‹ Une nouvelle psychologie de l'impérialismeChapitre 31 sur 52 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

a) Sa vertu tonique.

Jusqu'ici notre critique s'est surtout attachée à mettre en relief les cotés dangereux du mysticisme et les effets particulièrement pernicieux de certaines de ses incarnations. Mais ces considérations pessimistes, nous voudrions bien le souligner, sont tout à fait relatives : la disposition mystique en soi n'est nullement néfaste à nos yeux, et si nous l'avons combattue dans quelques-unes de ses formules, ce n'est pas en tant que radicalement mauvaise, mais seulement en tant que — trop souvent — rétrograde.

Dans la plupart des circonstances, elle ne sait être que la magicienne désuète d'un impérialisme inapte à

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renouveler ses moyens de prestige : voilà pourquoi elle peut être interprétée comme un symptôme de dégénérescence morale et même de maladie, ou du moins de grave dysharmonie (ou désadaptation) potentielle. Mais, sij malheureusement encore, celte disposition, affranchie de tous correctifs, ne procède que trop d'un t manque d'équilibre intérieur (i) » révélateur de décadence, « le mysticisme qui déchaîne l'enthousiasme et exalte la sensibilité, n'est pas, à coup sûr, un élément à dédaigner pour le succès d'une cause (2), » car il reste l'incitateur de toute action de quelque ampleur, de quel nom qu'on le baptise. L'essentiel est de ne recourir à ses impulsions en coup de fouet qu'à doses prudentes, ou convenablement mitigées : tels les narcotiques ou autres « poisons » thérapeutiques, il n'est préjudiciable que par l'abus que l'on en fait et n'est à redouter que dans les réactions qu'il détermine (cf. N. R., p. 182) (3). On pourrait, pour rester dans le ton, appliquer au mysticisme en général ce que M. de Gaultier {op. cit., p. 215) dit du christianisme — qui représente à notre sens un mysticisme déjà fort épuré — quand, dans Le Bouddhisme en Occident, il le compare à ces énergiques substances médicamenteuses qui, à infime quantité, peuvent être si salutaires à un organisme.

Ce n'est donc pas tant aux diverses formules de mysticisme qu'il convient de s'en prendre qu'aux apphcations qui journellement en sont faites; et ce n'est donc pas tant celles-ci qu'il importe de tenter d'enrayer de

(1) LiCHTENBERGER.

(2) Ibid.

(Z) Il y a aussi à considérer l'idiosyDcrasie du sujet : pour un organisme mord robuste et dujà irn:iiurii-;é, il est b^'aucoup moins à craindra, car « ses suggestions, ainsi que le remarquait M. N. Beaudaiu, pour les Torts ne sont que des exaltations ».

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toute manière, mais bien les mentalite's trop porte'es à s'en impre'gner, « natures suggestibles, de'nuées de sens critique^ » comme le dit M. de Gaultier au sujet du romantisme, qu'il faut aguerrir contre la contagion irrationnelle. Pour l'auteur du Bovarijsme môme, en effet, ce n'est pas tant le principe de suggestion mystique qui est mauvais, c'est la disposition des esprits qu'il a, à la longue, faussée et débilitée par sa trop exclusive influence.

Puis il convient de répéter qu'il est dans la foi mystique toutes sortes de degrés plus ou moins susceptibles de l'interférence rationnelle et disciplinée que nous venons de faire entrevoir : les divers fanatismes que nous avons évoqués seraient aux folies mystiques proprement dites ce que les manies spécialisées, qui, loin de compromettre les opérations d'ensemble de la vie mentale, l'activent au contraire sur certains points, sont aux conceptions délirantes : il est évident que, normalement, ils sont beaucoup plus aptes que cellesci à se plier aux conditions progressives de l'exercice de la puissance.

On peut aller jusqu'à dire, en un sens, si le mysticisme représente bien le spécifique « tonique de l'action pour les retardataires de l'évolution sociale » (N. jR.,p. 311) qu'il est même bon d'être resté d'abord un peu en arrière des contemporains en matière d'opportunisme conquérant, car, une fois entré dans le mouvement de ceux-ci, on bénéficie mieux de la force acquise dispensée par les conceptions du passé et on fait une application plus adéquate aux réalités du jour des vertus impérialistes de son récent essor, t En tous cas, nous dit M. Seillière, il est salutaire d'avoir passé par certaines dispositions mystiques, qui, plus tard, cède-

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ront la place à des convictions plus raisonnées, car on est gardé par là de l'orgueil excessif du savoir, on comprend mieux les nombreux cerveaux qui ne raisonnent guère et l'on se fraie plus sûrement sa route vers l'idéal à travers la foule. » (jV. R., p. 173.)

