Le mysticisme de la race
Le postulat fondamental des mystiques de la race est ainsi formulé par M. Seillière : « l'homme de ma nation, de mon sang, est, par privilège, rallié de Dieu; par suite, il est prédestiné à exercer l'empire et il réclame à bon droit la puissance sur ceux qui se prétendent indûment ses semblables » (S., p. 202; JV. /i., iv). L'impérialisme racial n'est en effet qu'un cas de ce désir de supériorité, source de cette dédaigneuse prérogative familière à « toute aristocratie de considérer comme d^une espèce différente de la sienne les êtres qui lui semblent trop au-dessous d'elle-même » (S., p. 193). Pour les Arians de Gobineau, « tout être étranger à leur race est un monstre, n'ayant de notre espèce que la ressemblance » {G., p. 246). Aux yeux des parents du héros de M. Saint-Maurice (op. cit.), comme à ceux de Mme Gertrude Atherton (/. /., p. 34), dont le roman ethnique est analysé dans l'Introduction à la philosophie de l'Impérialisme, « les nègres sont une race inférieure, presque bestiale ».
Sur des êtres si notoirement vils, le représentant de la race élue s'arroge sans délai un droit de domination coercitive : « Il faut un joug à cet amas de métis, » disait Gobineau des peuplades sud-américaines {M. R., p. 346; G., p. 136; — (et un Cecil Rhodes n'aurait sans doute pas désapprouvé cette conception à l'égard des Africains).
Le premier volume de la Philosopliii' de l'Impérialisme a été consacré à l'analyse et à l'exégèse impérialiste des principaux écrits du célèbre comte — célèbre surtout, comme on sait, du jour où ses vues spéculatives parurent susceptibles de servir les ambitions de l'Allemagne pangermanique — et à sa philosophie aryaniste de l'histoire, philosophie, qui, « partie du féodalisme du dix-huitième Siècle », s'étant appuyée sur le germanisme au début du dix-neuvième Siècle, et parée par la suite d'un prestige oriental, « attribue les acquisitions morales et matérielles de l'humanité à rinflûence à peu près exclusive de la race aryenne » {G., p. i). I Son corollaire, si l'on transporte dans l'avenir probable les conclusions sorties dune telle conception du passé, c'est l'empire du monde promis à l'Aryen » (Idem), tel qu'il nous est défini — assez vaguement, du reste, — par son apologiste. Pour celui-ci, trois races fondamentales se partagent à l'origine l'occupation du globe : la noire, médiocre et passionnée; la jaune, étroitement utilitaire; la blanche, supérieure en intelligence et juste milieu moral entre ses deux congénères spécifiques; et c'est de l'entrée en campagne de celle-ci contre les deux autres et des dégradants mélanges qui succédèrent à cette épopée que résultent tous les événements de l'histoire (1).
(1) Ces considérations pourraient paraître dénuées de tout intérêt actuel. Mais les guerres de race se continuent, plus ou moins à découvert, dans notre Europe moderne; en tous cas, dans les pays neufs, elles sont restées tout aussi ardentes qu'aux époques héroïques : « Sous couleur de simple contlit politique, nous dit M. Saint-Maurice, c'était bien une véritable guerre de races que les élections législatives déchaînaient sur la Martinique, rme guerre implacable de dépoisession et d'éviction, où ceux qui. hier encore, parlaient le plus haut de fraternité et de charité humaine, se montraient les plus aggressils et les plus haineux. » Le suprême argument adressé aux nègres
M. Seillière a trop définitivement traité tous ces points pour que nous nous y appesantissions. Qu'il nous suffise de noter que l'auteur de l'Essai sur l'inpfjnlité des races a eu de nombreux continuateurs et qu'à défaut de la renommée dont il se croyait digne, il eut la satisfaction de rencontrer de son vivant plusieurs esprits remarquables qui adhérèrent plus ou moins étroitement à l'évangile de la race. Il pouvait déjà trouver les idées qui lui étaient chères chez quelques devanciers célèbres : citons parmi les uns et les autres Leibniz. Boulainvilliers, Mably, Klopstock, Herder, Fichte, Hegel, Wagner et notre Renan d'avant 1870.
