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Impérialisme sexuel et mijsticisme passionnel

Tout cela ne nous indique-t-il pas que l'impérialisme comprimé d'une race mise en infériorité peut rejaillir en mille impérialismes d'ordre erotique et que les femmes des peuplades domptées par le glaive pourront

être les plus terribles vengeresses de leurs guerriers? Sous le feint abandon de la passion, qui les dupera parfois elles-mêmes, mais qui ne rendra que plus insidieuse alors leur secrète ardeur de revanche et d'exhaussement et en augmentera ainsi les chances de succès, elles seront doublement animées contre les envahisseurs, en tant que vaincues et en tant que femmes.

Ce n'est pas, en effet, une invention littéraire que la lutte hégémonique des sexes : « il en est d'eux comme des races. » nous dit M. Saint-Maurice. Et Mme de Bézobrazow le sait bien avec sa thèse du féminisme-spiritualiste, qui, sous prétexte de tradition antique, voudrait réinstaurer cette forme du triomphe féminin dans la préhistoire, le matritirchat, et le savent bien aussi les suffragettes, quoique elles réduisent en apparence leur rêve de puissance à la convoitise du bulletin de vote, et les mysogines le savent enfin, qui, tels Schopenhauer et Nietzsche, stigmatisent « Vavide amour sexuel » (Nietzsche, Corr. \\, p. 469), — à la faveur duquel tant de concessions sont arrachées ou d'énergies ruinées, — ou, comme M. Marinetti, font de la haine de la femme <r la condition essentielle pour l'existence du héros moderne » .

Épouvantail d'ascète, au surplus! Le rôle actif de la domination amoureuse semble plutôt appartenir au sexe masculin. M. Seillière l'a fait remarquer (iV. R., p. ix), on ne trouve pas de conception d'un prototype femme attirant et fatal opposable à celui de don Juan. Et quelle vocation plus impérialiste que \edon-junnisme qui permet de régner par le charme physique et la séduction, ces armes subtiles, sur des volontés entièrement à votre dévotion?

Naturellement, cette nouvelle forme du désir de

puissance, ce règne de l'amant, dégage aussi son mysticisme : c'est celui de la virilité, exposé par Otto Weininger (/. /., p. 227). Cette viril lU', source de tout bien, en antagonisme avec le principe délétère de la féminité^ ne réside d'ailleurs pas exclusivement chez l'homme : chaque être humain contient une certaine proportion de ces deux éléments, et c'est la prépondérance de l'un ou de l'autre qui décide de la valeur morale du sujet. Mme Valentine de Saint-Point reprenait hier sous le jour futuriste cette thèse de la virilité des femmes. Maintenant, comme l'élément viril domine, malgré tout, chez le sexe masculin, on peut se demander si le devoir des hommes qui en détiennent une part supérieure à la moyenne est de se pseudo-sacrifier, le don-juanisme ayant été défini une « contrefaçon du sacrifice », pour neutraliser la féminité humaine par des conquêtes assimilatrices ou l'influence héréditaire, ou bien d'éviter, afin de sauvegarder ce précieux talisman moral, tout rapport avec des partenaires qui ne pourraient que l'en dépouiller partiellement, à moins que ces deux principes restent incommunicables et que leur révélation ne doive rien changer aux relations des sexes.

Des persuasions de cette sorte sont donc tout aussi capables de faire des ascètes craintifs que des séducteurs, qu'enflamme la noblesse de leur rôle: il est à prévoir cependant que de tels ascètes finiront par passer dans le camp de ces derniers, car la passion amoureuse peut parfaitement arriver à s'exalter par ce détour : on sait avec quelle force les névropathes mystiques finissent par désirer les choses redoutées (1).

(1) Cf. notre Nietzsche décadent, p. 22.

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On sait, d'autre part, combien leurs désirs, qu'ils soient spontanés ou résultent de la réaction appréhensive, se parent vite d'une tln'ologie d'emprunt : de là naît le mysticisme passionnel proprement dit.