N'oublions pas que « les conséquences pratiques du mysticisme ont été sans bornes dans l'histoire du monde » (/. /., p. i), et que bien des améliorations de la condition humaine ont pu être acquises à une époque où il régnait à peu près seul dans les esprits. Et lorsque les plus éminents d'entre eux, surtout ceux des grands directeurs de consciences, commencèrent à s'ouvrir aux conceptions rationnelles, loin de rejeter ce précieux levain, leur soucidominant fut de le façonner selon des fins plus clairvoyantes, témoin cette utilisation du mysticisme dyonisiaque en vue du progrès social qui semble avoir fait le fond de l'initiation orphique (1) {.Y. R., p. ISOj.

On peut dire que chaque religion fut utile et conquérante (Renan a écrit vraie, avons-nous vu, ce qui à nos yeux signifie presque la même chose) à son heure, comme tonique du progrès et ferment de civilisation, et si la foi au libre arbitre elle-même est bien « un progrès social », ainsi que lèvent Nietzsche (S., p. 144), c'est plutôt en sa qualité de foi, c'est-à-dire, de principe expectatif d'impulsion impérialiste qu'en qualité de notion plus exacte de l'autonomie de nos actions : cette foi peut être illusoire, elle n'en sera pas moins féconde en résultats pratiques. Elles pressentaient certaine-

(i) Les plus nobles formes, les plus désintéressées en apparence de la foi humaine, ont eu leur heure épique de tro|itiées positifs, pn'ludes de njeilleures et plus durables victoires : Mande ville a fait valoir à juste titre l'efficacité du mysticisme chrétien dans les combats (/. D., p. 326).

ment la vertu de telles convictions, « les aristocraties de tous les temps qui ont appuyé' par instinct leur utilitarisme impérialiste sur un m3'sticisme fort propice à l'enthousiasme de la conquête : Nous sommes les bons, les favoris de Dieu... » (/. D., p. 194). « Quelle force, disait Guyau, ne serait-ce pas pour Thumanité de sentir avec elle, comme les armées d'Homère, tout un peuple de Dieux prêt à combattre à son côté I »

Au point de vue spéculatif également, la part du mysticisme est incalculable dans les genèses idéologiques des plus éminents penseurs : de fait, des théoriciens impérialistes très rationnels eux-mêmes y ont sacrifié, jusqu'à Hobbes, pour qui l'heureuse fortune dans les entreprises est i signe de la faveur de Dieu ». (7. D., p. 23.)

On peut déplorer, certes, les excès du fanatisme ou du fétichisme grossiers particuliers à certaines formules ou certains mythes conquérants; mais ces procédés d'entraînement sont les plus propres à susciter la ferveur des masses — et parfois même de l'élite : M. Mariel remarquait hier (op. cit.) que si Nietzsche est préféré à Goethe, c'est qu'« il est plus aisé de goûter l'outrance et l'hyperbole en toute matière que la saine mesure et la simple harmonie », pour tout autant impérialistes que puissent être ces dernières.

D'où procède cependant cette évocation potentielle du mysticisme? De quelle secrète profondeur de notre être psychique jaillit cette source impétueuse? Ce n'est pas du champ de la conscience claire : l'élaboration intellectuelle ne saurait déterminer aucune action, mais seulement en organiser, en préparer, en diriger les éléments : toute énergie a une origine subconsciente : la Volonté de Puissance sourd des plus anciennes

assises de notre être; elle était déjà tout aus.'^i intense, sinon tout aussi subtile, aux premiers stades de la vie nerveuse. Il faut remonter au règne physiologique du réflexe pour en saisir la pure origine en dehors des puperfétations idéologiques qui Font depuis rendue presque méconnaissable. Si dans le réflexe la réaction motrice représente la mise en œuvre de l'énergie impérialiste à l'état embryonnaire, l'excitation sensible qui entraîne ce déclanchement de l'appareil moteur (expansion agréable — ou retrait pénible) nous paraît constituer le « noyau » primordial de l'émotion mystique, — émotion fruste encore, mais déjà grosse de ses postulations les plus véhémentes, — hardies et féeriques constructions, dont l'expérience, favorable certes à leur développement, mais soucieuse d'en assurer avant tout la stabilité, éprouve assez de mal à ramener sans cesse à de sages proportions les vertigineuses architectures. Interpréter ses sensations, puis ses impre.ssions les plus fugitives comme des échos intimes de la faveur plus ou moins marquée du Ciel à l'égard de ses désirs, voilà à quoi se réduit analytiquement toute la destinée impérialiste mystique de l'homme.