De nos jours, 1 idée de suprématie ethnique a été représentée par deux grands noms : M. H. St. Chamberlain et Cecil Rhodes. Les Assises du dix-neuvième Siècle du premier sont comme la métaphysique de l'impérialisme germaniste (1; (/. L, p. 73). Le pnnbritannisme, à la réalisation duquel Cecil Rhodes a voué sa carrière, est bien issu d"un impérialisme de race, réservant à la race anglo-saxonne, alliée de Dieu, le privilège de régir le monde, surtout les races de couleur, et cela poui leur bien. Pour lui, the tvliite man's burden, selon la formule de Kipling. En outre, I^es Mystiques du néo-romantisme nous ont donné un fort substantiel aperçu des théories de M. Reiraer et du docteur Woltmann.
par le candidat de leur couleur dans son manifeste de la dernière heure, faisant fi désormais de toute dissimulation, se termine par : « J'ai la même peau que vous! »
(1) Un apologiste anonyme qui s'est inspiré de cet ouvrage ne semble pas loin de faire de la « culture » germanique une sorte de « grâce sanctifiante » (/. /., p. 79). Nous lui préférons comme beaucoup plus rationnelle la conception de M. de Gaultier (op. cit.. p. 79-183), qui, s'inspirant de Nietzsclie, tout en le rectifiant, en fait « un pouvoir de réaction propie en vertu duquel un organisme (ethnique) ramène à soi toutes les choses par lesquelles il s'est d'abord laissé envahir ».
RAMIFICATIONS ROiMANTIQUES 139
Chez nous, il est curieux de voir, après Gobineau, un autre « admirateur mystique des capacités de la race blonde «, M. G. Vacher de Lapouge, favoriser involontairement les prétentions pangermanistes en leur fournissant des arguments de choix. Pour cet auteur, il existe deux races : Taryenne (ou celle de Vhomo europaeus), conquérante, à la volonté lucide, logique seulement au besoin, indépendante, avide de progrès, prédestinée au commandement, — et la race celte ou alpine, médiocre, prudente, pénétrée de bon sens, vouée aux besognes viles, — pour s'en tenir momentanément aux qualités psychiques et morales, selon la prudente dialectique gobiniste.
Tels sont les principaux théoriciens de l'impérialisme de race; mais combien d'autres tempéraments mystiques ont sacrifié pour une heure à ses entraînantes convictions. Il y a bien un peu de préjugé lignager dans ces quelques lignes sur Eugénie de Guérin de Barbey d'Aurevilly, proclamant l'influence indélébile de l'origine nobiliaire supérieure au sentiment chrétien (1) et vantant la « qualité morale de la noblesse de sang et de race... qui fait se ressembler en tous points la femme la plus répandue dans le monde élégant et la pauvre fille qui n'a jamais quitté la tourelle de son château de province. La patricienne est encore plus forte que la chrétienne, et tout le ciel descendu dans le cœur d'une femme
(1) « Ils sont donc très forts et envaliisseurs les préjugés fratricides, fera dire M. Saint-Maurice dans son roman sur r « antagonisme de race qui excite tant do passions à la Martinique », à propos des religieuses si sévères pour la quarteronne qui ose prétendre épouser le blanc qu'elle aime, « pour s'être infiltrés jusque chez ces saintes filles, distributrices de la charité chrétienne à travers le monde! » {Op. cit., p. 35.)
n"efface pas Taristocratie puisée aux mamelles de sa mère. »
Parmi les repre'sentants les plus justement remarqués de notre génération pensante^ nous voyions récemment M. Lebesgue (op. cit.), dont nous avons déjà invoqué plusieurs fois les vues pénétrantes, se réclamer de Gobineau : il est persuadé « que le ferment volontaire qui détermine l'éclosion et la survie de toute civilisation a été fourni à toute époque par une race unique, celle des Blonds d'Europe (Gaulois, Germains ou Normands, indifféremment pour lui). Ce sont eux qui représentent l'esprit de conquête et d'aventure héroïque... Ils opposent leur volonté de force au non-agir voluptueux des peuples bruns, épris de jouissance et de repos. »
A titre d'illustration littéraire, citons, à part les romans déjà mentionnés, celui de M. Ch. Le Goffic, Morr/ane, avec sa séduisante tbèse panceltique. Mais les héros du livre de M. Saint-Maurice sont surtout curieux par leur appréhension de * dérogation ethnique » (p. 61) : une ancienne alliance juive dans la famille d'une jeune personne qu'on propose en mariage à leur fds suffit seule pour faire hésiter ces puritains de la race^ alors même que ce mariage doit conjurer un grave péril financier. Qu'on nous permette de citer encore une page de cet ouvrage, ne serait-ce que pour donner une idée du ton dinvective familier à un passionné adversaire des gens de couleur — et aussi pour nous faire pressentir un possiltle impérialisme mélanien en réplique à l'impérialisme blanc :
