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Le mysticisme esthétique

Le Mal romantique est consacré à l'examen des thèses également marquantes émises par les porte-paroles des deux formes les plus répandues de la tendance romantique : Charles Fourier « incarne l'impérialisme irrationnel des plus pauvres avec son mysticisme social, sa haine de l'ordre présent, sa foi dans lexcellence de la nature humaine, son espérance dans lavènement d'un âge d''or où tous les hommes jouiront du confort matériel et vivront heureux (1) ». Stendhal « représente le dilettantisme des favorisés de la fortune, avec son mysticisme esthétique, son antipathie pour les préjugés moraux qui entravent la libre expansion du moi, son aspiration passionnée vers l'eurythmie, vers la vie en beauté » (ibid.).

Essayons pour notre part de saisir les traits les plus expressifs de ces deux impérialismes également impatients.

a) Les religions esthétiques.

Nous avons déjà pressenti la tonalité mystique souvent affectée par l'art; mais voici des données plus

(1) Anal, de M. Lichtenberger, op

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convaincantes : « Le mysticisme esthétique (celui que le mot de romantisme évoque le plus naturellement dans l'esprit des Français cultivés ) affirme que l'homme de génie, l'artiste ou le poète capables de créer le beau sont par droit de naissance les alliés de Dieu, doués par lui du privilège de bonté naturelle, ses prophètes et ses représentants de choix sur la terre (\) » {N. R., p. iv;. « Notons dès à présent, ajoute M. Seillière, que la religion de la beauté peut être assez facilement reliée à celle de la raison (conçue comme le fruit de l'expérience des âges ) et par là devenir une source précieuse de progrès moral et social, si la beauté est assimilée à Vordie sagace et à la proportion réfléchie. Mais le mj-sticisme romantique tend à définir la beauté comme l'expression de l'instinct et de la nature, puisqu'il la considère comme un don direct et gratuit d'une divinité alliée. » (Cf. 3/. i?., p. 254. )

Remarquons que cette interprétation de leurs privilèges lyriques par nos contemporains est assez outrecuidante, si on la compare à celle des anciens qui n'y voyaient qu'une possession; de là sans doute les prétentions messianiques du Stello de Vigny. Nous trouvons sous la plume de M. Thogorma une très belle et très entraînante profession de messianisme artistique : « La vie lutte pour la puissance : elle veut s'assimiler tout ce qui dans l'Univers lui résiste, elle veut se multiplier, croître sans cesse en force, s'incarner dans des

(1) Les principaux représentants du mysticisme esthétique cités par M. Seillière sont Nietzsche, Stendhal, d'Aurevilly, Stieglitz et M. St. Chamberlain. Pour le jeune Nietzsche. « l'e.xistence du monde ne peut se justifier que comme phénomène eslhi tique ». L'attitude intellectuelle de son ami Rhode semble intermédiaire entre cette conception mystique et la conception rationelle de l'art.

formes de plus en plus pleines, de plus en plus harmonieuses..., et elle suscite l'artiste comme le plénipotentiaire de ses volontés obscures, chargé de préparer les hommes à devenir plus vite ce qu'elle prétend qu'ils deviennent » (Les Tendances..., p. 19): le « génie », selon Schopenhauer, n'est pas moins inspiré que le saint {S., p. 172). Voici que le poète s'intitule volontiers créateur, plutôt que constructeur, compositeur — ou tout au moins « animé de Dieu », dont il croit parler le langage aux rythmes essentiels. Prétentions bien modernes, en effet. Gomme le remarque M. Ghuquet, « c'est depuis le romantisme allemand que l'artiste de génie devient non plus un homme supérieur, à raison de vaste envergure, mais une sorte de prophète tourmenté qui a t les dieux dans le cœur » (/. /., p. 195). C'est ainsi que sont nées la religion du Génie (.4. D., p. 89j et celle de la Beauté. Le docteur Voivenel (op. cit., p. 408) fait de la poésie la forme primitive de la religion et de la philosophie; on peut en présence du rétrospectif romantisme esthétique déplacer les principaux termes de sa proposition pour définir ce dernier : « la reUgion de la beauté éternisée par l'art » (B.. p. 101), car c'est la poésie qui, de nos jours, est devenue objet de culte. Et il ne faudrait pas s'imaginer que cette expression de « religion » n'est ici que métaphorique et ne doit s'entendre que d'un très vif penchant; la croyance aux faveurs célestes dispensatrices d'impressions rares prend volontiers des allures dogmatiques et entraîne ses zélateurs à des actes de propitiation; non seulement, « la religion esthétique est pourvue par les soins de Stendhal d'une véritable doctrine de la grâce » (M. R., p. 263), elle exigerait même des sacrifices (p. 264 j!