Ces considérations semblent nous autoriser à invoquer l'origine sentimentale de la disposition mystique et marquent la portée exacte de notre réhabilitation. Trop longtemps un rationalisme à vues brèves, et défiant à l'excès, prétendit bannir de notre vie morale tout ce qui est impulsion affective. Pourtant, « le concours du sentiment et de ces impulsions afl'ectives doit être accepté de bon cœur; et c'est là le sens profond du mouvement jiragmatiste (1) auquel nous assistons dans

(1) Pour M. (Je Gaultier (Revue des Idées, la octobre 1911), le bon pragmatisme est celui qui fonde la vérité sur l'utilité.

la morale contemporaine » (I. /., p. -191). Oui, ces pragmatistes, dont Gœthe sem])le avoir e'te' le pre'curseur (M. Mariel, op. cit., p. 24), ont bien su utiliser ce tonique de l'action venu des sources profondes de la vie, « à titre d'auxiliaire fort appre'ciable du progrès ».

Et ils n'ont guère fait en cela que s'inspirer des leçons des poètes et des grands conducteurs d'hommes : les premiers ont appre'cie' dès les origines la valeur de l'enthousiasme et ils se sont montrés habiles à le susciter par la magie verbale des œuvres qu'ils proposaient à l'admiration d'autrui; et, dès longtemps, les autres ont su que la pitié et l'amour sont les incontestal)les levains du mysticisme social. « La justice exige des lois que rédige la sagesse, mais que vivifie l'amour, » dit M. Lebesgue (op. cit , p. 6) et, proclamant la « vertu créative de l'émotion », il ajoute : « L'intelligence éclaire; la volonté règne et dirige Nous mettrons l'intelligence au service de la volonté illuminée par une grande passion courageuse. »

« Illuminée, i ce terme peut sembler un peu abusif au sujet de ces élans issus des bas-fonds ténébreux du subconscient, et cependant il ne l'est pas historiquement parlant : il n'existe pas d'antinomie entre la sombre ardeur du foyer afTectif et la lucidité des opérations intellectuelles (1) : il n'y a qu'un écart de degré. Et cet écart n'est au fend qu'une différence d'âge : comme nous l'avons dit au sujet de l'instinct, bien des actes que nous accomplissons aujourd'hui avec une spontanéité parfaite^, et au sujet desquels le soupçon d'une hésitation nous déprécierait même, furent autrefois l'objet de calculs délibérés et parfois de longues

(1) Cf. notre tliéorie du Spectre psychique.

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tergiversations ou de discussions intimes : ce n'est qu'après avoir été frappés du sceau de l'expérience qu'ils sont «■ lentement descendus dans les régions subconscientes de rètre ». Résidu intellectuel, plutôt classé dans les arcliives morales que déchu, le sentiment, voix de l'inconscient, est souvent encore tout imprégné d'onction rationnelle. Mais ayant oublié ses origines et «■ perdu ses titres », il se justifie à nos yeux désormais en alléguant une généalogie transcendante : pénétré de sa valeur et cependant incapable de la prouver autrement que par des actes, il invente ce sophisme imposant : « je suis émané de Dieu ». C'est ainsi que « les profondes émotions rythmiques de nos lointains ancêtres » se répercutent chez Schopenhauer en « inspirations mystiques sur la divinité musicale ». (S., p. 183.)

Il serait certes bien imprudent de n'écouter que nos suggestions affectives: ce serait vouloir vivre au milieu de la compétition contemporaine dans les conditions d'un homme du moyen âge. Mais il y a grand avantage

— de mi^me que nous étudions les formes périmées de la vie représentées par les fossiles, afin de mieux comprendre l'évolution animale qui a abouti aux espèces actuelles et préjuger ainsi les destinées de notre race

— à prêter attention à leur voix entrainante, sauf à s'inspirer ensuite de conseils mieux éclairés, avant de prendre une décision importante.

