Les quatre grandes branches
A la suggestion du subconscient souverain, le romantique divinise ses plus impérieuses tendances. M. Seillière nous a donné (/. I., p. 112j une nomenclature des principales idoles de la vénération néomystique chez quelques penseurs du dernier siècle : ce furent successivement : le Devoir pour Kant, le Savoir pour Fichte, Tlntelligence pour Hegel^ l'Instinct pour Schopenhauer, l'E^/i^rpour H8eckel,le Génie pour Nietzsche. Mais cette énumération des incarnations théologiques de la puissance n'est nullement limitative : si on tenait à vérifier Teffectif de la croisade romantique, en distinguant les adhérents par leur nuance confessionnelle, on en trouverait d'abord un très grand nombre qui, sur leurs étendards fantaisistes et bariolés, arborent encore les couleurs évangéliques : le principal mysticisme romantique est, « avant tout autre, le mysticisme chrétien émancipé du contrôle ecclésiastique » (S., p. llOj, quoique, à vrai dire, ici chacun se fasse le sien et quïl ne soit guère, nous l'avons vu, que le père de tous les autres. On pourrait également, si on envisageait leurs dithyrambiques et pseudo-stoïques déclamations sur l'utilité de la dou-
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leur, relever chez Schopenhauer (S., p. 148) et chez Nietzsche un mysticisme de la souffrance. Chaque jour, il se crée de nouvelles formules de ce genre. C'est ainsi que M. Seillière a signalé le mysticisme de la couleur, qui sévit au sein de quelques écoles picturales récentes.
Cependant on peut distinguer, parmi tous ces engouements d'une heure ou d'un groupe très limité, quatre grandes disciplines auxquelles se sont ralliés les représentants les plus en vue des générations romantiques du dernier siècle et dont ils ont plus ou moins exalté les thèmes fondamentaux : ce sont le mysticisme racial, le mysticisme esthétique, le mysticisme passionnel et le mysticisme social. Elles présentent, en effet, en elles-mêmes ou dans leurs subdivisions, toute une série de nuances conquérantes susceptibles de s'assortir aisément avec la plupart des caprices pittoresques du pouvoir et de satisfaire beaucoup de goûts mystiques. C'est ainsi que les premières manifestent plus d'orgueil et affectent une teinte plus idéale, tandis que les deux autres semblent viser des résultats plus positifs et plus immédiats.
Issues d'une même tendance fondamentale et d'une même conception impérialiste profonde, ces diverses formes, quoique susceptibles d'entrer en lutte intestine, s'associent assez facilement pour les besoins de leurs causes; de même qu'elles peuvent se spécialiser sans limite, elles sont capables de substitution protéiste : l'aryanisme, par exemple, aura bien peu à faire pour devenir germanisme.
M. Seillière fait ressortir notamment {N. R., p. vu) les affinités spéciales qui existent entre elles, deux à deux : de la première avec la quatrième et de la
deuxième avec la troisième. Le mysticisme esthe'tique et le mysticisme passionnel, en effet, sont beaucoup plus nettement individuels, tandis que ceux de la race et de la classe sociale ne peuvent guère s'appuyer que sur des collaborations de groupe. Nous ne serons donc pas étonnés de constater l'étroite union de ces deux derniers. C'est ainsi que, si Gobineau et M. H. -St. Chamberlain méprisent l'idéal démocratique, M. de Lapouge (iV. R., p. 43) le prend assez en considération pour vouloir l'utiliser en vue de la prépondérance aryenne, et que le docteur Woltmann et M. Reimer voient volontiers dans les aspirations du prolétariat l'impulsion généreuse du sang noble. (Un personnage de M. Saint-Maurice {op. cit.) déplore, en revanche, « la législation criminelle qui confère des droits égaux à ceux des colons à leurs anciens esclaves et leurs bâtards » .)
Il arrive parfois cependant que le mysticisme social, se souvenant de leur parenté originaire et de leur avidité commune de tempérament, fraternise avec le mysticisme passionnel, tout comme celui de la race peut sympathiser avec celui de la beauté. Ils semblent presque concorder tous quatre dans les conceptions de V Euxjénique d'un Lapouge, si fervent admirateur de don Juan, ou du Géniteur d'un Fourier. Nous verrons, du reste, comment, après la théorie mélanienne de l'art émise par Gobineau, M. Ph. Lebesgue fait de la vocation artistique le privilège des métis, nostalgiques de l'irréalisable puis.sance de leurs ancêtres blancs. C'est ainsi que l'impérialisme de race, en se teintant de passion sexuelle, dégagerait le mysticisme esthétique.
Nous allons examiner brièvement deux de ces formes du mysticisme romantique, nous réservant
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d'insister un peu plus sur les deux autres, dont la discussion paraît être davantage à l'ordre du jour des spéculations actuelles.