« ... Un troupeau de négraille, 150 000 individus, ne différant du chimpanzé que par le moindre développement du système pileux, des moitié-enfants ou des
demi-singes... A leur tête, 50 000 mulâtres, ne valant guère mieux... comme qualite's intellectuelles, mais se croyant aptes à tout, ambitionnant tout..., à la fois arrogants et lâches, agressifs et rampants, la peau huileuse et l'âme jaune, participant du Chinois et du serpent. Ils se sont syndique's en une caste privilégiée, qui, sous prétexte d'idées radicales,... veut mettre la main sur tout, nous chasser les uns après les autres de toutes les assemblées élues. Ils ne cachent même plus leurs visées; la caste s'intitule « parti des évictionnistes », le parti qui évincera les blancs. Elle créera... une « République des gens de couleur » qui... s'émancipera, le jour venu, pour faire admirer à l'univers ce que peut le génie administratif de la race métisse. En face de cette aristocratie jaune, qui tend à entraîner contre nous les brebis noires, nous sommes 10 000 békés (blancs purs) qui ne nous défendons plus que par la force des capitaux et de l'initiative privée, par le prestige des fortunes conquises..., port de combat pour la suprématie de Télément blanc. »
A vrai dire, la supériorité de la race blanche est suffisamment établie pour que les autres races elles-mêmes s'empressent de la reconnaître le plus souvent (1).
Chez M. Saint-Maurice, quoique prétentieusement convaincu des vertus miraculeuses du métissage bien sélectionné, qui apporterait à la race pure l'infusion
(1) Même chez les populations de notre Midi, le préjugé de la race blonde est assez en vogue pour que les autochtones à épiderme clair atl'ectent un certain mépris pour les bruns — sans que ceux-ci d'ailleurs prote.stent catgoriquement, se contentant de répondre simplement par un dicton qu'on pourrait paraphraser ainsi : « La peau blanche est plus belle, mais la brune recouvre une physiologie meilleure. »
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d'un sang nouveau {op. ci<. p. 17), un mulâtre instruit s'incline volontiers devant les qualités éminentes du blanc — en face de qui le nègre, pour sa part, est invinciblement porté à « exprimer la sujétion » (p. 7).
Seulement, le blanc avisé ne doit pas abuser de cette situation : sa domination pour être durable doit devenir plus tutélaire qu'oppressive, et nous ne pouvons sur ce point que souscrire aux sages propos de M. Saint-Maurice : « Que le nègre ne fût qu'un frère de mentalité inférieure, nul ne le contestait. En ce cas le rôle de l'aîné, de celui qu'avaient affiné dans l'esprit et dans le sentiment tant de civilisations successives, n'était-il point de guider pas à pas le cadet retardataire, et cependant perfectible, de lui montrer sans cesse l'étape nouvelle vers le degré moral supérieur? » Tandis que « l'outrance de l'ostracisme » par les blancs à rencontre des descendants de leurs plaisirs illicites « ne laissait point de doutes sur l'issue du duel de races... Les grands colons constitués en une aristocratie intraitable subiraient le sort des nobles de 89. Ils seraient débordés par la force d'un courant que certaines concessions faites à temps eussent suffi à endiguer. »
Une telle acception foncière de l'impérialisme blanc, malgré les revendications de fraternité humaine qu'elle contient, et que bien des fervents aryens ne pourront jamais souffrir, par les races de couleur, nous fait pressentir que le mysticisme qui le pare n'est pas un vain préjugé et que ses prétentions reposent sur quelques réalités. Mais si nous passons maintenant aux diverses familles blanches, après tant de croisements et de mélanges, à quels signes discerner physiquement les représentants authentiques de la race dominatrice? Les nuances d'épiderme et d'iris et les courbures des
nez ont valu trop d'insuccès au docteur Woltmann pour que nous nous en rapportions à leur observation. Quant à la crâniométrie^ elle donne des résultats si incertains et si incohérents que nous ne pouvons nous en remettre à ses décisions sans appel : la plupart des anthropologues aryanistes contemporains veulent la race noble dohjchocéphale, mais sans parler de beaucoup de leurs devanciers, Schopenhauer {S., p. 489) affirmait la braclii/céphalie nécessaire à Thomme de génie. Il est vrai que, sans doute, le philosophe est d'une compétence contestable en pareil sujet (1).