ï Le mysticisme passionnel fait de l'impulsion sexuelle en notre àme la voix d'un Dieu, qui commanderait à sa créature d'en suivre sans autre examen les capricieuses suggestions — à l'inverse du christianisme dont l'enseignement a rendu le plus souvent le démon responsable de semblables conseils. » Remarquons en passant que, ce faisant, le christianisme a agi dans le sens du progrès moral, ainsi que s'empresse de le reconnaître M. Dùrckheim (1) : " Ce n'est certes pas sans cause qu'une religion aussi répandue que le catholicisme a formellement mis l'acte sexuel en dehors de la morale, s'il n'a pas la famille pour fin... Un sentiment comme celui-là, dont dépendent tant d'usages et d'institutions qui se retrouvent chez tous les peuples européens, est trop général pour qu'on puisse y voir un phénomène morbide, dû à je ne sais quelles aberrations mystiques. Il est plus naturel de supposer que la nature anormale de la vie sexuelle s'est réellement accentuée, que la divergence entre ce qu'on pourrait appeler l'état d'esprit conjugal et l'état d'esprit domestique est devenue plus marquée. La cause en est peut-être que la sensualité sexuelle s'est développée, alors que la vie morale... tend de plus en plus à exclure tout élément passionnel. i> Dans son insurrection contre la tradition chrétienne et contre sa sévère proscription amoureuse, le romantisme a prétendu libérer la passion et lui rendre sa royauté primitive. Et voilà la cause certaine

(1) Cit. Davy, op. cit., p. I3b.

de « cette versatilité maladive...^ fléau des amours contemporaines » {I. I., p. 175) qui fera trouver ^ si lourde aux épaules romantiques la discipline du mariage » (/. /.^ p. 167).

Amor spiral ubi vult : Combien de paraphrases insidieuses de cette formule ne lisons-nous pas dans les romans en vogue? « C'est l'amour qui le veut! » s'écrient les amants^ quand aux heures d'extase sensuelle, découvrant réciproquement chez leur partenaire une beauté fatale, due à l'animation du visage adoré et à leur propre exaltation, ils croient — tout à la fois — entendre au fond d'eux-mêmes la voix souveraine de la passion affirmant ses droits sacrés et lire la volonté divine dans les yeux l'un de l'autre. Faut-il remarquer avec M. SeilUère que, par une de ces supercheries familières à leurs congénères, les » éloquents sophistes » de cette thèse mystique profitent volontiers de la très large signification du mot d'amour pour fondre leur impulsion passionnelle dans l'ensemble de la tendance beaucoup « moins égoïste en apparence » que décore ce nom dans son acception humanitaire ou religieuse (Ij?

Moins rouée séductrice, ainsi que nous l'avons dit, plus instinctive et plus romantique, la femme surtout semble vouée au mysticisme passionnel {N. R., p. ix). Aussi est-ce deux femmes qui nous en fournissent les deux plus magnifiques exemples : Julie de Lespinasse (/. /., p. 182), dont nous avons déjà parlé, et George Sand, à qui « la divinisation des passions de l'amour », complaisamment évoquée chez son Jacques, persuade qu'il convient d'être volage pour plaire à Dieu.

(1) Cf. N. R., p. 361.

Mais il est bien des romantiques du sexe fort qui ont embrassé la foi passionnelle. Buoz vieilli, qui, « dans le rêve et l'extase, » discerne la volonté de Uieu sous le soudain enivrement que suscita en ses sens glacés la jeune beauté de Ruth, a été l'ancêtre biblique des mystiques passionnels. Jean Lombard, dans L'Ajjonie, prétend que tel était le sentiment général qui présidait aux épanchements, parfois assez sensuels, des chrétiens primitifs. Il subsiste encore «hez les chefs doukhobors (iV. R.,^. 338). Pour Fourier, l'amour ne peut être que « justice et vœu de Dieu « (M. R., p. 90j. Gœthe fut bien un adhérent de ce profane évangile, qui, à propos de l'amour, a décrit cette extase comblée, « ce désir de s'abandonner par une libre reconnaissance à un être flus haut, plus pur, ignoré, qui nous mette sur les traces de l'éternel inconnu ». 11 eut volontiers^ du reste, adoré dans la femme la beauté, source de toute vertu : « Le féminin éternel nous hausse jusqu'au ciel, telle est la phrase ultime, nous dit M. Mariel (op. cit., p. 23) qui résume le Second Faust et semble condenser la pensée mystique de Gœthe au sujet de l'amour. » Depuis, nous avons eu l'étrange religion de la femme qui se mêla au dogme comtiste, après que le fondateur de la doctrine se fut épris de Glotilde de Vaux.

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