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Tradition, discipline et méthode

La conception de la raison que nous venons de développer, fonde l'autorité de la tradition, mais une autorité toute relative, comme celle de la sagesse expérimentale elle-même. Il faut préciser, en effet, la portée impérialiste des suggestions exemplaires des âges précédents. M. H. Glouard s'est attaché à dissiper l'équivoque traditionaliste en littérature : pareil soin incombe à qui veut explorer avec profit le domaine moral. On a

(1) Personnage d'un livre étudié dans Vlnlroduction à la Philosophie de l'impérialisme.

parfois présenté M. Seillière comme un traditionaliste avant toute chose : quelles restrictions comporterait cependant une telle manière de voir ! L'auteur du Mal romantique (i). lv) nous avertit qu'il existe un mysticisme de la tradition et qu'il faut veiller à ne pas se laisser fanatiser par elle. S'il approuve au passage une des vues deBonald, c'est celle qui présente le fait d' «obéir à la nature » comme équivalant à « s'inspirer de l'expérience sociale conservée par la tradition , qui représente, dés lors, en quelque sorte, les archives de la raison humaine » . A part cette réserve si conforme au reste de sa doctrine, sans être nullement un phobique du passé comme le philosophe de l'impérialisme raille finement « la puérile nostalgie des exagérés du traditionalisme » ! (/. /.,p. 310.) Si le bovarysme psychologique condamne « les partisans d'un traditionalisme absolu qui supposerait épuisée à jamais la force créatrice par laquelle une réalité première fut engendrée » {Dor/mes, p. i61), également épris de progrès, lïmpérialisme utilitaire peut répliquer par cette maxime, dont une proposition, pour sembler antinomique de celle de M. de Gaultier, n'en est pas moins idéologiquement convergente : « Gardonsnous de croire à la vertu qu'auraient d'assurer notre progrès indéfini automatique des méthodes léguées par les eiïorts du passé, mais que nous ne comprenons plus. »

Ce fanatisme aveugle écarté, — quoique résolus à les soigneusement contrôler, inclinons-nous cependant devant l'incontestable elficacité de certaines habitudes séculaires difficilement justifiables au premier aspect. Surtout, avant de nous révolter contre leurs suggestions, méditons les sages paroles de Guyau : « Quand vous vous indignez contre quelque vieux préjugé

absurde, songez qu'il est le compagnon de route de rhumanité depuis dix mille ans peut-être, qu'on s'est appuyé sur lui dans les mauvais chemins, qu'il a été roccasion de bien des joies, qu'il a vécu pour ainsi dire de la vie humaine... Le faux, l'absurde méme^ a toujours joué un si grand rôle dans les affaires humaines qu'il serait assurément dangereux de l'en exclure du jour au lendemain ; les transitions sont utiles... et l'on a besoin d'une accoutumance même pour la vérité. »

Renan a prôné le respect des pouvoirs établis dans le domaine politique : sachons dans celui de la réalité intellectuelle et morale nous incliner momentanément devant les « routines souvent utiles de l'opinion » (G., p. 232) sans trop de mauvaise grâce. Pour un léger sacrifice d'amour-propre, notre obéissance à la tradition nous vaudra plus tard des revanches éclatantes. « Occupons-nous, dit M. Fouillée, de l'état social présent (adaptons-nous à ses exigences, ajouterait-il presque) non pour en être les esclaves, mais pour en devenir les maîtres ; ne lui obéissons que dans la mesure nécessaire pour lui commander ensuite » (/. /. , p. 310). Un impérialiste sait se soumettre à la règle sous toutes ses formes (usages, conventions régnantes et pratiques diverses, — autant que discipline individuelle; jusqu'à ce qu'il puisse la dominer et l'intégrer suffisamment pour s'en émanciper, tout en poursuivant, dès lors, motu proprioàxi moins le même rendement d'activité morale.

D'après plusieurs sociologues, traditionalisme et croyance religieuse s'affaiblissent parallèlement au déclin de la vie des peuples. Voilà une observation bien propre à modérer notre chauvinisme égotiste et à nous conseiller une attitude aussi humble qu'avisée, savoir.

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la « soumission de notre raison individuelle encore incapable de se conduire à la raison collective, présumée supérieure, en considération des expériences accumulées par les ancêtres. Le myope individualisme romantique (1), durant le dernier siècle, a secoué le ioug des idées reçues dans toutes les branches de l'activité mentale.

