‹ Une nouvelle psychologie de l'impérialismeChapitre 30 sur 52 · Le mi/sticisme social · texte numérisé non relu

Le mi/sticisme social

a) Rousseau et la « bonté naturelle -^ .

Nous avons tenté de montrer en quoi la disposition romantique risque de fausser le sens moral de l'art; mais elle s'avère aussi spécialement menaçante pour « le développement normal de la démocratie moderne (1) » dans sa forme plus virulente du mysticisme social, — dont les suggestions capitales ont une portée bien autrement prochaine et dangereuse.

Parmi ces suggestions, mettons tout de suite au premier rang l'idée de bonté naturelle, véritable pivot extra-rationnel des revendications plébéiennes. » Le mysticisme social, - d'où procède le socialisme romantique..., — répète après Rousseau, son prophète : » L'homme de la nature, instinctif et dépourvu de culture, c'est-à-dire le sauvage... ou, en Europe, l'homme du peuple, moins ç/âté par la civilisation que le bourgeois, est allié de Dieu par privilège, donc bon

(1) M. LiCHTENBERGER, Op. Cil.

par nature et doté de rinfaillihilité en ce qui concerne ses intérêts d'ordre général et en ce qui touche au gouvernement de la chose publique » (N. R., p. v). Au point de vue politique moderne, un tel homme sera considéré comme un suzerain d'origine « temporairement dépouillé de ses prérogatives, mais qui demain peut reprendre le pouvoir en vertu de son droit divin et imprescriptible ( 4 ) » .

Nous retrouvons donc sous ce nouvel aspect de l'appétit de conquête — et plus outrecuidante que jamais — une prétention déjà entrevue à propos du fanatisme de la race ou de l'art, et plus encore de la passion amoureuse. 11 est temps de s'expliquer sur la valeur de ce postulat, qui semble entrer toujours pour une certaine part dans les morales mystiques comme ingrédient nécessaire à l'établissement de leurs assises : plus ou moins nuancée d'égotiste orgueil, plus ou moins envahie d'émotivité humanitaire, cette proclamation revient en elîet, ainsi que le leit-motiv le plus propre à assoupir tous scrupules d'avidité et à stimuler en revanche avec vigueur les plus arrogants des élans de conquête : « Je suis bon naturellement : les suggestions de l'instinct, cette voix de la Providence, ne peuvent être que bonnes en mon cœur » (N. R., p. 36), prétendent tous les romantiques. C'est ainsi qu'à leurs yeux les pires « dépravations du goût sont voulues par la bonne nature » {M. R., p. 58 1.

Les conséquences spécifiquement sociales d'une telle thèse, si apte à fonder la « religion de l'infaillibilité populaire » (B., p. 16), nous intéressent surtout par leur importance môme; nous restreindrons donc sa

(1) M. LiCHTENBERGER, 0}>. cil.

critique à l'acception d'arlstocratisnifi plébéien que semble avoir visé particulièrement Rousseau dans les fameux exposés quïl en a donnés en ses heures les plus exaltées et les plus ambitieuses.

Cette idée de bonté naturelle — dont Jean-Jacques n'est nullement le protagoniste, puisque Fénelon semble l'avoir introduite dans la littérature (iY. /?, p. 282), que Shaftesbury, en cela précurseur de Vauvenargues, s'était fait son « premier avocat » {M. R., p. xix), et qui semble remonter à la Renaissance, — cette idée € qu'il trouvait dans l'opinion de son temps, appliquée à l'homme sauvage et primitif, ou tout au moins aux bergers de la fiction romanesque )>, l'auteur du Z)(sco?/r5 sur les bifnfaits... « en transporta hardiment les bénéfices à l'homme plébéien moderne, son propre compagnon de lutte, Tauxiliaire de son impérialisme impatient > — et ce fut là vraiment son coup de maître (1;.

L'originalité de Rousseau, après un bon nombre de précurseurs, moins éloquents peut-être, vers 1749;, fut de donner à ce dogme mystique « une popularité immense et par le prestige de son immense talent et parce qu'il a su y mêler d'aristocratisme plébéien •

(<) On peut même se demander jusqu'à quel point Rousseau fut sincère dans l'exposé de ses convictions mystiques, crédtrices d'idées- for ces si directement favorables à ses vifs désirs de puissance : avec cette déconcertante supercherie à demi involontaire des pitliiatiques, il seujble parfois, malgré lui, rendre hommage à la suprématie rationnelle : on pourrait relever dans son œuvre maints amendements partiels de sa thèse fondamentale en faveur d'une thèse tout opposée. « Le passage le plus sincère de VHéloïse, selon M. Voivenel (op. cit., p. 421), est peut-être celui où l'héroïne, ancienne amante de ."^aint-Preux, — en cela ayant obéi à la nature — se sent réséniTce et purifiée par son mariage loyal à Wolmar — obéissant en ceci au sens social. » Nous nous contentons, pour notre part, de signaler cette question, sauf à noter l'opportunité conquérante du mysticisme plébéien de Rousseau.

