La Providence du Progrès
a) Des réussites impérialistes à la foi providentielle.
Nous avons parlé jusqu'ici un langage prudemment philosophique et nous nous sommes plutôt tenu sur le terrain de l'observation pour constater de l'extérieur les résultats heureux de l'essor mystique. Si nous tâchons de mieux pénétrer cependant Tâme de ce dernier et de transposer nos remarques en convictions, telles qu'elles doivent éclore dans les mentalités conquérantes, — si nous traduisons nos froides conclusions en entraînantes paroles de foi, — si nous entrons, enfin, franchement nous-mème dans ce presque universel courant qui porte tant d'impérialistes énergies, — nous allons proclamer nous aussi une tonique et quasi religieuse croyance.
Et d'abord, sous son influence, nous envisagerons tout d'un autre point de vue : si l'impérialisme {stricto sensu) nous paraissait être un désir de puissance déjà utilitairement averti, voici que le mysticisme devient un impérialisme avisé de ses fécondes alliances, et la foi en la raison un mj-sticisme plus puissant, plus assuré de ses conquêtes que tous autres. Dès lors, l'attitude qui, naguère encore, semblait se nuancer de hardie présomption se transforme sous nos regards en une confiance mêlée de saine humiUté : d'une part, comment nos formules actuelles sur la constitution de
l'univers, comment nos ambitieuses the'ories auraientelles une valeur absolue, alors que celles d'hier et d'autrefois se sont successivement écroulées dans l'inanité? Mais, en revanche, toutes, ou presque toutes, ayant donné des suites efficaces, aussi bien que ces réactions hasardeuses et incertaines de la vie contre les dangers multiples qui la menacent depuis les origines, au dire de M. Quinton, comment ne pas croire qu'une vaste volonté métaphysique soutient nos efforts sur la voie de la réussite? Il a suffi de quelques empiriques persuadés de l'action curative, à l'égard de certains de nos organes, des parties de plantes reproduisant l'aspect grossier de ces derniers, pour que, en présence des effectifs succès de cette pétition prélogique de consubstantialité, l'opothérapie moderne (assez mystique de conception elle aussi, mais acheminement peut-être vers des méthodes supérieures de thérapeutique) pût s'instaurer. Dans la plupart des branches du savoir humain, ceux qui en ont approfondi les notions donnent des faits observés des explications différentes certes des interprétations superstitieuses, mais ne les ruinent guère jamais tout à fait.
Et ce n'est pas seulement pour la mise en train de notre désir de pouvoir (partiellement différencié en faculté de connaissance), que cette Volonté protectrice et souveraine est intellectuellement satisfaisante à supposer : c'est sans doute sa vertu, toujours agissante, qui nous maintient constamment dans le droit chemin de la conquête. Malgré les bienfaits de la tradition, comment, parmi l'amas de plus en plus important des legs du passé, discernerions-nous sans cette omniprésente Divinité du Progrès, ce qui nous sera profitable de ce qui risquerait de nous accabler d'un vain
poids — et sous quoi nous succomberions avant peu? Qu'importe, d'ailleurs, en principe, — si cette hypothèse d'une puissance tutélaire explique seule la réussite humaine au cours des siècles, — qu'importe la forme que la conviction éthiquement re'confortante autant que spéculativement apaisante pourra prendre chez chacun de nous? Que nous nous considérions nous-même comme cette Providence ou seulement comme l'un de ses humbles alliés, voilà qui n'est qu'une question de capacité mystique et de modeste prudence dans l'expansion de notre appétit conquérant.
b) Desseins de « la Providence » sur l'humanité.
