureusement, il paraît être bientôt dupe de sa supercherie : il « s'engage de plus en plus dans la vénération des excitations soudaines, ... prend la science en liaiue, devient mobile dans ses tendances comme un primitif, violent et injuste comme un enfant » En fait, sa mentalité est fréquemment superstitieuse : qu'on son^e au crédit accordé parla plupart des écrivains, dans les lictions de leurs récits, aux prophéties, songes, divinations,

f»rémonitions, etc. Notons cependant, pour rester justes, que, orsque la divination est attribuée à des vieillards, leur soidisant intuition peut bien n'être qu'un ellet de l'expérience conservée par la tradition ou individuellement déduite.

placer comme d'elles-mêmes dans sa synthèse, à leur rang de matériaux nécessaires, jusqu'à laisser enfin sans lacune comme sans superfétation l'imposant édifice de son système ». Pareilles confidences de la part de Nietzsche sur la « révélation » de son Zarathustra. Si « toutes les choses qui l'entourent veulent aller vers le Convalescput » après la transe de T Eternel Retour, c'est sans doute que l'auteur se souvient encore de l'impression dominante de sa composition lyrique, impression d'entendre chaque mot comme crié du dehors et de le voir se mettre de lui-même à sa place dans le poème ï parmi les matériaux propices à la construction intellectuelle, obéissants aux souhaits de l'architecte inspiré », ainsi quïl l'écrivait déjà de ses premiers essais (N. R., p. 77), véritable Orphée littéraire, qui, pour bâtir le monument verbal et idéologique de son rêve, n'a pas même besoin d'attirer de la voix ses bénévoles éléments (1)!

« En fait, cette excessive complaisance des phénomènes empressés à seconder nos plus personnels desseins, est le caractère propre du rêve et du mysticisme extatique. C'est le résultat des investigations de nos facultés subconscientes ou sentimentales quand elles sont trop obstinément soustraites au contrôle rectificateur des facultés conscientes, seules dépositaires de l'expérience la plus récente et la plus subtilement dif-

(1) M. F -T. Marinetti nous décrivait ainsi, dans un de ses derniers « manifestes », la transe intuitive et lyrique : « Après plusieurs lieures de travail acliarnc et pénible, l'esprit créateur se délivri' tout à coup du poids de tous les obstacles et devient en quelque sorte la proie d'une étrange spontanéité de conception et d'exécution. La main qui écrit semble se détacher du corps et se prolonger en libertin bien loin du cerveau, qui, lui aussi, en quelque sorte détaché du corps, devenu aérien, regarde de très haut, avec une effrayante lucidité, les phrases inattendues qui sortent de la plume. »

férenciée de l'individu et de l'espèce. Le subconscient se meut alors dans un monde de nuages qu'il façonne de toutes parts à son gré sans y rencontrer de résistances » (iS., p. 29).

Quelquefois cependant, nous l'avons pressenti, Tinspiration du subliminal s'est trouvée assez sublimante pour faire créer à ses fervents une bonne part de la beauté rêvée. Mais l'hypertrophie de certains centres cérébraux a mrme permis à des médiocres la mise au jour de chefs-d'œuvre en une heure d'exaltation intense. La genèse de ces réussites, que nous expliquerons de notre mieux à propos du mysticisme esthétique, est à tel point subconsciente que la satisfaction enthousiaste pourra parfois en être absente, quoiqu'elle sanctionne sur-le-champ bien des à-peu-près, au moment de leur production, et n'apparaître que lors d'une prise de connaissance ultérieure. La psychologie de Lauriers coupés de M. G. Courteline, dont le héros découvre, à chaque lecture^ de nouvelles beautés à son article, est urte jolie satire de cet elfet possible de la production extatique : létonnement de l'auteur devant une œuvre qui lui est incontestablement supérieure, au moins par la magie de l'expression. Or, M. Mariel {op. cit., p. 9) nous prévient que toute œuvre qui littérairement dépasse trop celui qui l'écrivit est, au point de vue moral, fort sujette à caution, et s'il admire Gœlhe sans réserve, c'est que l'Olympien de Weimar n'est nullement dominé par son œuvre.