Faut-il insister sur l'efficacité courante du sentiment mystique? On sait sa grande « puissance de réconfort » (I. /., p. 231) pour les déprimés de la lutte vitale et, d'autre part, l'intérêt de son constant apport pour l'entretien des réserves énergétiques où s'alimentent les impérialismes robustes etprévoj'ants. * Il faut des passions

dynamiques, » comme dit Rihot, — sauf à les statiser en vue d'un rendement régulier (7. /., p. 298) (1).

Il est bon cependant de considérer en particulier les services rendus à la cause intellectuelle par les émotions en général, et surtout par les émotions à nuance mystique. M. Seillière nous rapporte un passage d'Augustin Thierry {G., p. xvni) qui proclame leur heureuse stimulation : « La passion... peut devenir un aiguillon puissant pour l'esprit de recherche et de découverte; si elle ferme sur certains points l'intelligence, elle l'ouvre et l'excite sur d'autres (2j; elle suggère des aperçus, des divinations, parfois même des élans de génie auxquels l'étude désintéressée et le pur zèle de la vérité n'auraient pas conduit. » Il reconnaît plus loin dans le même ouvrage (p. 277) que « la méthode passionnelle et intuitive peut donner parfois des résultats au moins Curieux et suggestifs, dévoiler des horizons que la raison serait plus paresseuse à entrevoir et plus lente à explorer » .

31. Mariel remarque (op. cit., p. 28) qu'î Amiel nous offre le plus saisissant exemple de ce que valent Tintelligence et la raison sans la puissance d'agir et l'ardeur à vivre ». Nous savons dans quel scepticisme incurable ont sombré certains agnostiques dilettantes de notre littérature. On pourrait aller jusqu'à dire : pas de conscience active sans foi : la conviction est la cuirasse de la certitude.

(1) « C'e-sit un principe de psychologie, écrivait récemment M. Dorsennus, que nous sommes en général plus attaciiés aux choses que nous croyons vraies par sentiment qu'aux choses que nous savons rigoureusement démontrées par le raisonnement. »

(2) Il est précieux pour la construction d'un système d'avoir, comme Schopenhaaer, de vraies « œillières intellectuelles ».

C'est que «... la connaissance logique ne nous fournit pas l'équivalent vital et tonique des éléments moteurs et surtout émotionnels qu'elle exclut. Comparée à la possession intime, à la participation vécue que réalisait la mentalité prélogiquc et mystique, la connaissance comme possession de son objet est toujours imparfaite, insuffisante et, en quelque sorte, extérieure, l'essence de la participation mystique étant au contraire deffacer de l'esprit tout sentiment de dualité et de permettre qu'en dépit du principe de contradiction, le sujet soit tout enseml)le lui-même et l'être dont il participe i> (/. /. , p. 421). Aussi, « le besoin de participation reste plus impérieux dans notre société actuelle que le besoin de « connaissance », que le désir de se conformer aux exigences logiques et de prévoir selon les données de l'expérience antérieure » (Id., p. 425). De nos jours encore, nul ne saurait contester les vertus agissantes du mysticisme animiste. Un tel mysticisme, en effet, « tient... une certaine place dans l'éveil de la curiosité philosophique et favorise les premiers pas de la science, — en attendant qu'il vienne entraver son évolution ultérieure » (N. R., p. 181-188), par suite d'une concurrence née de la différenciation. A l'époque de transition, c'est l'ère des cosmogonies, ainsi que le note M. Seillière à propos des « philosophies de la nature » dont parle Rhode aux premiers chapitres de sa Psyché, — cosmogonies qui, selon ce dernier., « ne sont que des formes atténuées de la révélation religieuse » et dont la dernière offerte par le lyrisme romantique fut, croyons-nous, celle du Satyre de V. Hugo.