(/. D., p. 4(50), dont il n'est du reste qu'un « déguisement... prodigieusement habile et séducteur » (7. D., p. 494). Plus près du cœur de Dieu, « l'homme du peuple est... un aristocrate passagèrement méconnu » investi du privilège de la bonté et du discernement spontanés, — à l'encontre des riches, bannis par leur corruption de ces célestes faveurs, gages d'une prochaine suprématie, dont cet ostracisme moral n'est que la revendication préliminaire sur le terrain de la théorie.

Réussite mystique, au surplus, plutôt que méritoire résultat d'une stratégie idéologique avisée que cette thèse, car la conviction protéiste qui l'anime, dictée par des instincts impérialistes à « caractère vague et flottant » (/. D., p. 490), évolue de la plus ondoyante façon selon les vicissitudes de ces instincts chez son auteur, depuis la compassion émotive et la sensibilité jusqu'à l'amour rationnel de l'ordre (/. D.,p. 497j.

Dans ses premiers écrits, ce n'est même pas la bonté, mais bien la ra?soH (/. i).,p. 457) qui est proclamée nafurt'llek l'homme: et voiKà derechef une conception, qui, reprise par Bacon, Ilobbes et Descartes, date de la fin du moyen âge. Et quand il abandonne cette assertion de noblesse humaine innée sur le terrain intellectuel trop infécond (car si elle était moins contestée par les esprits réfléchis, en revanche elle se révélait peu propre à la fanatisation des masses, dont la mentalité générale n'excède guère la sphère des désirs) au gré de ses aspirations subconscientes^ ses premières incursions sur le terrain de la sensibilité morale furent marquées d'hésitations assez graves pour que, encore vaguement hobbiste, il tendît plutôt à proclamer, au point de vue

affectif, la méchanceté naturelle (/. D., p. 164). Ce n'est que plus tard, après la crise extatique de Tavenue de \incennes, que la proposition fondamentale du rousseauisme prit définitivement corps. Et encore, même une fois arrete'e dans ses grandes lignes, varia-t-elle constamment selon les dispositions momentanées de son prophète ou selon son aptitude de réaction rationnelle aux critiques qu'elle suscita, passant par toutes les nuances des velléités stoïciennes et de l'émotirité mystique.

M. Seillière a retenu cinq « formes principales » de cette évolution dans l'esprit de Jean-Jacques : ce fut d'abord la. vertu, puis la. s i/mpat/iie ou la compassion (prétendues antérieures à la raison) — rectification plus adéquate à la réalité si on se propose de discerner l'origine sentimentale des premiers essors sociaux, mais singulièrement dangereuse si on prétend en restaurer l'exercice impulsif au bénéfice de notre époque. Vint ensuite la conscience, au temps de VÉmile, sans qu'il nous ait été dit malheureusement si cette conscience doit se greffer sur la raison ou sur la passion. Plus tard, enfin, la bonté native arriva presque à se confondre avec la bonté rationnelle en devenant Vamour de l'ordre. Mais l'instabilité de son principe romantique ne lui permit pas de garder longtemps cette attitude et elle dégénéra bientôt chez le prophète vieilli en sensibilité ou « pleurnicherie sénile à propos de tout et de rien » (/. />.).

Que devons-nous penser cependant de la conviction foncière qui a inspiré au hardi genevois tous ces tâtonnements mystiques comme autant d'avatars de sa foi en l'alliance native de l'homme avec la divinité, conçue comme la source de Tordre et même du progrès ?

Il convient d'abord, si nous voulons porter un jugement fondé, de distinguer dans la foi rousseauiste deux thèses adroitement et arbitrairement entrelacées par ce prestidigitateur des idées morales, celles de bonté naturelle et de raison naturelle, — que nous traiterons bien difleremment Etant donné le sens expérimental que nous avons attribué à la raison et la conception de perfection morale réalisée qui est à la base de la prétendue bonté de Rousseau, Tacception du mot naturelle qui les accompagne change complètement en passant de l'une à l'autre. M. Seillière n"a que trop raison de dire : « Certes si ces mots f/ar nature s'appliquent à une qualité qui existe en germe ou en puissance dans l'homme, qui lui a été donnée à l'origine par la Providence ou par la Nature afin qu'il puisse la développer dans le temps par son effort conscient d'adaptation à la vie sociale, il est vrai de dire que l'homme est raisonnable par nature » (7. D., p. 158;, mais d'autre part, « autant la conception de l'homme candidat à la raison était progressive et orientée vers l'avenir, autant était rétrograde et inclinée vers le passé la conception de l'homme bon ou, du moins, parfaitement raisonnable par nature )> (p. 159). C'est sur cet idéal régressif, qui nous est proposé cependant comme le plus noble épanouissement des qualités humaines, que doivent porter nos critiques, quoique le sophisme intime en ait été déjà dissipé par Volney {M. R).