M. J. Thogorma, démontrant que « l'esprit d'intolérance et de négation de la vie est beaucoup plus du côté des adversaires de la tradition classique que de ses défenseurs t, a fait dernièrement la critique de l'état d'esprit moderniste en matière d'esthétique littéraire : « L'originalité vraie... est l'efflorescence du passé dans le présent et dans l'avenir; elle a ses racines dans la pensée des aïeux et ses fleurs invisibles dans celle des descendants. Pas plus que la vie physiologique, qui n'engendre de nouveaux individus qu'en les coulant dans le moule du genre, de l'espèce et de la race, la vie spirituelle n'est discontinue : elle ne produit de nouvelles œuvres que par l'expansion de son dynamisme héréditaire. Une œuvre qui n'a pas de racines dans le passé, qui ne s'apparente pas à celles qui ont existé après elle n'est pas vivante. Pas plus qu'elle n'a d'ascendants, elle n'aura de rejetons; elle est fatalement stérile. » {Les Barbares contre Racine, p. 8.)

De même, dans toutes les autres branches de l'esprit, une originalité sans précédents est une monstruosité. Telle est, du reste, la conclusion de M. Seillière au sujet des faits moraux : « La nouveauté absolue en morale est signe de l'erreur. 11 n'est plus permis à une thèse

(1) « L'individualisme excessif commence au dédain mystique de rexpérieucc, surtout sociale « (A'. R., p. m).

sociale d'être sans ante'cédents historiques, disait Proudhon dans sa Création de l'ordre... Et certes, l'immoralisme, c'est-à-dire l'innovation, la réforme en morale, ne seront jamais salutaires qu'à dose homéopatique, la tradition demeurant l'autorité la plus haute en matière éthique » (/. D., p. 138).

Nous avons pensé souvent qu'il serait louable de tenter sous le jour impérialiste une réhabilitation de ces cristallisations de sagesse que sont les proverbes, — tant malmenés par le psychologue averti qu'est cependant RI. Payot dans son Éducation de la volonté (1).

Mais, encore une fois, tant il est vrai que tout dans les théories morales se réduit à des interprétations de nuances et qu'il faut sans cesse rectifier la portée exacte des intentions conservatrices ou réformatrices, — que notre utilitaire et diplomatique déférence à l'égard de la tradition ne soit pas confondue avec la prosternation béate devant ses arrêts réputés infaillibles, et qu'en tous cas elle ne se fasse pas exclusive de l'aspiration au progrès conscient : « l'esprit de l'homme doit écarter lentement par l'expérience accrue les illusions ancestrales t> (S., p. 190). L'important est que l'évasion des anciens préjugés se produise sans effraction et que même les convictions nouvelles conservent quelque chose de la forme des anciennes, tel l'insecte ailé, pour abandonner sa chrysalide, n'en maintient pas moins intérieurement la structure larvaire. A son exemple, nous nous élancerons mieux à travers les étendues de la puissance si notre envol rationnel reste mû par l'im-

(1) Il reproche aux « dictons >> leurs contradictions réciproques; mais l'homme moral, à qui ils servent de maxime tonique ou de conseil lapidaire, n'est pas un : il existe plusieurs sommets éthiques, ainsi que nous nous proposons de l'établir quelque jour.

pulsion éprouvée des mêmes organes éthiques qui permirent nos premiers essors offensifs ou adaptateurs.

En général, du reste, la nature ne procède pas autrement : loin d'abolir les réalisations passées lorsqu'elle en crée de nouvelles, elle les laisse survivre sans retouches, tout en préparant de mieux en mieux de nouveaux essais en vue de l'avenir. Ne craignons donc pas de couler nos convictions récentes dans les moules déjà usités : ce n'est que peu à peu et par détail qu'il convient de modifier l'édifice éthique qui nous abrite; il faut penser avant tout à le consolider, et, dans ce but, sans laisser de lacunes dans son architecture, ni faire des réparations de fortune, « remplacer par des matériaux rationels ce que nous enlevons à la coutume » (J..Z).,p. 147).

Et par là se résout ce problème, aussi vital qu'ardu entre tous, autant pour le moraliste que pour l'esthéticien, de la conciliation de la liberté et de la tradition (cf. Mariel, op. cit., p. 20). « Tout art qui veut vivre, disait M. Louis Mandin, doit se développer entre ces deux principes, la tradition à sa base^, la liberté à son sommet. » Généralisant^ M. Beauduin, qui cite ce propos, ajoute pittoresquement : « Ceux qui rejettent le présent et l'avenir se tranchent la tète, ceux qui renient le passé se coupent les jambes : la belle affaire pour s'élancer vers l'avenir! » {Nos Tendances.)