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b) L'égotisme en art.

Il est vrai que le sacerdote élu n'en saurait trop consentir dans la célébration d'un culte garant, en fin de compte, de si vives satisfactions pour son impérialisme individuel. Ici;, plus que partout ailleurs, nous retrouvons, en efl'et, la prédilection marquée pour l'égotisme — tourné spécialement vers le domaine des sensations et des émotions nobles et à peu près exclusif de tout ce qui peut être sentiment général, — le mysticisme esthétique, par un dangereux aristocratisme, demandant toute sa valeur à la sensibilité personnelle de l'artiste (cf. Voivenel, op. cit., p. :22) romantique. Celui-ci oublie aisément le précepte classique selon lequel « tout ce qui anime l'œuvre se doit puiser... dans l'universel (1) ». Il a beau prétendre vouloir faire entrer le monde dans son œuvre ; ce n'est que son monde à lui qu'il nous évoque, au risque de rester incompris; et c'est peut-être lorsqu'il se prétend le plus objectif qu'il s'avère le plus fatalement impressionniste.

Naturellement, ses préférences se retrouvent dans ses moyens d'exécution. M. Seillière nous a révélé un « mysticisme de la couleur » {/. I., p. :219), de cette couleur « qui est l'élément subjectif et intuitif de la peinture par rapport au dessin, plus logique et plus objectif » . Faut-il voir une négation ou bien une extension, comme nous le craignons fort, de ce fanatisme pictural dans les dessins de van Gogh, qui se donnaient pour une « tentative de traduction de la couleur » ? Fier de cette nouvelle technique héraldique basée sur

(1)M. Lebesgue, op. cit., p. 7.

la plus contestable transposition, notre homme entendait exprimer par des hachures diversement combinées ou des traits dirige's selon les « lignes de force de la forme ('?) » les nuances les plus délicates!

La seule émission de telles théories dit assez, en tout caSj l'importance excessive prise aux yeux de nos peintres par la polychromie des aspects du monde extérieur. Le mysticisme de la couleur! Mais nous le retrouvons encore, tant il est envahissant, en dehors même du domaine visuel, avec la grammaire instrumentale de M. René Ghil, systématisation certes ingénieuse, mais combien fragile de base, d'auditions colorées personnelles à l'auteur et à quelques disciples suggestionnés.

Et cependant dans le domaine auditif, le fanatisme des couleurs rencontre un rival peu disposé à souffrir des empiétements sur son fief séculaire, — quoique prompt, peut-être, à contracter une alliance avantageuse avec un compétiteur à la fanatisation humaine de même sang que lui : nous voulons parler de la musique.

« Voix même de l'au-delà » («S., p. 483), (important facteur d'extase, rappelons-le), si chère au cœur de tant de mystiques, depuis Rousseau jusqu'à Nietzsche, et jusqu'à M. R. Canudo, qui l'envisageait récemment (1) « comme religion de l'avenir », et maintes fois divinisée par eux, elle est peut-être l'art le plus subjectif, le plus indépendant des lois logiques, le moins siynificatîf et le moins social, positivement parlant. Ce n'est pas sans raison, nous semble-t-il, que Schopenhauer faisait les sons antagonistes de la lumière, et nous

(1) Renaissance contemporaine, janvier 1912.

adhérerions volontiers sur ce point à l'explication de M. J. Jaurès (jui fait de l'une le moyen de communication impersonnel, froid, anonyme, mais assez universel pour qu'elle nous arrive si rapidement des plus lointaines nébuleuses, et des autres, l'elTort obscur d'expression et de colloque des âmes individuelles, la manifestation dans le plan physique des aspirations intraduisibles des êtres bornés et isolés incapables de révéler au grand jour, sans graves déformations, avec sa coloration personnelle^ leur intime valeur émotive et d'ouvrir à d'autres, sauf partiellement à quelques rares élus, leur sanctuaire sentimental.