Faut-il discuter d'abord les arguments historiques de Rousseau, les exemples invoqués «les Indiens ou de ses chers montagnards? Mais, en notant la prétendue bonté spontanée des Incas et des Suisses, le Genevois fut aveugle à la discipline passée et présente du clan,

fruit d'une longue éducation aux principes oubliés et par là devenue quasi-automatique. Ici aussi nous pouvons accorder qu'il y a un fond de vérité sous ces témoignages du passé ou des civilisations rudimentaires en faveur de la thèse aristocratique du mysticisme social, mais dont la nature même atténue considérablement la portée et nous amène à faire de graves restrictions dès que nous sortons de certains milieux sociologiques : « si elle est entendue au sens d'... altruisme émotif et spontané, comme l'élan social instinctif et incompressible, — la bonté est une vertu qui fut en effet développée parfois d'une façon remarquable dans le passé par la constitution du clan, par les nécessités primordiales de la subsistance et de la défense en commun du groupe associé. Mais elle diminue nécessairement tous les jours avec l'individualisme grandissant, sous l'influence de la sécurité accrue » (/. D., p. 161).

C'est cette évolution de notre impérialisme foncier vers son autonomie que Rousseau, « traditionaliste intransigeant » (/. D., p, 187), tout à sa rêverie émotive, se refuse à envisager de sang-froid, car sous ce jour sa fameuse bonté native n'apparaîtrait plus que comme un moyen social transitoire d'exercice du pouvoir humain, alors qu'il veut en faire le nostalgique but de nos velléités humanitaires. On connaît les attendrissements de notre homme sur la soi-disant mansuétude des primitifs et, en revanche, ses diatribes contre la civilisation, où « il faut être méchant pour être sage » (/. D., p. 186i.

Mais ne voilà-t-il pas qu'il accorde que, une fois mise en train, cette maudite civilisation semble un mal nécessaire (/. D., p. 188)'? Cela ne revient-il pas à dire que l'ère efficace de la bonté impulsive est révolue

et que, sans nous attarder en vains regrets, nous devrons demander à la vertu d'un autre principe d'atténuer les rigueurs du Htruyglp for lifi' social'? Pour nous, impérialistes rationnels, nous solliciterons de l'expérience croissante des âges la lumière propre à nous guider sur les voies de la perfection morale, de mi*me que, n'en déplaise aux futuristes, nous accordons plus de créance aux sentiments des hommes mûris par l'âge et les méditations qu'aux ardeurs incoercibles des jeunes héros. Et par là nous ne prétendons nullement écarter les sentiments généreux et charital)les de la direction de notre vie individuelle ou de la vie collective. Bien au contraire, la raison, telle que nous la comprenons, contient la bonté par éminence; seulement, c'est une bonté rénov^ée, une bonté perfectible, aimantée vers l'avenir et non retenue par des liens inéluctables aux formes sociales du passé. D'après Mandeville, l'homme devient bon par l'expcriencp de la raison, et la bonté, loin d"être le fruit d"un élan incompressible dans notre cœur, exige tout un apprentissage {I. D., p. 71). La compassion émotive diminue, certes, à mesure que nous progressons, mais la sympathie délibérée augmente sans cesse (/. D.. p. 161). Et c'est la seule, à notre sens, qui, dans l'état social actuel, puisse être un adjuvant et non un stupéfiant impérialiste utilitaire en même temps qu"un bon conseiller de placements énergétiques, autant pour nous que pour nos collaborateurs du bon combat qu'est l'épopée vitale. Aussi ne pouvons-nous que donner notre entière adhésion à ces quelques lignes de M. J. Finot dans sa Sclfiiœ du bonheur : « La bonté vraiment digne de ce nom est toujours raisonnée... Celle qui se tient en dehors de la conscience n'est que faiblesse. Elle

signale le désordre et non l'harmonie de notre âme. Comme une arme bien réglée, la bonté n'éclate pas sans motif » (p. 145).

Il est évident qu'une telle bonté n'est nullement primitive. Qu'a-t-elle de commun avec cette pitié impulsive qui se manifeste chez les natures déséquilibrées ou rudimentaires'? Pas autre chose que le sentiment impérialiste lui-même, autant confus et obscur, du reste, au sein de celle-ci qu'il devient lucide et judicieusement orienté dans la mise en œuvre de la bonté rationnelle. Cette dernière s'écarte de la bonté naturelle de tout ce qui sépare les hasardeuses déflagrations proto-mystiques du pouvoir de ses sûres applications chez les fidèles de la longue sagesse expérimentale de l'humanité. C'est pourquoi les maladroites interventions de la pitié émotive, à qui la superstition participatrice voile la notion des idiosyncrasies afifectives et des tendances personnelles, sont souvent plus nuisibles en fin de compte que l'abstention ou Tindifférence.