Il faut nous avouer pourtant que notre actuel plaidoyer en faveur des émotions mystiques ne satisfe-

rait sans doute pas leurs fanatiques et que notre tentative apologétique leur paraîtrait bien mesquine. Considérer la foi qui les anime comme bonne tout au plus à procurer des résultats, quoique heureux, bien inférieurs à ceux qu'elle vise par droit divin, quelle dérision! Ils prétendent quant à eux atteindre aisément au but même qu'ils ambitionnent et non à ces piètres dédommagements. Eh bien! nous sommes obligés de reconnaître que la force de l'élan qui les porte comble parfois leurs vœux les plus ardents, sinon avec une précision parfaite, du moins avec une approximation fort appréciable. Non seulement la confiance en soi, la foi en leur étoile ont assuré le succès général dans leur carrière de bien des hommes « prédestinés T>, mais ils leur ont donné plein accès au cœur même de leur idéal ambitieux (1). Au fait, c'est le sentiment mystique qui crée nos valeurs et qui transforme rapidement nos désirs en réalisations. « Dans l'ordre de la vie morale, a dit M. Bourget, nous valons en capacité d'énergie juste autant que nous croyons valoir. » « Présomption motrice éployée, coup d'aile qui soutient l'homme dans l'atmosphère de ses évaluations » (de Gaultier, op. cit.. p. 123), on pourrait dire que ce sentiment est le bovanj.^me de la puissance, l'exaltation vers le degré de perfection supérieur qu'on se propose d'atteindre, la projection en avant et au-

(i) La lliéomanie elle-même peut être très utile, nous l'avons fait pressentir au prrmier chapitre, — et très vraie : n'est-elle pas, en un sens, une auto-suppression et une ju^tilication du mysticisme, puisque la personnalité impérialiste qui s'en prévaut ne compte plus désormais que sur elle-même et devient ainsi le dieu qu'elle rêve d'êtie? Leibniz pouvait se croire logiquement l'incarnation de la Monade Suprême, et le Stoïque ne manifeste nulle vanité en finissant par se considérer comme son propre dieu.

dessus de soi dude'sirde cette perfection, V auto-attraction de celle-ci vers sa plus haute forme, grâce à sa transposition dans un plan plus sublime. Créateur d'affinités étranges entre le rêve de la puissance future et l'état actuel de celle-ci, autant qu'un viatique et un cordial d'espoir, le mysticisme, qui pare d'attraits le but utilitaire afin de le rendre plus accessible, est une sorte de mirage, rapprochant les satisfactions convoitées sur les longues routes de la conquête — et, au besoin, les inventant de toutes pièces par une étrange hallucination potentielle. Dès lors, si après une série d'épreuves plus ou moins longues, le mystique finit par trouver dans la réalité des objets à peu près semblal)les selon lui à ceux qui vivaient jadis devant ses yeux extatiques, comment ne croirait-il pas, avec un semblant de raison,, que son désir s'est satisfait luimême — de par sa propre vertu, ou grâce à l'aide d'en haut — à travers ces quelques tâtonnements et a su « imposer aux faits les mieux établis la tyrannie de ses volontés préconçues » {G., p. 376j? Somme toute, l'ensemble du progrès de nos civilisations ne s'est pas établi autrement, — à la résultante des vœux impérialistes individuels les plus influents : ce n'est pas une vaine prétention qui fait dire aux Héroïques d'Albert Samain

Que l'épopée humaine est faite avec leurs rêves.

Dans une de ses si vivantes nouvelles, M. Jack London nous parle de cet « espoir qui est plus fort que la science et qui défie l'expérience » . Toute la psychologie du mysticisme est dans cette phrase — avec ses anticipations conquérantes. On y sent l'opposition entre les prévisions basées sur de longues pratiques et les conceptions extatiques — ou plutôt on y devine un

essai de rajeunissement de l'expérience, une expérience à l'état naissant et on pressent que les arrêts de cette dernière ne sont jamais décisifs aux yeux d'un mysticisme, qui, en dernière analyse, les a vus sortir de lui jadis pour fixer une forme de son ondoyant désir.

Mais quand bien même la foi de quelques individus ou de la communauté humaine en l'aboutissement de leurs visées reposerait sur une illusion, quand bien même la magnifique carrière de certains fanatiques ou l'imposant appareil du progrès général, loin d'être dus à la valeur des postulants ou aux desseins providentiels ne relèverait que d'un hasard heureux, — qui, pour quelques années ou pour quelques siècles, aurait permis à leurs vœux de se satisfaire sans se heurter trop rudement aux brutales résistances naturelles, — cette foi n'en serait pas moins encore légitime et utile en tant qu'improvisatrice d'un spectacle réconfortant et de la création d'objectivités heureuses — indéfiniment durables, peut-être^, grâce à l'affermissement des énergies acquises et à l'entretien désormais fervent de ces dernières. Aussi, même dans ce cas, répéterionsnous volontiers avec Guyau cette hymne à la « fantaisie conquérante (1) :

Illusion féconde, illusion sacrée, Mère des grands espoirs et des efforts sans fin, Viens, en le ranimant, tromper le cœur humain! Habite en nous, soutiens nos forces défaillantes!

b) Corrections nikessaires à la foi mystique.