Quel cas pourront bien faire des valeurs intellectuelles ceux (}ui ne songent mrme pas à revendiquer la paternité de leurs pensées' Leur attitude sera, en général, assez dédaigneuse. Ils feindront même de se boucher les oreilles quand on proférera devant eux les conseils sagaces qu'elles dégagent : « Nous savons bien,

dira M. Marin etti, ce que notre belle et fausse intelligence nous affirme; mais nous ne voulons pas entendre..., car le monde est pourri de sagesse. » Stirner, renchérissant par anticipation sur les plus récentes théories biologiques, qui ne font de l'intelligence raisonnée qu'un simple accident évolutif, conditionné par une certaine instabilité des processus nerveux , salue Taurore prochaine des impulsions irréfléchies chez l'humanité au sortir de « la longue nuit de la pensée » . M. Seilhère nous a révélé encore chez Shopenhauer le dédain mystique de l'intelligence (S., p. 122); c'est au sujet de ce philosophe qu'il remarque (p. 144) : « la régression vers la va&aXdliié prélogique, c'est presque toujours la tendance que l'on découvre au fond du mysticisme... romantique '', et c'est encore à propos du métaphysicien inspiré qu'il nous rappelle 1' « antique apothéose mystique de l'insensé » {S., p. 82). Fourier anathématisait la raison comme « ennemie de Dieu » (M. R., p. 65).

Et cependant, voici que sans aller, à l'instar de M. Divoire, jusqu'à vénérer l'intelligence (conçue plutôt comme entité que comme faculté méthodique expérimentale; au point de faire de l'ignorance une faute^ voici (S., p. 174) que les dispositions du philosophe de la Volonté deviennent hésitantes et très variables à l'égard de cette faculté, au point d'aboutir à sa réhabilitation avec l'apothéose du « génie » . Que signifient ces palinodies et ces concessions imparfaites?

c) Mimétisme rationnel.

De même que la raison nous semble se former de l'enregistrement des plus heureux résultats des tâton-

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nements mystiques, il y a toujours — ou il reste — un peu de raison embryonnaire — ou résiduelle — au sein des mysticismes les plus grossiers — ou les plus dégradés. Voilà pourquoi parmi les régressives mentalités romantiques, « l'intellect ne se laisse pas déposséder sans résistance de son empire (1) » ou que, du moins, ces mentalités, pressentant vaguement la suprématie rationnelle, manifestent des regrets intermittents à l'égard de la sagesse expérimentale et feignent souvent d'être encore sous son inspiration directe. « Incapables de réaliser l'acte raisonnable, ces impulsifs en conservent, du moins, le respect et en emploient le nom (2) afin de farder à leurs propres yeux les fantaisies de leur instinct. Supercherie le plus souvent involontaire, mais qui ne s'en montre pas moins capable d'embarrasser parfois un critique averti, et à plus forte raison d'en imposer au vulgaire. Le sophisme est, en effet, une ressource suprême à ces déserteurs du camp de la raison qui voudraient continuer de porter par fraude un uniforme dont les couleurs restent honorables aux yeux de l'humanité saine » {M. R., p. x).

C'est ainsi que, désireux de légitimer « ses rêveries de mystique ou ses fantaisies d'égotiste (3) », le romantique emploie dans ses revendications la « terminologie rationnelle », le « vocabulaire de la raison

(1) Analyse df'jà citée de M, Lichtenlierger.