Quant à la pitié réfléchie, que nous lui préférons, loin de considérer qu'elle nous donne déjà tout son rendement impérialiste d'intérêt particulier ou général, nous sommes persuadé, au contraire, qu'il ne pourra être que le résultat tardif de la civihsation, car une telle pitié constitue un des plus sérieux obstacles — barrière restrictive aujourd'hui, mais digue exhaussatrice du pouvoir demain — au désir spontané et incal- ""ulé de puissance. En tous cas, la tige débile encore qui portera ce fruit de l'automne social exigera sans doute, afin de se faire une place à l'air et à la lumière, parmi le fourré dru des sentiments plus anciens, un sagace mais assez large renoncement à une bonne part

des produits plus frustes de ces derniers : peut-être môme ne pourra-t-elle pousser quau milieu d'une vraie clairière affective?... Homo homini lupus : dans l'état de nature, dans l'expansion de son impérialisme vierge, un homme doit être i considéré comme capable de tuer son semblable uniquement pour enduire ses bottes de la graisse de sa victime » (S.). La bonté idéale ne trouvera à se réaliser pleinement que lorsque les impérialismes individuels auront suffisamment appris à se discipliner pour entrer sans se nuire dans de vastes ensembles — dont l'organisation leur assurera au total de plus amples conquêtes; et ceci constituera un des appoints moraux du socialisme rationnel. Car « l'impérialisme rationnel, qui conduit vers V anarchie &io\c\QnnQ (celle de Proudhon en ses heures lucides) — puisque l'appareil coercitif de l'autorité sociale perd chaque jour de son utilité vis-à-vis de l'individu prêt à se discipliner lui-même — conduit aussi au i socialisme », puisque la raison éclairée et prévoyante, appuyée sur l'instinct sagement réglé, peut faire fonction de sens social au sein des groupes humains associés. Pour sa plus grande part, le prétendu socialisme de notre âge n'est que le complément mystique nécesssaire d'un individualisme dépourvu de mesure (1). La sociologie constructive de demain évitera à la fois l'anarchie et le collectivisme, ces deux dangers qui menacent les sociétés oublieuses des leçons de l'expérience passée » {M. R., p. 187j.

(1) « Anarchisme et socialisme... deux formules diverses de la morale romantique, dont la jiremiere souligne plutôt l'individualisme sans calcul et la deuxième le mysticisme sans réflexion » (M. R., p. 185).

b) Critique du contemporain mysticisme social.

Est-ce à dire que la foi en la bonté naturelle soit voue'e à une incurable inefficacité et, pour se dresser à rencontre du progrès moral, soit dépourvue de toute vertu conquérante? Bien au contraire : narcotique dangereux pour le développement rationnel, elle reste le stimulant de choix des impérialismes mystiques. Si, pour s'en tenir à la forme de ces derniers qui nous intéresse en ce moment, la plupart des romantiques sociaux, égotistes et velléitaires, l'embrassent sans songer clairement aux avantages qu'ils retireront de la grande contradiction rousseauiste (qui en découle dès qu'on passe à son application dans la pratique de la vie) : » mysticisme humanitaire pour hier et pour demain, et individualisme effréné pour aujourd'hui » (/. D., p. 189), quelques-uns de leurs meneurs connaissent bien l'action fanatisante de ce dogme orgueilleux et savent l'utiliser avec à-propos. On pourrait le comparer presque à cette émotive loi d'airain de Lassalle, aujourd'hui abandonnée par le parti socialiste, ou aux ï mythes guerriers » de l'actuel syndicalisme révolutionnaire : on sait, en effet, que M. G. Sorel explique la doctrine marxiste * comme un ensemble de mythes habilement conçus, appuyés par une extraordinaire dextérité d'argumentation logique et par là très propres à fournir aux masses ouvrières et même à leurs chefs de fde un principe d'impulsion puissant^ un irrésistible élan de conquête » {N. R., p. 205).

Notons, du reste, que, au regard de M. Seillière, même envisagé dans ses interférences avec l'impérialisme normal et sain, le mysticisme social, qui sied à l'âge

des enthousiasmes sincères, ou aux classes nouvelles qui arrivent au pouvoir, corrigé par l'expérience de la vie ou la méditation de l'histoire, peut rester un utile principe d'action. De grands esprits en France et en Allemagne^ pour ne citer que ces deux pays, en ont tiré de magnifiques inspirations : Saint-Martin, Ballanche, G. Sand, Renan (iV. R.) — et peut-être, jusqu'à un certain point, M. Dûrckheim, — qui fait dériver, avons-nous dit, non seulement toutes nos institutions, mais notre logique elle-même de la réalité sociale et qui « ne voit (Davy, op. cit.) dans la divinité que la société (1) transfigurée et pensée symboliquement » ; — de l'autre côté du Rhin, il l'ut représenté par la phalange romantique des Novalis, Schelling, Schlegel, Varnhagen... (N. B., p. vi).