Pour M. Seillière, le dynamisme mystique des inspirations subliminales et la potentialisation rationnelle de l'expérience se complètent très favorablement : « La société humaine a besoin de règle comme de liberté pour vivre... son développement moral exige un équilibre heureux entre les principes de stabilité et les éléments d'innovation dans son sein, entre la tradition et l'invention. » (/. /., p. 2i6.)

Somme toute, cette harmonie entre les deux tendances ne devrait pas être fort malaise'e à réaliser, car elles ne sont pas plus antagonistes que mysticisme et raison : la tradition n'est que de l'initiative cristallisée : selon l'heureuse formule apollinienne [« l'initiative combinée à la discipline exprimant l'essence de la morale du contrat » (A. D., p. xui)]de « la liberté dans la loi » {A. jD.,p. 14j, elle ne semble être, au point de vue social, qu'une généralisation des conventions mutuellement consenties entre individus, la société se contentant d'ériger « en préceptes impératifs les résultats les plus courants des contrats particuliers » (Uav}^, op. cit., p. 203).

La discipline, sociale ou individuelle, canalise la liberté, et c'est elle seule qui réalise ce beau fleuve d'efforts conscients à débit uniforme, qui sans cela n'aurait été qu'un marais putride de fièvre impuissante ou qu'un torrent dévastateur. Mais il est essentiel que cette discipline soit à l'origine volontairement acceptée et non contrainte, et que si elle recommande l'ascétisme cesoitun« ascétisme réfléchi » et utilitaire (N. R., p. 75 et 199), une simple « gymnastique de la volonté » {A. D., p. 154) et non du sadisme extatique.

M. J.-M. Bernard ne nous montrait-il pas récemment, avec l'exemple du malheureux Phaëton, lutilité de la mesure et qu'il faut savoir dompter même ses élans les meilleurs? « Ce qui distingue la vertu du vice, disait Proudhon, c'est... le régime... et la mesure » (/. D., p. 294j. Discipline personnelle ou tradition collective dégagent également l'action modératrice de la règle.

Un autre bienfait, tout individuel, de l'obéissance à « la discipline volontairement acceptée et de l'accom-

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plissement du devoir professionnel, c'est, pour les imaginations inquiètes, qu'ils sont des régulateurs... salutaires » (N. R., p. 120j. On ne saurait trop vanter l'équilibre intérieur conquis grâce à toute occupation pratiquée avec constance.

Mais les bienfaits de la méthode et de l'esprit de suite — et ceci nous ramène, après un léger détour, aux considérations de tantôt — dépassent de beaucoup ces eudémoniques satisfactions, car ils incarnent les résultats conquérants de la mise en œuvre la plus large et la plus logique du mysticisme rationnel. Basée avant tout sur le critérium de la durée, la tradition expérimentale incline à la continuation — conformément aux préceptes modérés d'un impérialisme sage — des gestes de l'humanité constatés heureux pendant le temps le plus long. Dans l'impossibilité pratique où nous nous trouvons d'atteindre une vérité immuable, quel meilleur parti prendre? En présence de la complexité des phénomènes naturels, remarque M. de Gaultier (Dogmes, p. 253;, il est tout d'abord impossible d'arriver à une explication pratique, « si, parmi toutes les hypothèses imaginables, nous n'en choisissons une suivant laquelle nous supposions que (ont se fasse, » sauf à la vérifier ensuite par les faits (1). Descartes lui-mt'me « ne s'embarrassait nullement de la fausseté possible de ses principes, à la seule condition qu'ils fussent conformes aux expériences : « car, disait-il, si

(1) « Ne faisons pas de lois avec quelques débris ramassés d.ins la nuit qui entoure nos pensées » diraient avec M. Mii'terlinck, selon M. Palante (op. cit., p. 73\ les irraiionalisles: mais nous, les pragmatisles de la raison, qui sorumes persuadés de l'utilité de ces lois, tout en sachant leur relativité, nous entendons user de ce levier multiplié de la puissance pour les améliorations de tous ordres de l'esprit impérialiste des hommes.

cela se trouve, ils ne seront pas moins utiles à la vie que s'ils étaient vrais, parce qu'on pourra s'en servir en même façon pour disposer les causes naturelles à produire les effets que l'on voudra » (Dogmes, p. 254).

Nietzsche avait donc raison,, continue M. de Gaultier, de pre'férer Tutile au vrai, de nier même le vrai et de ne « considérer l'effort vers la connaissance que comme un effort vers la puissance, l'esprit qui conçoit les choses se proposant, au gre' de son estimation, de réduire sous la loi de qnelcpies principes un nombre d'éléments déplus en plus considérable » (p. 255).