(2) Dans" le roman de M. Saint-Maurice cité d(^jà. un fanatique de la race tient les propos suivants, assez sages, du reste, indépendammunt de l'applicatidn intéressée qui leur est donnée, à son fils épris d'une |olie i]uarteronni' : « Les mariages qu'on appeilii (le raison... fournissent généralement à la longue, par cela même qu'ils sont rationnels, une plus grande somme de bonheur que les unions d'apparence séduisante » (p. 11).

(3) Licbtenberger.

— et même à l'occasion le langage de la vertu » {M. R., p. X, xi). Cette propension est assez active pour prendre parfois les allures encore plus suspectes de la manie raisonnante (/.,. p. 224), — à moins que, son usure psychique étant plus profonde, le romantique sombre dans r « inertie béate » (N. R.j, p. 334) d'un Tolstoï ou le quasi-quiétisme intellectuel d'un Rousseau vieilli (p. 324), ne tentant plus de faire les raisonnements qui l'ont conduit à la conviction jadis. De là ce luxe inouï de considérants logiques et de copieuses gloses destiné à justifier les aberrations de certains peintres contemporains — et qui rappelle tant la ratiocination des originaux ou la pudeur d'explication qui s'empare des pithiatiques au réveil de l'hypnose, — car bien des points communs autorisent ce rapprochement entre les échappés des vertiges de l'extase et ceux de la transe somnambulique.

S'il fallait citer quelques traits de ces falsifications rationnelles, nous pourrions invoquer l'exemple si fréquent de ces mystiques passionnels toujours prêts à faire valoir les dangers de la chasteté. Mais il est une forme autrement insidieuse de romantisme moral pseudo-rationnel (/. I., p. 188) : C'est celle qui a eu l'audace d'emprunter non seulement le nom, mais encore tout l'extérieur de la philosophie rationnelle, dont elle n"a que la maladresse d'exagérer l'apparat : nous voulons parler du rationalisme. Il faut bien se garder en effet de confondre la froide et hiératique idole de ce dogme avec la raison en mouvement, telle que nous l'avons définie ou la définirons mieux encore. Le rationalisme a été un des plus adroits trompe-l'œil de cette supercherie mimétique habituelle aux néomystiques de notre temps; à tel point que, sur sa foi,

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un penseur aussi clairvoyant que Tainc a pu prendre pour classique (/. /., p. 191) l'attitude d'esprit du dix-huitième Siècle finissant, gros de tous les excès révolutionnaires. Enfin^ i'affinnation de la bonté naturelle, cette formule capitale du mysticisme romantique, n'est guère à nos yeux qu'un essai de rationalisation pour expliquer son recours à Tinstinct (1).

(1) Nous sommes peut-être sévères pour ces velléités rationnelles chez le romantique — en qui elles ne sont qu'une survivance, à demi frauduleuse et à demi nostalgique, d'une supériorité ruince. Mais nous ne pourrions qu'encourager chez des mysliques moins civilisés ces ébauches d'orientation expérimentale, qui les guideraient vers des accès de plus en plus sûrs aux faites de la puissance. Et, à vrai dire, tous les mysticismes primordiaux semblent déjà s'aimanter vers le pôle rationnel : il y a comme un rêve de simili-contrat chez le prélogique qui croit les pouvoirs alliés « int(''ress<'!i à soutenir son individualisme sans frein » {M. R , p. x). Le but le plus empressé de tous les mystiques actifs est de fonder une religion nouvelle et d'assurer la rédem|)tion du monde : pressentiraientils obscurément qu'il importe de cristalliser leurs élans conquérants en dogmes aux cadres solides et qu'on no fait guère son salut tout seul? Ou plutôt, n'est-ce pas là un expidicnl ■ultra-conscienl de se faire des adeptes et des collaboi-aleurs précieux? Prétendre aux faveurs célestes pour autrui, tel Gœthe convaincu que Dieu a mis une parcelle rie son amour au fond de tous les êtres, ou s'olTrir pour racheter ses lautes, n'est-ce pas se faire un avisé banquier de puissance et accroître ainsi son crédit impérialiste?

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