Le tout est de ne pas se griser des suggestions de ce mysticisme, comme de tous, d'ailleurs, au point de perdre le sens des autres réalités impérialistes. C'est cette étroitesse de considérations, cette anticipation mystique, transformant le but désiré en apparence de résultat atteint, qui fait la faiblesse des grandes constructions de l'impérialisme prolétaire, malgré qu'elles renferment des éléments rationnels. « En fin de compte, le collectivisme marxiste aboutit au « matérialisme historique », qui n'est qu'un utilitarisme, mais un utilitarisme à trop courtes vues, qui, n'envisageant que l'intérêt immédiat du prolétaire à voir augmenter par tous les moyens son salaire, ne veut apercevoir dans l'évolution humaine que des luttes déclasses » (N. R., p. 307).

Les sophismes socialistes ont été anéantis trop de

(1) Par contre, il semble à l'occasion diviniser la société; mais, même alors, sa doctrine s'impose coumie uae des plus nobles formes du mysticisme social.

fois et, en dernier lieu, de muin de maître par M. Seillière

— pour que nous reprenions leur critique ici et tentions un exposé d'ensemble de « la psychologie mystique du romantisme social « (N. /?., p. 294). Mais il nous parait qu'on ne saurait trop insister sur l'intime contradiction impérialiste déjà signalée qui réside au sein de ses principales doctrines : après avoir exaspéré les appétits de conquête de ses fervents, promis de largement satisfaire leurs postulations les plus véhémentes,

— leurs désirs sexuels, particulièrement — elle semble les frustrer à dessein pour une vaine parade ascétique,

— à moins que ce revirement ne serve finalement à dissimuler l'escamotage adroit par les plus habiles adhérents des trophées remportés au nom de la collectivité, — et pur elle, en définitive. Hélas, l'utilisation des mythes fanatisants dont nous venons de parler est tournée souvent tout au profit de quelques-uns de ces derniers. Depuis Rousseau, rêveur humanitaire, mais avide individualiste de fait, jusqu'à Karl Marx, « ambitieux de haute marque qui s'efforce âprement vers la puissance » (1 ), que de théoriciens de l'impérialisme plébéien ou prolétaire n'ont poursuivi secrètement que « la conquête individuelle de la puissance sociale » ! (N. -fi., p. 231. 1 Que de tribuns parasites n'ont d'autre objectif que celui de « s'acquérir la propriété bourgeoise par le détour de la prédication communiste » ! (S.) Le recours agitateur au socialisme romantique, auquel il revient sur le tard, est assez explicitement avoué par Proudhon comme un moyen de se faire une place au soleil (/. D., p. 274). Qu'on veuille bien nous permettre une comparaison physiologique :

(1) Lichtenberger.

de tels démagogues se comportent un peu à l'égard de la collectivité comme certaines excroissances défensives à l'égard de la peau : émises d'abord par elle afin de maintenir son intégrité à l'encontre des frottements dangereux, voilà qu'elles se changent bientôt en objets d'oppression!

Mais même chez ses représentants les plus sincères et les plus désintéressés, c'est M. de la Haye qui le note (N. R., p. 21), le socialisme fait vraiment trop bon marché de notre égoïsme essentiel. Quelle naïveté dans l'étalage de tout cet arsenal affectif : « attrait au travail, émulation fouriériste, fraternité, amour, — substituts imaginés par la morale romantique pour remplacer l'effort rationnel en vue du pouvoir » ! Quelle méconnaissance profonde surtout du ressort impérialiste qui nous anime tous que cette proscription théorique de la propriété individuelle! Prolongation de la personnalité dans l'espace matériel et dans la valeur économique, comme disent les jurisconsultes, n'est-elle pas le fruit le plus immédiat, la cristallisation la plus efficace de l'essor vers la puissance? « La possession, nous dit excellemment M. Seillière (/. /.;, p. 294), doit être considérée comme une forme de la puissance, la propriété sous ses aspects les plus divers étant de la force condensée, de l'énergie à l'état de potentiel. »

Une autre assez grave aberration du fanatisme prolétaire fut celle des « hégélianistes extrêmes inféodés au rousseauisme : leur dangereuse illusion consistait dans l'hypothèse d'un très rapide développement possible de l'intelligence et de la raison au sein de la masse » (S., p. 81), — illusion qui fut rudement dissipée par le « refoulement mystique » de 1848 (S., p. 110;. On peut reprocher enfin aux mystiques sociaux,