La danse, proche parente de la musique et d'origine mystico-religieuse, guerrière ou amoureuse, quoique n'ayant conservé dans notre Europe civilisée que ce dernier caractère, tout aussi spontanée dans son principe — souvenons-nous des « leçons » de Miss Isadora Duncan — et extériorisatrice d'émotion, a souvent réuni les suffrages des romantiques à tel point que certaine « morale de la beauté » (I. /., p. 215) n'a pu élever son idéal au-dessus des enchantements chorégraphiques.

Mais l'égotisme romantique ne sait pas se limiter à ces manifestations raffinées de l'expansion individuelle. Son besoin d'émotivité s'exaspérant, dans sa recherche éperdue de la sensation, faute de correctif pondérateur, il va bien au delà des frontières de l'art. « Le crime, avait déjà dit Wilde, est aux classes inférieures ce que l'art est à nous autres esthètes : une simple méthmle pour se procurer des sensations extraordinaires » {M. Ji., p. 317); mais Thomas de Quincey a écrit son traité De l'assassi)iat considéré comme un des beaux-arts : voilà un titre qui a dû faire tressaillir d'allégresse les

LE ROMANTISMK DES RICHES i57

mânes de Stendhal, Tadmirateur des bravi! Sans insister plus qu'il ne le rae'rite sur un tel sujet, méditons simplement les quelques lignes de prudent avertissement adressé à tous ceux qui sont portés à risquer leurs pas sur ces frontières dangereuses de l'émotion esthétique : « C'est une belle chose que l'énergie à la mode calabraise, mais ce n'est pas impunément qu'un civilisé peut cultiver en son âme Tadmiration fébrile des gestes les plus forcenés de la passion. La béte est vite réveillée dans l'homme, en dépit du pénible dressage social que les siècles lui ont fait lentement subir... » (M. R., p. 347.)

c) Impérialisme de Part.

Cette phrase admonitrice du danger de régression inséparable de telles prédilections aveuglément obéies nous fait deviner que, pour quelques succès de fanatisation auprès des coreligionnaires de ses prophètes, le mysticisme esthétique ne saurait aboutir en définitive qu'à d'assez vains résultats, dès qu'il s'abandonne à ses impulsions extrêmes. Et, cependant^ mieux canalisé, mieux utilisé, il serait capable de fournir de si heureux appoints au désir de puissance! Si l'antique légende de Dionysos, d'après laquelle toute ivresse, qui nous fait d'abord chanter comme un oiseau, nous donne sans délai la force du lion, ne doit plus être prise au pied de la lettre, du moins l'élan spontané de l'expansion lyrique réalise-t-il des virtualités énergiques précieuses, qu'il s'agit seulement de ne pas laisser se dévier ou pervertir.

C'est que cet Art souverain — dont les trophées grandioses jalonnent, au dire de Nietzsche, les voies

triomphales de 1 humanité — est foncièrement impérialiste (1 ).

M. Seillière nous rapporte que Ribot a su « discerner le caractère... dominateur tout autant que mystique de la passion esthétique " (/. /., p. 294), et il nous en donne un exemple des plus persuasifs dans son analyse du tt dandysme théorique ». « forme substile du mysticisme esthélique... religion des inhabiles à la production artistique ou au succès... qui cherchent ailleurs un point d'appui pour leur insatiable appétit de supériorité » (-6., p. 58). Dans l'essor dandyque, en effet, « c'est le moi qui devient œuvre d'art » {B., p. 64) et qui aspire à se hausser aux yeux d'autrui par les mille artifices de domination (2), qui se dégagent des beaux vêtements, des attitudes élégantes et des belles manières. C'est encore à son sujet, mais en généralisant, que M. Seillière considère ce « besoin de plaire » qui joue un si grand rôle d'avisée propitiation dans les mobiles de l'élaboration d'une œuvre, comme une « manifestation exquise, certes, et infiniment raffinée, mais fort reconnaissable encore de la Volonté de Puissance, avide des triomphes d'opinion, les plus flatteurs de tous y (/. /., p. 181).

Il serait oiseux de reprendre les arguments exposés voici quelques années par M. Marco Morasso dans son Impérialisme artistique; mais nous tiendrions à étayer

(1) Nous avons analysr dans Les Rubriques noiivelles une incarnation récente à la fois sainement individualiste, disciplinée et habilement adaptée aux réalités modernes de l'Impérialùme esthétique en le lyrisme paroxijste, — qui. selon M. Cliignac, « veut intégrer le monde par une e.valtation magnifique..., un enrichissement incessant do puissances » et est tout disposé à mettre ses immenses désirs au service de n'importe quelle grande cause conquérante.