Si la morale, selon Rhode [in Religion des Grecs {N. R. , p. 196)], « n'est nullement primordiale » mais » naît lentement de la souffrance humaine », le dieu favorable qui nous amène lentement vers les fastes du progrès ne serait-il donc pas nous-mêmes, en tant que nous serions instruits et grandis par nos épreuves? Sans doute, pour une part; mais s'agit-il de nons-mêines en tant qu'êtres isolés ou en tant que participants de la communauté de nos semblables? N'oublions pas que la Raison collective est, pour parler métaphoriquement, une divinité infiniment plus puissante que notre débile expérience individuelle, pousse insignifiante sur Tarbre triomphal de la race, imperceptible reflet de la conscience impérialiste humaine, précaire usufruitière de la toute-puissance que les destinées de cette dernière incarnent.
Ou, s'il faut revenir à une interprétation moins ésotérique du sentiment mystique conquérant, qu'est-ce
au fond que ce dernier, sinon — pour l'impe'rialiste déjà assagi — Vopercepiion, au sens leibnizien, de n'être avec ses plus vives tendances qu'un élément englobé dans les synthèses de puissances supérieures dont nous avons parlé au début, — puissances éminentes, qui assurent visiblement ses succès, en même temps que ceux de ses congénères, qui le feront participer à leurs propres victoires, tout en lui évitant les heurts trop rudes dans le combat potentiel, — et sur Téchelle desquelles un esprit clairvoyant peut s'élever par degrés de conception jusqu'à l'unité métaphysique, principe du monde, dont la Divinité serait le sym.bole des plus hautes intégrations.
Dans cette grandiose hiérarchie, l'impérialiste irrationnel commet la lourde, l'égotiste faute ou de baser sur ses faibles ressources les plus téméraires prétentions ou de vouloir tourner à son seul profit l'activité des vastes organisations conquérantes dans lesquelles il a pressenti se trouver compris, tout comme si une cellule associée et différenciée entendait désormais se suffire à elle-même ou accaparer à son profit toutes les forces de l'organisme dont elle fait partie.
La confiance en soi est une vertu précieuse, et de même la conviction de l'alliance providentielle, — point de vue à la fois plus ambitieux et moins inconsidéré. Mais quand nous escomptons cette dernière, il ne faut guère espérer être aidés que de loin, concurremment avec les autres hommes, et non pour nous seuls. Précisant ici, dans un autre plan, les considérations de la philosophie impérialiste sur les corrections utiles du mysticisme, nous formulerons encore avec M. Seillière ce prudent enseignement : « Il faut considérer le mysticisme comme une entrave, un danger et
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un faible, non seulement quand il demeure arriéré, fétichiste, mais encore follement exigeant de partialité criante chez l'être surhumain ou métaphysique dont il invoque l'alliance offensive et défensive. » M. Seillière s'est rallié au <• mysticisme de la raison progressive, c'est-à-dire à l'hypothèse d'une volonté métaphysique qui conduirait Vhumanilé vers le progrès moral par le canal de l'expérience sociale accumulée, synthétisée, de Vespèce ou Raison ». Il dira de l'hégélianisme, et ceci est comme une réplique à la phrase de Rhode citée tantôt (S., p. 80) : « C'est un fort noble mysticisme, le seul adapté aux besoins de notre époque, que celui qui fait ainsi Yhumanité l'alliée de choix d'un Dieu-intelligence appliqué par elle à diminuer la souffrance. »
Selon Hegel en effet (/. D., p. 137), « les annales du genre humain sont la réalisation d'un plan caché de la Nature en vue du Progrès de la Raison » . Pareillement, Fourier estimait que notre ardent impérialisme même « révélait les desseins de Dieu sur notre espèce » (M. R., p. 176). Ce serait ce Dieu qui dirigerait notre « labeur calme et sur dans l'atelier commun de l'humanité où le sort du monde est lentement forgé par le marteau de l'énergie sur l'enclume de la persévérance .) (il/, i?., p. 368).
Le mot « lentement » est ici souligné par nous à dessein. Pas plus, en effet, que le mystique rationnel ne doit escompter se voir seul comblé des célestes faveurs, l'humanité consciente ne peut aspirer, par un néfaste quiétisme, parvenir d'un seul coup au but de ses plus nobles aspirations, même avec l'aide suprême d'un Dieu.