à part le leurre pratique que nous avons déjà dit, comme des plus abusives, leur prétention de combler absolument tous les vœux des impérialismes individuels : sans doute dans les conquêtes collectives équitablement organisées tout individu trouve une large part de profits, mais, finalement, se contentera-t-il toujours de n'être qu'un élément dans un ensemble soumis au niveau égalitaire, pour si impérialiste que soit cet ensemble à l'égard du reste du monde? Ce n'est pas à croire. Le désir d'égalité n'est que le « vœu impérialiste des faibles » (.4. D., p. xxui) dans leurs aspirations ascendantes; mais s'ils obtiennent en ce sens quelque résultat, ils n'équilibreront nullement ces aspirations à leur actuel degré d'exhaussement, ni ne se reposeront sur leurs banaux lauriers : ils sentiront soudain se transmuer, au fond de leur cœur, le désir récent, qui sans doute les abusait eux-mêmes, d'entrer dans le concert égalitaire en désir de dominer leurs pairs.

Contentons-nous donc d'espérer l'égalité économique croissante de l'avenir (/. D., p. 4:28), sans nous bercer de l'absurde rêverie d'un prochain et général nivellement de toutes nos valeurs individuelles. Il faut être Fourier pour prétendre, grâce à son système d'économie sociale, satisfaire dans les mêmes proportions l'impérialisme de tous (A. D., p. 426j et jusqu'au suprême désir de dépasser les autres I

Il est vrai que ce résultat en apparence contradictoire peut être obtenu au sein de certaines collectivités mystiques par une sublimation de l'appétit de puissance — qui en est presque l'auto-suppression, dirait Nietzsche, — et, tout au moins, une diflérenciation très accentuée, — nous voulons dire par l'abnégation dans le domaine des choses positives et même des honneurs

186 PSYCHOLOGIE DE L'IMPERIALISME

officiels de quelques-uns de leurs membres, ou saints. Mais le mysticisme social semble viser le plus souvent des trophe'es plus matériels : il a beau rêver dans ses utopies ce qu'on a appelé si pittoresquement de vrais paradis laïques, une telle transposition dérive bien d'aspirations à objectif surtout terrestre, qui, « méprisant l'esprit et ses jouissances impalpables, tend à mettre le paradis ici-bas » (G, p. 98).

Cette restriction présentée pour mieux marquer la nuance spécifique de cette branche mystique, hâtonsnous de reconnaître cependant la profonde religiosité de la plupart de ses adeptes; elle a été signalée maintes fois chez nos contemporains socialistes : il est évident que, si leur cause politique compte peu de martyrs, elle a du moins des fanatiques dont le zèle concède volontiers quelques sacrifices à l'idée qui les anime; beaucoup de tribuns affectent une sobriété ascétique : les femmes surtout, quand elles embrassent l'évangile collectiviste et se grisent du rêve des cités futures, au sein desquelles leurs droits seront égaux à ceux des hommes, ne savent plus réfréner l'ardeur mimétique de leur abnégation ( sous la forme du charm» sexuel désormais dédaigné) : nous en avons connu qui dans leur entraînement de néophytes avaient coupé leur belle chevelure et adopté le costume masculin.

Le socialisme romantique, malgré ces manifestations grossièrement superstitieuses pour notre époque, n'a donc pas eu beaucoup à faire, étant donnée, du reste, son aptitude à s'accommoder de tous les vêtements idéologiques, pour rester dans le mouvement général des grands courants mystiques qui, au cours des siècles, entraînèrent l'âme humaine : il ne s'est pas trop éloigné, somme toute, dans ses manifestations comme dans

son fond, du mysticisme chrétien, dont il est issu. Voilà pourquoi il » a souvent revêtu ■> laspect de ce dernier t par son vocabulaire et ses cailres extérieurs ». tout en se montrant « rebelle à la discipline ecclésiastique » , qui eut, d'après M. Seillière, « pour objet et pour résultat de contenir en de justes bornes les belles suggestions de mysticisme social dont l'Évangile demeure la source féconde (1) » (N. i?., p. vi).

c) Principaux représentants du socialisme romantique.

M. Seillière a étudié V impérialisme démocratique chez la plupart de ses représentants de marque, depuis Hobbes, Boulainvilliers, Mandeville, Rousseau, jusqu'à Fourier, Stirner, Proudhon, Lassalle et Marx (N. R., p. xi), sans parler des contemporains. Mais il s'est attaché surtout à marquer les traits théoriques les plus saillants de ce mouvement considérable de notre époque chez Rousseau, Proudhon, Fourier et Marx, chez ces deux derniers peut-être avec plus de zèle encore, car ils sont sans contredit les plus curieux docteurs du socialisme romantique.