(2) Voir notre ouvrage en préparation sous ce titre.

ceux de sa thèse qui ont déjà vieilli, tant l'élan conquérant dépasse vite les formes ovi on croit le fixer, de quelques considérations empruntées à des publications postérieures.

Et d'abord, parmi les livres touchant à ces questions que nous avons eus entre les mains, nous n'en avons pas trouvé qui, plus ou moins explicitement, ne dégageât la conviction de cet impérialisme de l'art. Il n'en est qu'un seul, qui, proclamant, du reste, la portée conquérante de l'essor littéraire, ait paru vouloir la restreindre à un domaine tout primitif : il s'agit de l'étude déjà citée du docteur Voivenel : pour lui, « chaque espèce animale semble présenter le développement de tel ou tel de ses attributs comme sa parure préférée — parure et arme tout ensemble — (p. iv) — orientés vers cet unique but. la conquête de la femelle (p. v); les animaux, dans cette lutte pour la reproduction, utilisent les avantages que leur a donnés la nature, tel sa force, un autre son plumage, un troisième son chant. Le chant de l'homme, c'est le langage — arme et parure à la fois lui aussi (p. v), la parole étant la plus terrible des armes sexuelles... (C'est par les mots qu'on prend les femmes...) ». « Les centres des idées génitales étant fonctionnellement rattachés aux centres du langage » (p. 516j, et attendu que chez presque tous les littérateurs il existe une hypertrophie particulière de l'instinct génésique (p. 23) coïncidant avec la splendeur verbale, le docteur Voivenel ne veut voir dans tout l'édifice grammatical et rhétorique de la parole qu'une machine de guerre construite en vue de la conquête amoureuse. Uien de plus juste que son analyse, si on se reporte aux origines; mais la tendance sexuelle et la faculté de la parole se sont enrichies parallèlement

grâce au développement cérébral, de sorte qu'aujourd'hui, en fait, les centres phasiques, tout comme les centres génitaux^ se trouvent reliés par des fibres d'association à toutes les autres parties de l'encéphale, dont les fonctions sont ainsi appelées à bénéficier de leur impérialiste déflagration (d). Il en est du moins ainsi, observe-t-on, au sein des mentalités évoluées, et c'est en songeant aux virtualités conquérantes, dont elles disposent désormais pour le plus grand profit du sujet, que M. Mariel (op. cit., p. 8) flétrissait hier, nous aimons à le rappeler, le « médiocre idéal de ces étroits réalistes à qui demeurent étrangères les sources de la vraie grandeur et qui bornent leurs rêves de puissance à conquérir de l'or ou à séduire des femmes ». Empressons-nous de reconnaître que M. Voivenel acquiesce tacitement à cette vue, puisqu'il accorde (p. v) qu'après l'orateur antique, déjà expert à mouvoir les masses, c'est aujourd'hui l'écrivain a coryphée du langage écrit », qui mène les foules et que le physiologiste érudit nous rapporte, au surplus, ce verset des Mille et une Nuita : « Les sages n'ignorent pas la puissance des mots et savent que ceux-ci gouvernent le monde, et que les paroles écrites ou proférées peuvent renverser des rois et ruiner leurs empires. »

Oui, l'art, et surtout celui de parler ou d'écrire, fut toujours orienté vers la suprématie, et ses représentants aspirèrent à la domination sous des formes aussi diversifiées qu'ambitieuses. « L'œuvre d'art est un centre d'attraction... L'esthétique n'est qu'un efl'ort pour créer la vie, » disait Guyau. Samain a eu raison de dresser un autel aux poètes au sein du temple des Héroïques con-

(1) Cf. J. Thogorma, Les Barbares contre Racine, p. 29.