La philosophie impérialiste accorde donc volontiers que le mysticisme, même dans ses plus lointains effets

(1) Erasme fait dire à la Folie, mère, selon lui, de toutes les

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d'expansion, peut constituer un adjuvant précieux pour la volonté consciente; mais elle considère qu'on n'en tirera tout son parti que moyennant certaines corrections expérimentales et qu'on ne pourra faire appel à toute sa puissance, sans avoir à craindre ses déflagrations impétueuses, que lorsqu'il se sera suffisamment pénétré de raison (1). Gardons-nous donc bien de le refouler ou de l'écarter de notre domaine moral. « Il s'agit seulement de l'épurer par l'éducation et par l'expérience, d'en répudier les formes grossières, fétichistes ou étroitement individuelles, celles que favorisent dans l'homme de tous les temps l'inexpérience sociale et l'insuffisante hygiène morale. »

Certes, il s'avère excellent pour l'assaut: mais après son triomphe guerrier, c'est au tour des facultés organisatrices de venir réparer, légiférer, ordonner, consolider contre d'inévitables réactions les situations qu'il a conquises (/. Z)., p. 141). « Si le mysticisme est un tonique de l'action dans les races viriles, il ne saurait se dérober durablement au contrôle de l'expérience sociale (2) et de la raison sans briser contre la

pritentions conquérantes : « A mesure .que les hommes s'éloij;nunt de moi, la vie se i-etire d'eux. » (Eloge de la Folie.)

(1) Tout en se prêtant a l'impulsion guerrière, le mysticisme ne doit pas trop s't'^loigner de la raison, sinon le narcolisme extatique s'installe en maître indélogeable dans la men'alité (/. 1)., p. 3:2»}) et l'orgueil pathologique de l'igotisme l'égaré hors des cadres de la saine logique. Nous allons dire même que le mysticisme n'est, à notre sens, qu'une raison embryonnaire et que par conséquent, s'il veut évoluer normalement, il doit se rapprocher de plus en plus des formes perfectionnées de celle-ci et se fondre en elles : « Pour réaliser pleinement ses fins, l'impérialisme sous tous ses aspects doit se faire de plus en plus rationnel. » (Lichte.nbiîrger, op. cit.)

{'2) Au sujet de la tiiùse musicale de Rhode sur le Caractère moral des érnolions, M. Seillicre invoque « la correction sociale » comme une « mise au point de l'impulsion instinctive par la réflexion et par la raison ». Cette remarque garde toute sa

MYSTICISME ET RAISON l>07

digue des lois naturelles des adhérents aveugle's par les vertiges de lextase. » (iV. R., p. 299.)

Certes encore, « Fliumanite' a besoin d'un ide'al de caractère divin » (/./., p. 200); mais néanmoins est-il bon que cet idéal puisse répondre à toutes les nobles aspirations de l'époque et qu'une vaine nostalgie ne l'attire pas vers les conceptions du passé, comme ce fut le cas du romantisme moral. Il est vrai qu'au sein de la génération nouvelle cette dernière forme mystique semble déjà entrer dans une phase plus sage : on peut prévoir le jour prochain où elle « se fera moins arbitraire et plus clairvoyante » (/. /., p. 200) — pour réaliser peut-être cet <t heureux mélange de la passion stimulante et de la raison régulatrice », qui, au dire de Gobineau (G., p. 147), serait le privilège du sang blanc dès les origines, mais que, pour notre part, nous n'espérons que d'un avenir encore lointain.