Et, de fait, voici que cette présomption se trouve couronnée d'un quasi miraculeux succès : la méthode même paraît s'imposer à la réalité : la persévérance est fort souvent récompensée; « le même chemin fidèlement suivi conduit toujours à quelque chose, » a écrit M. P. Brulat. Il semble que les partis pris par l'impérialisme sur un coup de dé mystique à l'origine, finissent par courber sous leur loi la réalité spéculativement insaisissable.

Faut-il citer un cas troublant? Alors que la science thérapeutique — oscillante selon les caprices du moment — est si peu avancée, comme s'avèrent efficaces et riches de vertu curative les « recettes » de longévité des centenaires! De temps en temps les journaux interwievent ces patriarches pour savoir à quelle mesure ou à quel secret remède ils attribuent la prolongation de leur imposante vieillesse : règle générale, ils recueillent de leur bouche les formules les plus hygiéniquement surprenantes : boire toujours du vin pur, se vêtir été comme hiver de la même façon, accomplir certaines acrobaties tous les matins, rester rigoureusement végétarien, etc. Faisons la part du

besoin d'éblouir, des erreurs inhérentes aux explications données après coup, il n'en reste pas moins que ces singuliers soins pratiqués avec constance ont été suivis finalement du résultat visé. On nous objectera sans doute les phénomènes dïntoxications chroniques, qui semblent ruiner notre thèse : mais remarquons que l'ingestion des substances qui les entraînent n'est funeste qu'au cas d'excès et que par rapport à la brève existence des individus. Malgré l'hérédité elle-même, l'opium n'a pas tué la Chine. De même, l'humanité occidentale finirait, sans s'amender, par surmonter la dégénérescence alcoolique pour la même raison qui fait affirmer à M. Wells dans son The Times machine que notre réaction organique, avec assez de temps, triomphera des microbes.

« Pour Gœthe, toute la morale consistait dans le mot s'adapter » (B., p. 495). Le processus normal n'est pas différent pour cette éthique de second degré qu'est l'hygiène : tout long rapport entretenu avec les réalités ambiantes, — toute longue pratique contractuelle ou dominatrice des Volontés de Puissance les plus proches de nous portent leur vertu en eux-mêmes, et la tradition qui les consacre participe de cette vertu à son tour. 11 faut renoncer à atteindre une vérité définitive, répéterons-nous avec les pragmatistes, quoique nous arrivions par degrés à des approximations de plus en plus satisfaisantes sur les conditions de la vie et du pouvoir. La vérité reste toute relative : elle émane de la vie impérialiste, qui la projette devant elle, et si la zone éclairante des notions que nous acquérons s'étend de plus en plus, c'est que la radiation vitale et conquérante est de plus en plus puissante.

On pourrait répliquer à cette théorie de l'adaptation

potentielle que l'idéal proposé par elle à la vie serait la stagnation et la négation d'elle-mcme; nous ferions alors remarquer que la suprême adaptal)ilité consiste dans une souplesse suffisante pour permettre des désadaptations ou réaliser des adaptations nouvelles (ce qui s'équivaut) de plus en plus agiles parmi un milieu sans cesse extensible et sans cesse changeant.

Mais, alléguera-t-on encore, de même que les séries animales ne se sont réalisées que sous la pression des circonstances de plus en plus difficiles, le progrès ne serait que la réalisation nécessaire du minimum des conditions favorables pour permettre la prolongation de la vie; tous ses raffinements seraient autant de servitudes, de sorte que la puissance vitale n'aurait pas avancé d'un seul pas effectif et que le progrès serait plutôt subi que délibérément et avidement recherché.

Non, le progrès n'est pas seulement cette poursuite haletante des subsides vitaux; Vhomo sapiens prend les devants dans le sens indiqué déjà par le passé, sans s'aventurer toutefois seul trop loin des signaux favorables à son orientation, et prévoyant des calamités, des défaites, des adaptations plus difficiles pour l'avenir, sait se constituer par ses anticipations et ses accumulations potentielles ces prudentes lignes de retraite dont nous parlions au début de cette étude. Certes, quand le progrès n'était encore que l'évolution, la vie avait assez de peine à se maintenir pour que ses formes nouvelles ne fussent que des compromis avec les ambiances impérialistes plus ou moins hostiles, et à suivre les transformations des forces naturelles. Mais par le fait seul que dans cette épopée, défensive d'abord, puis conquérante, son impérialisme latent, germe de la Volonté de Puissance consciente^ n'a pas succombé, que dans cette

entreprise elle a gagné, bien loin de se trouver en déficit, nous croyons légitimes les plus vastes espoirs sur sa vocation triomphatrice.

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