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quérants dont il voulait restaurer le culte aboli. Mais de nos jours, et particulièi-ement cliez la génération actuelle, l'art semlde prendre de mieux en mieux conscience de sa vocation dominatrice. M. A. (Ihignac nous révélait dernièrement dans tous ces nûm> d'écoles en isme un essor qui cherche sa voie : les ^ qualificatifs » même qu'elles se donnent « marquent ce souffle qui anime les esprits », et il cite ces formules « si >ignificatives » d'intensisme. d'impulsionisme, etc. M. H. Ghéon est aussi bien inspiré, quand il salue dans Aos Directions^ tout en exprimant quelques craintes pour son peu de discipline, « la génération nouvelle, si riche en énergies lyriques, si piaffante, possédée d'un si bel élan ». Voici que M. Ph. Lebesgue (op. cit.) entend « définir la beauté autrement qu"une stricte pondération des contours, mais bien la plus grande somme de force dans le moindre effort (notons déjà dans ce dynamisme esthétique l'introduction d'une sagesse utilitaire à laquelle nous ne saurions trop applaudirj, en sorte que le rayonnement de cette puissance se transmue en cette manifestation d'énergie subtile, la séduction; la beauté marque les points d'équilibre, qui sont des lieux d'arrivée ou de départ, des cairefours où se rassemblent les énergies pour le heurt ou l'élan » (p. 6;, et l'auteur prône un art conquérant, qui, dans son ambition tout aussi illimitée que légitime, « cherche à domestiquer toutes les énergies de la planète » (p. 4). De son côté, M. Belval-Delahaye a vu juste quand il a discerné chez le noble poète S.-Gh. Leconte, comme corollaire des t flammes de l'enthousiasme », « tous les désirs éperdus de conquête (1) ».

(1) Pour saisir dans toute son ampleur la conception que se forme la génération actuelle de la mission impérialiste à la fois

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Après de telles professions de foi, on ne peut qu'adhérer au point de vue final du docteur Voivenel sur la poésie (oji. cit., p. 411j et reconnaître en elle^ sinon « la plus haute manifestation de l'âme humaine », du moins « Vaffirmatinn la plus solennelle de sa nature supérieure ».

dj Primauté de la poésie.

Affirmation mystique au plus haut point, qui a été loin, du reste, pour se produire, d'attendre la consécration des faits : les épopées les plus anciennes respirent cette ivresse de la puissance humaine, malgré les inévitables réactions fatalistes qui les traversent de loin en loin. Si « Daniel ou le Voyant de Pathmos ne se donnaient guère pour des inspirés, mais plutôt pour des exégètes revêtant leurs écrits d'une rhétorique obligée » {(}., p. ni), nous sommes persuadés qu'ils s'abusaient à leur tour en croyant leurs artifices délibérés. La poésie, riche de l'emphase lyrique et parée de l'incantation du vers, » cet instrument merveilleux où vibra l'âme humaine tout entière, » selon l'heureuse expression de M. Naegelen, est, à proprement parler, la langue par excellence de l'émotion mystique : ce sont les impulsions originaires de celle-ci dont le ravissement enthousiaste suscita les premiers balbutiements du langage sur les lèvres de nos plus lointains ancêtres pour un essai de traduction des impressions de joie conquérante, — ou de crainte évictionniste, — de ces « proto-mystiques de la participation universelle »

tulrlaire, exaltatrice et hégémonique du poète, il faut lire, à la fin des Deux Régnes de M. N. Beauduin. la magnifique apothéose ci^mvoquant tous les êtres « vers plus beau, vers plus vrai, vers Tplus grand, vers plus pur », ou encore les dernières strophes du Crépuscule du monde de M. Thogorma.

devant les phénomènes de la nature. « Rhétorique obligée, » si l'on veut, mais au sens d'initiation inévitable, que ces prétentieuses et gauches formules de compréhension et de pénétration universelles, ayant si volontiers recours à l'analogie pittoresque^, gauches de toutes les grossières approximations prélogiques, dissimulant leurs incertitudes sous le pompeux déguisement du verbe. Et c'est à ce procédé que nous recourons encore, faute de mieux, quand, dépourvus de ces arguments irréfutables dont peut user l'évidence mathématique, nous éprouvons le besoin, afin de les gagner à notre cause, de fanatiser ceux qui nous écoutent et que nous mettons en œuvre pour cela une langue imagée, dont nous savons bien au fond la fausseté ou l'inexacte adhérence aux faits, — procédé qui, en plein positivisme de la pensée fidèle au principe de non-contradiction, permet de subsister à de troubles figures de langage, telles que la métonymie, — dont le concept d'identité entre la partie et le tout a été depuis longtemps ruiné par notre expérience intellectuelle, — procédé qui fait que, même de nos jours, vouée à l'exaltation d'une idée favorable, nous ne craignons pas de le répéter, « toute phlosophie... est un poème personnel, dicté par des préoccupations et des intérêts éminemment individuels, à ce point que les philosophes sont peut-être les poètes les plus originaux de tous les temps » {G., p. ni.