Est-il utile d'insister sur l'auteur du Phalanstère, sur son rêve illogique d' «■ harmonie » des passions ou instincts, troubles éléments qui, en dépit de leur émancipation préalable, réaliseraient soudain on ne sait quel ordre miraculeux? On retrouve trop facilement chez lui les trois grands symptômes du mal romantique et son étrange système en est le trop évident reflet pour que le moindre commentaire en puisse être opportun.

(1) Tliéisles foncièrement plus étroits que les adeptes des grandes confessions religieuses actuelles, nos socialistes nous mettent « entre les mains » de leui" divinité, sans nous laisser aucune initiative ni créatrice ni rédemptrice (cf. /. D., p. 227).

188 PSYCHOLOGIE DE L'IMPERIALISME

Il en va tout autrement de Marx. Quoique l'inspiration impérialiste de sa doctrine soit flagrante d'emblée, il faut quelque attention pour percer à jour sa spécieuse logique et reconnaître en elle « l'expression la plus achevée du mysticisme social qui a inspiré tout le dix-neuvième Siècle romantique » (iV. R.,ip. 205). Chez lui, ainsi que chez pas mal de ses disciples^ le mimétisme rationnel se manifeste volontiers sous forme de prétention à la rigueur scientifique, déguisement fallacieux du ressort émotif et sentimental de ses théories, qui joue sous leurs déductions en apparence les plus spéculatives et les plus austères. Soulignons en passant, au sujet de ce travestissement mystique inédit, la juste remarque que suggère à M. de Gaultier (op. cit.) le « dogme sociologique » (p. 16), « nouvelle idole pseudo-scientilîque » à Tégard de laquelle « la croyance idéologique n'est qu'une forme astucieuse du darwinisme universel », cachant sous son imposant aspect mystique une forme du « désir de dominer » (p. 24). Et le môme penseur ajoute plus loin (p. 334) : « Les formes de l'opinion... qui aspirent à régner ne se réclament plus de la vérité théologique, parce que la période de son omnipotence semble révolue, mais elles se placent sous l'égide de la science, dont le crédit leur paraît plus assuré... La conception d'une vérité immuable déduite scientifiquement de la nature des choses sert de masque à des instincts ambitieux, avides de s'imposer avec un minimum d'ellorts. » (Cf. chap. i".)

Il appartenait à M. Seillière, non seulement de dévoiler l'appétit de puissance impatient, mais encore l'inspiration mystique qui fait le fond de l'orthodoxie marxiste. Nous ne pouvons entrer ici dans les détails d'une critique obligée de déjouer un sophisme à chaque

pas; mais les amateurs de controverses subtiles prendront plaisir à suivre les ingénieuses discussions de psychologie économique qui fait Tobjet de la partie des Mystiques du néo-romantisme qui lui est consacrée.

Tout d'abordj Marx nous est présenté comme un tempérament inquiet, névrosé, comme une personnalité obsédante, aux prétentions messianiques. Le voici, avant 1848, hégélianiste convaincu, pénétré d'une foi sans bornes dans les destins du prolétariat, « cherchant, nous dit M. Lichtenberger (op. cit.), dans l'histoire et l'économie politique les lois qui expliquent le présent et régissent l'avenir, posant l'existence d'une sorte de divinité, Vénergie productrice, qui détermine souverainement par ses décrets immuables les destinées humaines, exposant enfin comment cette divinité, qui s'incarnait hier dans la bourgeoisie, est toute prête demain, sans changer de nature, à passer dans le camp des déshérités, pour l'amour desquels elle accélérera même l'évolution vers le progrès ». C'est « l'étape » du mysticisme technique, ï mysticisme qui fait des forces de production (dont l'histoire est la technologie) personnifiées les démiurges de Thistoire universelle » (N. R.,p. 216).

Mais, passée la convulsion de 1848, nous nous trouvons en présence d'un Marx nouveau. Nouveau? Sa personnalité intellectuelle a été ébranlée dans ses assises mystiques, mais non transformée, au point d'abandonner ses premiers errements : disposées différemment, ses convictions enracinées vont lui permettre de reconstruire sur un plan plus prudent l'édifice de sa foi collectiviste. « Désabusé par les expériences de la période révolutionnaire, convaincu de la persistance de l'égoïsme calculateur dans l'humanité, assailli de

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doutes maintenant sur le dévouement de sa divinité à la cause du peuple. s'efTorçant dès lors de concevoir ce démiurge sous une forme qui rendît impossible toute trahison, » il pose finalement « comme l'essence m^'me de ce dieu... la force du travail simple, créatrice dernière de toutes les richesses, de tout Toutillage économique de l'époque moderne ». Ainsi, conclut le judicieux commentateur, citant un passage de l'édition allemande de Vlmpérialisme démocratique, l'ouvrage théorique de Marx le plus abstrait en apparence, Le Capital, n'est au fond qu'un « poème mystique où une idée dominante : le travail simple du prolétaire est la source unique de toute richesse, est présentée avec une adres.se extrême encore qu'inconsciente comme conclusion de l'expérience historique et comme résultat dernier de l'analyse mathématique la plus rigoureuse » .

d) Esquisse d'un socialisme rationnel.