Que cet avenir justifie ou non notre prévision, on peut déjà déclarer, en théorie générale : « L'enthousiaste qui se juge... le porte-parole d'un être divin... verra sa Volonté de Puissance utilement exaltée, si l'expérience intervient au moment propice pour adapter à leur fin ses efforts, pour lui éviter de se briser sur des obstacles invincibles dont son exaltation lui aurait dissimulé la présence. Le progrès est fait de ces impulsions outrancières, — lorsqu'elles ont été corrigées par leurs propres excès, et c'est une juste proportion entre confiance mystique et sagace application de l'expérience qui marque les doctrines destinées à servir la cause du mieux » {N. R., p. 3o9). « 11 n'y a

portée en ce qui a trait à rimpérialisme mystique assagi, en gt'néral.

de grands cœurs et de grands esprits dans l'IIuraanitd, a dit excellemment M. Lebesguc {op. cit., p. 23;, que ceux dont l'intuilion attentive a su... organiser une personnalité supérieure dans Tunion de la raison et de la foi. » C"est cette synthèse morale que nous devons proposer comme but aux bonnes volontés contemporaines. La formule n'est certes pas neuve. Déjà l'auteur du Phalanstère, en un élan de sagesse velléitaire, nous avait assurés que « dans l'Harmonie, on assistera à l'essor convergent de la raison et de la passion » {M. R., p. lo6j.

Mais, malgré les heureuses applications dont cette avisée convergence se montre susceptible, nous ne nous contentons pas, nous, impérialistes,, d'établir une association égalitaire entre les deux facteurs qui la composent : notre idéal dépenser a la. cabaliste de Fourier, cette « fougue spéculative » mêlée de calcul et de passion ; nous aimerons mieux brider celle-ci de calculs sagaces; dans le mariage mystique-rationnel

« Installant pour toujours le profitable hijmen De la raison guidant le pouvoir par la main »,

selon le vœu de Gobineau (p. 429), nous entendons donner l'autorité à la raison, qui, contrairement à l'assertion de Fourier, nous paraît devoir être tout autant modératrice que directrice et épuratrice de la passion plus ou moins inspirée (M. R., p. 137).

C'est-à-dire que, nous proposant d'éviter les excès toujours possibles et nous souvenant de l'illustre et funeste exemple de Tolsto'i (N. R., p. 315), c'est plutôt du côté du mysticisme que nous tournerons l'ell'ort atténuateur qui réside au sein de toute Volonté de Puissance soucieuse de s'assurer de durables

triomphes (1); quant à la raison, nous lui laisserons beaucoup plus d'autonomie : naturellement modére'e, mais habile à se stimuler au besoin, elle sait, lorsqu'elle se trouve dépourvue de moyens efficaces, « recourir aux suggestions subconscientes » {M. /?., p. vi) (dont elle est, en somme, la continuatrice, ainsi que nous le dirons). C'est donc bien elle qui doit commander dans le couple conquérant, comme étant la plus apte à prendre les mesures à la fois les plus prudentes et les plus opportunes. En une heure de clairvoyance^ Barbey a reconnu cette vérité pratique que l'important était de « ne pas accepter ipour guides les indestructibles passions » (5., p. 37), mais bien de « faire intervenir la raison dans leurs exigences ». Du reste, l'histoire nous avertit qu' « une réaction rationnelle est toujours nécessaire au lendemain des ébats du mysticisme exalté » : elle s'incarnera dans Napoléon après la Révolution, dans Loyola après la Réforme (/./., p. 25).

« Utihsez sagement le mysticisme et l'impulsion sentimentale, conseille M. Seillière, mais ne les mettez jamais au-dessus de la raison sainement comprise, qui est l'instrument adaptateur par excellence dans la mentalité humaine » (/. /., p. 191).

C'est bien ce que semble avoir pressenti la sagesse de l'âge classique grec. Les moralistes hellènes savaient que « Vagon (impérialisme) favorise Yhijbris (ou égotisme mystique) — qui entraîne celui-ci hors de la sophrosyne — ou mesure dans les satisfactions données à l'appétit de conquête » (N. R., p. 397).

(1) D'après Le JWo?rowîa7i((g«e,rinipétialisme rationnel enseigne l'individu à subordonner raisonnablement sa puis$ance et lait appel à l'expérience sociale accumulée pour contenir sa Volonté de Puissance individuelle.