Voilà pourquoi autant M. Seillière combat comme fausse la thèse de Rousseau prétendant que la morale est à l'origine de l'humanité, autant, désireux de rester équitable à l'égard du romantisme dans son ensemble, il s'empresse de reconnaître avec Herder que la poésie a bien été l'apanage des pri-

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mitifs (1), que dans les pays civilisés un la retrouve chez les imaginations populaires et prime-sautières du folk-lore, mais qu'elle est anémiée en général par la civilisation et par l'expérience physique ou sociale, — malgré les admirables essais d'une poésie scientifique préconisée par (iuyau. Ceci nous explique les succès poétiques de ce romantisme obstinément tourné vers le passé, en compensation des périls muraux vers lesquels il a trop souvent entraîné ses adeptes.

Est-ce à dire que la crainte de ces dangers devra nous faire détourner de l'art, toujours plus ou moins nostalgique des temps révolus, en vue de la perfection éthique que nous sommes si désireux d'atteindre? Loin de là notre pensée! Mais, comme entre ces deux biens de l'humanité, la poésie et la morale, entre l'agréable et l'utile, il faut un compromis, pour la bonne économie de l'effort, que les héritiers du romantisme ont encore à préparer de leur mieux, afin de combler la lacune qui s'est creusée entre ces deux conceptions au cours du dernier siècle, nous croyons, cependant, qu'il importe de rénover l'art alourdi du passé, de le faire actuel et môme de l'orienter vers l'avenir moral. Le goût du beau t est-il artisan de décadence, en conséquence de l'immixtion nègre, ou instrument de culture morale en vertu de l'apport blanc prédominant > / se demandait Gobineau. « L'art est un moyen de hâter la civilisation comme de la retarder, » a répondu (iuyau (L'Art ou point de vue sociologique).

Tentative irréalisable ! s'écrieront les esthètes vénérateurs du souvenir. Pour nous, l'évolution humaine représente une trajectoire ayant l'art à un de ses bouts

(1) Cf. Thèse priniitivistc de M. G» GAnoioN.

et la perfection morale à l'autre; mais ces extrémités ne sont pas immuables : si l'idéal de la perfection morale à atteindre s'approfondit et recule sans cesse devant nos yeux plus exigeants et surtout devant notre poursuite, le point de départ de notre randonnée évolutive nous suit pratiquement^ de son côté, car il ne saurait, si nous restons normaux, être distingué ou compris à une distance plus grande que celle qui nous sépare du but proposé. Tels ces navigateurs, qui, en s'éloignant du rivage, pour avoir trop obstinément tenu leurs yeux attachés sur un promontoire, en conservent l'image dans leur rétine, privée pour quelque temps de réaction adaptatrice, alors qu'en réalité il est déjà descendu au-dessous de l'horizon, ce n'est qu'une image hallucinatoire de cette étincelle incitatrice de l'art que fixent encore dans la nuit du passé les dévots d'un culte périmé.

Entre l'origine et le but des civilisations humaines, l'art, fait de souvenir et d'espoir, semble avoir sans cesse marqué la direction à suivre^ à la seule condition que ceux qui l'ont mis en œuvre aient su être de leur temps et demander à ses évocations du passé plutôt d'utiles enseignements que de vaines nostalgies. Par le seul fait qu'il a présidé à la mise en marche des conquêtes humaines, c'est qu'il est lui-même gros de toute l'harmonie morale à laquelle nous aspirons depuis les origines afin de mieux réaliser nos tendances, i La vraie beauté artistique est par elle-même moraVisairice, » a écrit encore Guyau (op. cit.).

e) L'art utilitaire.

Et ceci nous amène à soutenir une thèse utilitaire de l'art. Utilitaire? Il ne le paraît guère encore de nos