Ces réserves faites pour ce qui a trait à la race blanche, empressons-nous de reconnaître que l'écart morphologique, l'antipathie entre races et la domination des unes par les autres pourraient bien correspondre à une différence venue de fort loin, puisque ces phénomènes sont susceptibles d'une explication chimique : d'après Armand Gauthier (2) dans le Mécanisme de la variation des races, la différence de celles-ci vient de la différence des organes — qui ne diffèrent que par la composition de leurs tissus — qui ne sont différenciés que par leurs éléments histologiques et la variation de leur protoplasma. D'après M. Jean Finot (3), les bruns seraient des potassiques, et chez les blonds la silice dominerait.
(1) Il a prouvé son étroitesse de vue raciale, lorsque dans sa Mélajihysique de l'amour il a donné une version des affinités éroliques qui tendrait à ramener toute l'humanité vers un type moyen idéal et « neutralisé ». L'observation dément ses considérations par trop >implistes : il est inexact que les hommes trapus recherchent fatalement les femmes sveltes : hommes et femmes élancés semblent, au contraire, avoir beaucoup de penchant les uns pour les autres C'est que, selon les données de certains anthropologistes. il doit exister au moins deu.v types indo-européens : h> trapu et le svelte.
(2) Analyse de M. Binet-Sanglé, op. cit., p. 146.
(3) Philosophie de la loïKjévité.
Les idées de Spencer, de Delage et de M. Le Dantec, corroborées par les travaux de Schwon et de M. Leduc, expliqueraient ces affinités et ces répulsions étranges entre les races, et, si on voulait les suivre jusqu'au bout, il faudrait bien, en effet, que certains peuples s'en asservissent d'autres, tout comme certains atomes en retiennent d'autres dans leur sphère d'attraction.
Et cependant, cet impérialisme basé sur des fondements si profonds, de l'aveu de presque tous ses théoriciens et même de ses prophètes, est menacé d'un continuel péril : la passion amoureuse est le ver rongeur qui le travaille et en ruine souvent l'imposant édifice. Gobineau a agité devant nous l'épouvantait du mélange et nous a annoncé que la race pure finirait par s'engloutir dans le métissage le plus abject. Il nous a dénoncé maintes fois 1' î attrait pernicieux que la chair colorée semble exercer sur les sens de l'homme blanc » (G., p. 52) et la « terrible faiblesse de celui-ci pour la femme de couleur (1) » (p. 223).
« Les vainqueurs furent vaincus par leur propre faiblesse... Leurs rigides règlements de caste furent une barrière insuffisante aux entraînements sensuels des individus; les maîtres s'abaissèrent par la mésalliance, en relevant d'autant plus la valeur de leurs anciens esclaves » {G., p. xli). Pareilles remarques chez M. Saint-Maurice : ici, agents du principe de dissolution racique, les femmes noires semblent s'évertuer à attirer les blancs dans l'abîme dégradant de la mélani-
(1) Les représentants plus ou moins mélanisés du sexe fort ne sont pas. du reste, a l'iibri du pencliant réciproque : « Malgré avanies et injures, dit un mulâtre du roman de M. Saint-Maurice, nous persistons à désirer éperdument la blanche orgueilleuse, que nous voyons en rêve, comme le musulman voit la houri » (p. 36).
sation. C'est pourquoi sans doute, ici. comme dans le roman ethnique analysé par M. Seillière, aux yeux des blancs encore purs — de sang et de passion — la crainte prophylactique à l'égard de l'intégrité de la race se développe en hantise du métissage au point de leur faire considérer que « plus le mélange de sang noir est dissimulé dans un être humain, pire cela est " (/. /., p. 40). Enfin, M. Lebesgue ajoute au passage, cité tantôt, relatif à la supériorité potentielle des blancs : * Mais la femme brune tente leur songe ardent. Et voici que le tempérament artistique éclôt chez les descendants métis possédés de l'idée,, dont on ne réalise que les simulacres. Avides de prestiges... à cause de leurs désirs non sanctionnés de réelle vigueur, et d'ailleurs trop prompts à se désabuser... ils refusent de continuer les gestes coutumiers, à cause de la lutte racique qui se perpétue au. sein d'eux-mêmes. »
Si on admet la théorie de M. A. Gautier, on peut dire que, les impérialismes protoplasmiques étant neutralisés par le métissage, et dépourvus en conséquence de la potentialité du désir, principe de tout essor, les systèmes nerveux supérieurs, qui centralisent leurs tendances conquérantes, les orientent dès lors vers un but nouveau et se forgent un idéal capable de stimuler leur foncier besoin d'expansion.