Dans sa fameuse lettre sur le programme de Gotha de 1875, où il reconnaît notamment que le droit « égal » est un droit d'inéf/alité, comme Test toute espèce de droit (iV. i?., p. 295), Marx devait au déclin de sa vie apporter de sérieuses restrictions aux principaux axiomes de sa doctrine et faire aux données de l'expérience réelle d'assez profondes concessions. C'est en ce sens, du reste, que la plupart de ses continuateurs entendent diriger l'épopée prolétarienne : « Le prolétariat... est partout en marche... vers les convictions d'un impérialisme plus rationnel » (N. /?., p. 241 ).

M. SeiUière applaudit à ce changement de tactique — qui assure un avenir plus prochain au triomphe démocratique. Pour combattre le romantisme social,

ses ouvrages ne sont nullement des attaques contre les légitimes aspirations des travailleurs vers la puissance ou lamélioration de leur situation économique. « Ce que leur auteur repousse et combat, c'est l'utopie égalitaire ou collectiviste, la chimère d'un âge d'or où il n'y aurait plus ni lutte ni conflit, l'hypothèse décevante de la bonté naturelle de l'homme. A ces mirages romantiques, il veut substituer l'effort méthodique et réfléchi pour améliorer la condition humaine. Au dogmatisme mystique de l'orthodoxie marxiste, il oppose Téducation rationnelle de la démocratie moderne » (Lich-

TENBERGER, Op. CÛ.).

Et il se déclare le partisan convaincu d'un « socialisme rationnel » . Un tel socialisme, dont on pourrait trouver les principes dans la Morale des idées-forces de M. Fouillée (/. /.,p. 314). semble reconnaître une de ses incarnations dans la théorie du syndicalisme, dont la « conception nettement rationnelle de lorganisation sociale semble en voie de se substituer au socialisme romantique à titre de doctrine stratégique... de l'impérialisme prolétarien » (N. /?., p. 311 ). Cette constitution sociale, qui semble faite pour respirer la réconfortante atmosphère du contrat, pourrait déjà trouver à se former, si l'existence des syndicats actuels était subordonnée à leur responsabilité pécuniaire (/. /., p. 269).

Quelle que soit, du reste, la forme sous laquelle les tendances démocratiques de notre âge sauront se réaliser demain, nous pouvons dès maintenant prévoir que ce ne sera que grâce aux appoints de conscience, de méthode et de noblesse dans Tessor indiqués par M. SeilUère. La démocratie ne triomphera que lorsqu'elle s'inspirera de la raison, de l'expérience et des vrais vertus stoïques, c'est-à-dire sera devenue tout

entière aristocratique. Qu'on ne s'étonne pas de voir appliquer ce terme, — qui par son étymologie n'est qu'une revendication d'impérialisme mystique, — mais qui pourrait être pris au sens de bonté raisonnée, telle que nous avons défmie celle-ci, au mouvement ouvrier actuel : qu'est-ce qu'une aristocratie, sinon une « démocratie restreinte à ses membres » (G., p. 35), au sein de laquelle le principe de véritable égalité règne autant que l'acceptation d'une discipline ou le goût guerrier et dominateur. Collectivité démocratique digne de ce nom et groupe aristocratique ne diffèrent que par le nombre de leurs membres, mais rien ne s'oppose à ce que le peuple éclairé de l'avenir s'élève à la hauteur morale de l'élite actuelle ou tout au moins des fortes associations conquérantes du passé. Il y parviendra en renonçant à la démagogie irritante et vaine et aux suggestions émotives de certains meneurs intéressés, pour se vouer délibérément au perfectiennement éthique et reprendre le sens sainement utilitaire de ses aspirations, voilé à l'aube de son éveil par les pernicieuses brumes romantiques des cent cinquante dernières années. Le premier de nos ministres du Travail lit preuve dune pénétrante perspicacité sur ce point, en même temps que d'un vrai courage théorique, étant donné que ces paroles furent prononcées à la tribune d'une Assemblée législative dont la plupart des membres étaient encore imbus de mysticisme social ou peu habitués à faire cas des valeurs morales dans le domaine politique, quand il prononça cette phrase : « 11 ne faut pas demander à la classe ouvrière d"ètre réformiste ou révolutionnaire. Il faut lui demander de n'être plus romantique, s (iV. R., p. 312.)

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