jours, au moins chez beaucoup de ses dévots. Mais, à part les inévitables crises régressives, telles que la tourmente romantique, il le devient, selon nous, de plus en plus : l'impérialisme qui l'anime, mû vers l'adaptation la plus élevée des moyens aux fins conquérantes, n'a su s'arrêter d'abord qu'aux formes prestigieuses; mais son éducation expérimentale s'est faite, et de mieux en mieux il a tendu vers la sublimité féconde et la noble opportunité. M. E. Boutroux a parfaitement exprimé cette genèse de l'utile au beau : f Replaçons l'art dans ses origines : c'est en poursuivant l'utile qu'il a rencontré le beau et s'y est attaché, » a-t-il écrit. « Qu'il se relève de sa décadence pour renaître et se propose de nouveau une fin sérieuse, liée aux conditions de la vie et aux idées de l'époque, ajoute M. Beauduin^ commentant ce précepte, en songeant à léclipse romantique, et qui reproche si justement à la génération symboUste d'avoir séparé * l'idée de l'art de celle d'une certaine fonction » . Et voilà dans quel esprit on peut parler de l'origine utilitaire du sentiment esthétique, soutenue dans Les Origines po/nilaires de l'art de M. Pottier (M. R., Lxxvi) . Nous ignorons le contenu de cet ouvrage ; mais beaucoup de nos lecteurs ont dû remarquer que pour les esprits simples beau signifie couramment : gros, imposant, par où, puissant ou avantageux. Et s'il faut soutenir d'un autre argument harmonique cette thèse de l'art utilitaire : un vêtement n'est guère beau en soi : sa coupe n'est élégante que s'il y a adaptation de ses lignes aux inflexions du corps humain. C'est que le vêtement, tout en réalisant une certaine harmonie, répond à une fin pratique : son esthétique consiste pour une grande part en superfluité résiduelle, si on veut bien nous tolérer ces expressions barbares, pro-

venant des tentatives de finalité antérieures, perfectionnées depuis; mais cette survivance luxueuse est déjà envisagée à travers l'intention, — sanctionnée de fragmentaire réussite — qui présida à l'élan utilitaire initial. On nous objectera sans doute avec la Sociologie de Spencer que le vêtement a servi de parure bien avant d'être destiné à protéger des intempéries; mais n'avonsnous pas vu que la parure est conquérante ? Elle répond sans doute à une nécessité plus impérieuse que la vestimentation au sein des tribus primitives.

« L'activité esthétique, nous dira M. de Gaultier, ami des oppositions, nous ne la distinguons... que lorsqu'elle commence à se développer au détriment de l'acte utilitaire qui la supporte! t> Mais, justement, c'est parce que, sortant de l'impérialisme originaire, tout en tendant à se résorber dans l'utilitarisme moral, qui n'est qu'une forme plus condensée du désir de pouvoir, — dont l'épuration conquérante se réalise en grande partie à travers elle, — cette transition peut produire l'effet d'une activité propre si on en oublie l'origine et la fin, — surtout si, l'observant dans une mentalité vouée à la régression romantique, on la voit évoluer en sens inverse, — aux dépens de l'opportimité morale, vers le déploiement primitif de la force. Sublimation de la puissance, mais gestation de la perfection morale, normalement, elle est à celle-ci ce que la fleur est au fruit, un épanouissement encore un peu luxueux d'énergies non entièrement assimilables dans l'utilité, mais dont la vertu séduisante est suscejjtible d'entrafner vers le bien les cœurs hésitants que découragerait peutêtre l'austérité de la route et du but.

S'il ne veut pas renier ses hautes destinées, ni frustrer les vastes mais légitimes espoirs de ses interprètes,

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le sentiment esthétique doit à la fois et se souvenir de quelle source il est issu et persévérer dans sa voie finaliste, sans se laisser dévier ou altérer. Sans doute, du fait de son importance croissante, fleuve qui n'est peut-être devenu serein que par l'intensité progressive de son débit, dont les flots coulent à travers les campagnes de la vie conquérante, voici que bien de louches affluents, dévalant d'antiques et sauvages sommets (instincts, fétichismes grossiers, etc.) ne tendent que trop à déverser en lui le contingent suspect de leurs cours tributaires : il importe qu'il les reçoive sans leur laisser modifier sa direction ni troubler la limpidité de sa surface. En un mot, il convient d'étendre à l'art l'œuvre des pragmatistes en matière morale, c'est-àdire utiliser les mysticismes sous toutes leurs formes sans subir leurs vertigineuses ivresses.