210 PSYCHOLOGIE DE L'IMPERIALISME

Aussi chez Télite de leurs compatriotes peut-on constater une harmonie potentielle, que M. llartenherg expvime (Se)isations païennes (l), p. 11 5) par ces heureuses formules : « La raison contrôle le rêve, le jugement modère l'imagination, l'ironie surveille la sensibilité, la volonté domine l'automatisme. »

Si l'aptitude lyrique dégénère trop aisément en folie, d'après M. Voivenel (op. cit., p. 291), c'est que les idées évoquées par elle n'arrivent pas à dépasser l'état de rêve au sein d'une mentalité où l'imagination et la sensibilité s'exagèrent, faute d'être « contrôlées par la raison », qui seule pourrait opportunément refréner leurs excitations trop violentes.

Après ces exposés, notre programme éthique doit se montrer nettement tracé : sans rechercher ici les solutions les plus pratiques de i ce problème de l'utiUsation du mysticisme en vue de fins rationnelles » ï médité par Sainte-Beuve » {M. R., p. Lxvni), ni faire la comparaison des diverses méthodes qui ont été proposées pour obtenir la dérivation de l'impulsion mystique au profit des facultés supérieures d'organisation (cf. /. I., p. 290), nous avons suffisamment indiqué, croyons-nous, les motifs théoriques qui nous font adhérer à la thèse morale de la suprématie rationnelle. Formulons cependant une conclusion, si elle est utile.

La supériorité effective de la raison intelligente relativement aux instincts consiste dans son unité. L'être conscient a donc tout intérêt à s'en remettre à elle du soin d'assurer sa prospérité. Trop souvent les instincts sont des puissances anarchiques, en proie à des com-

(1) Alcan.

pétitions intestines, en tous cas sans objectif commun, car « lidéal est un désir de pouvoir déjà rationnellement... dirigé » (/. /., p. 107); ils trouveront pour la plupart un directeur dans la raison et deviendront dès lors ses collaborateurs; quant à ceux qui se montreront absolument rebelles à cette sujétion, ils seront mis du moins dans Timpossibilité de contrecarrer l'aboutissement des plans impérialistes de l'ensemble des autres tendances. Nous n'aurons rien à craindre, de la sorte, du concours, au prime abord, suspect de cette plèbe psychique.

« En tous cas, s'il est des inspirations subconscientes absolument mauvaises, adoptons le critérium de Loyola : pour trier ses expériences mystiques, il décida de considérer comme diaboliques toutes celles qui étaient déprimantes ou qui tentaient de perturber le programme de son activité; il limita même strictement ses heures de révélations... L'auteur des Exercices spirituels a compris. . . que Thomme, pour parvenir à ses fins légitimes, doit commander à son être tout entier et placer ses puissances instinctives elles-mêmes au service de l'idéal... déterminé par l'intelligence. De la sorte, on suscite en soi des forces obscures qui y continuent pour ainsi dire d'elles-mêmes leur office^ et fournissent à l'homme d'action... un point d'appui plus solide que les principes abstraits ou les considérations logiquement déduites » (7. /., p. 30).

Enfin, s'il ne faut pas clore ce paragraphe sans essayer de tirer quelques préceptes applicables de ces prémisses théoriques, voici les premières leçons qui s'en dégagent en ce qui concerne notre époque : j Contenons nos impulsions affectives les plus physiques » , — ce qui leur assure au fond une satisfaction meilleure;

e quant aux sentiments qui se rapportent à la famille et à la société, » il faut les « favoriser de notre mieux. Déformation plus récente... que les précédents (quoi qu'en ait enseigné le mysticisme romantique), ils sont aussi plus fragiles et moins assurés. On se gardera donc de les considérer comme naturels et de s'épargner sous ce prétexte le souci de leur culture. » (/. /., p. 291.)

« Obéir à l'impulsion du sentiment, celte voix subconsciente qui résume les plus anciennes expériences de l'espèce et de l'individu, sous le contrôle permanent de la raison, — qui conserve par la tradition et la mémoire individuelle les expériences les plus récentes et a pour fonction d'adapter sans cesse, dans le détail, l'acte humain aux variations actuelles du milieu naturel ou social, — tel est le fondement d"une morale véritablement rationnelle, source de toute l'harmonie sociale compatible avec l'état présent de la mentalité humaine. » (Id.)

Il appartiendra de la sorte au mysticisme en général, quelle forme qu'il puisse affecter à l'origine, de réaliser ce compromis entre l'agréable et futile que nous avions semblé circonscrire d'abord au domaine de l'art.

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