L'art, pour réaliser efficacement ses virtualités conquérantes, ayant de la Volonté de Puissance derrière soi et un idéal moral comme objectif, doit donc rester à la fois, par tradition et par destination, utilitaire. Et tel se montre bien le « grand art s, selon les canons d'un Guyau : « Son but le plus haut est de produire une émotion... d'un caractère social, » disait-il, envisageant surtout son efficacité au sein du principal domaine de la morale, les rapports avec nos semblables. C'est dans ce même esprit que Flaubert a pu écrire : « L'esthétique n'est qu'une justice supérieure. » « Il est essentiel, remarquait Nietzsche luimême, revenu des « rêveries empourprées » de sa première métaphysique esthétique, de « donner une couleur nettement éthique au sentiment du beau. L'art est fait avant tout et surtout pour embellir la vie, donc pour nous rendre supportables aux autres et, si c'est

possible, agréables. » Les œuvres d'art, dit M. Thogorma {Tendances nouvelles, p. 60), « doivent exprimer la vie dans sa plus haute puissance et être ainsi des foyers d'e'nergie et d'enthousiasme, c'est-à-dire belles et, par surcroit, socialement utiles, au sens le plus noble du mot ». Dans un autre domaine, on peut opposer au mysticisme esthétique exagéré une conception de la t beauté consolatrice » (N. iî., p. 199) à laquelle nous nous sommes rallié dans l'Introduction de notre Hérédité romantique. Généralisant les deux grandes qualités qui semblent requises dans toutes ses applications pour sa pleine portée dominatrice, « un art n'est sain (1), nous dit M. SeiUière, qu'à la condition de sacrifier aux notions d'ordre expérimental et de finalité consciente » (7./., p. 217).

f) L'art rationnel et expérimental.

Il importe, selon le critique moral du romantisme, d'élever l'art de plus en plus au-dessus de tout fétichisme et de le libérer de l'aveugle inspiration, de l'inquiétude enthousiaste, ainsi que des tempêtes sentimentales : « Que la beauté désirable, nous dit-il, soit envisagée comme Texpression la plus frappante de Yordre réalisé par l'effort » (/. /., p. 277). Chez les poètes, surtout, que » la projection verbale » soit calculée, réfléchie et non livrée à tous les hasards tourmentés des impulsions subconscientes. A assister à certaines débauches du sentiment créateur, on ne s'étonne plus trop que Gobineau (G , p. 40) ait pu émettre son étrange théorie de l'origine nègre de

^1) Si nous pensons de préférence à l'art littéraire, c'est qu'il est le plus rapproché par essence de la réalité morale.

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l'art. Trop souvent son « exaltation confinant àlafolie^ éloignée de tout sentiment organisateur et sage », a pu être prise pour un retour offensif des émotions paniques des primitifs ou pour une invasion des exubérances tropicales. 11 faut reconnaître que l'auteur d'Amadis était assez disposé à admettre que l'art se pénètre progressivement dintellectualité judicieuse et que « le sang blanc, source de la pondération et de l'équilibre, peut bien l'ennoblir, le relever, le porter sur les sommets de l'idéal raisonnable » (G., p. 44).

A la condition d'envisager la raison sous l'angle expérimental, l'art que nous préconisons nous paraîtrait assez conforme au vœu de Beauté rationnelle de M. Souriau. Mais il ne se modèlerait nullement pour cela sur les principes de la froide esthétique de Leibniz. 11 est nécessaire malgré tout qu'il reste hautement vivant. « Que la poésie ne soit point le désordre, la folie, l'échevèlement, dirions-nous volontiers avec le regretté Albert Fleury; mais qu'elle doive être une fontaine philosophique, une chaire de morale, un recueil de préceptes lapidaires, » voilà une autre déchéance que nous ne souhaitons pas davantage : la poésie n"a surtout de vertu morale, selon nous, que lorsqu'elle ne se préoccupe nullement de moraliser et que la recherche spontanée du bien est assez profondément entrée dans son tempérament pour qu'elle ne songe plus à en parler, mais à agir constamment dans ce sens.

Pour conclure, nous souscririons volontiers, en ce qui concerne notre époque, au programme esthéti(|ue récemment exposé par M. Edmond Naegelen (1; : « C'est dans un accord entre la raison et l'instinct, dans une

(i) Du mysticisme à la sagesse, in Renai$sance contemporaine, février 1912.

LE ROMANTISME DES RICHES 17d

alliance... de linconnu et de la réalité que nous cherchons notre voie. Avec la volonté de ne rien oublier de la tradition, nous aurons aussi celle de ne rien sacrifier des vérités nouvelles. Nous cherchons en tout une juste mesure; afTranchis des règles trop étroites, ennemis d'une anarchie stérile et décevante, nous voudrions voir refleurir cette sagesse harmonieuse qui s'est permis les grandes audaces, mais a su s'imposer la loi de la raison. »

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