M. Seillière n'a que trop raison de mettre en parallèle comme des t problèmes également fondamentaux
pour l'orientation de notre culture » celui de la genèse de l'instinct et « celui du miUénarisme au lendemain de la prédication e'vangélique », « car ils posent de même la question du perfectionnement moral patient en face de l'attente du miracle » . Sans nous préoccuper donc^ comme les chiliastes, de déterminer ni l'échéance de rtieureuse destinée que la Providence nous réserve, ni l'inventaire des joies paradisiaques qui nous attendent au bout de notre carrière conquérante, poursuivonsla, réconfortés par nos actuelles satisfactions, armés de notre grande foi en elle et de nos espoirs illimités, nous ï considérant comme les alliés d'un Dieu favorable qui mène insensiblement l'humanité consciente vers des destinées meilleures par l'accumulation et la synthèse opportune de ses expériences sur les lois de la nature et sur les nécessités de la vie en commun pour des individus plus ou moins rationnellement impérialistes pai- nature » .
c) Mysticisme du Progrès.
Il convient d'avoir en un mot la « foi progressive » ou, autrement dit, d'être imbus du « mysticisme du lent progrès vers le mieux... par l'effort patiemment accumulé de l'espèce " (1. I., p. 236). Comme le remarque M. de Gaultier (Dogmes, p. 45), c'est cette conception finaliste, « cette croyance seule » à une « évolution sacrée » sinon « vers un but positif » , du moins vers une perfection sans cesse croissante « qui mue l'idée pure et simple de changement en l'idée de progrès » — et permet, peut-être, ajouterons-nous, la réalisation de ce dernier par sa persévérance même, car il est fait pour autant de ferme cons-
tance de notre propre part dans les convictions, mères de nos pratiques, et de méritoire résistance aux régressions involontaires, que de bénévole faveur de la part des pouvoirs qui nous dépassent.
« Marchez lentement, insensiblement, sans vous laisser décourager par d'inévitables reculs ou rechutes, sur la voie de votre réforme morale ou de votre adaptation au devoir présent, et comptez pour victoires les plus modestes progrès sur ce chemin, sans éclat, disent les esprits méthodiques et les moralistes » qui ont l'expérience de l'àme humaine et de ses conditions impérialistes (S., p. 151).
Parmi ces dernières, l'eudémonique satisfaction dont se pare tout bénéfice d'une plus grande somme de puissance ne nous fera pas ici défaut; d'autre part, « la foi dans l'expérience sociale » se présente « comme seule capable de faire reculer autour de nous la souffrance » (/. I., p. 277). Dans son aversion pour la douleur et surtout son désir positif du bonheur, à quelle discipline Thomme réfléchi ne se soumettrait-il pas? On comprend donc le grand crédit auprès des impérialistes normaux et concients du mysticisme du progrès, qui base tout l'espoir de l'avenir sur l'épreuve de la souffrance passée. Sans mépriser nullement les tentatives de la veille, qui lui valurent peut-être encore d'assez dures leçons, mais décidé à les mettre à profit, l'impérialiste fervent se proposera de dépasser sans cesse les insuffisants triomphes remportés et surtout s'évertuera à diriger mieux ses essors demain : c'est ainsi quïl tirera toute leur vertu active de deux tendances opposées de l'esprit en les faisant converger vers une même application éthique : une saine conviction impérialiste, en effet (S., p. 116j,
serait basée sur un jiessiinisnie psychologique comme point de de'part — mais, contrebalancée par la notion du possible progrès moral dû à l'expérience humaine, elle dégagerait une morale ojitimiste. viatique si précieux pour les êtres d'avenir. C'est dans ce sens qu'on peut dire avec Rhode que » Yoptimisme est au vrai l'utilitarisme rationnel » {N. B., p. 11-4). Et c'est en nous inspirant de tels principes, que, sans retomber dans les étroites utopies des paradis la'ïques, ni le mysticisme excessif des millénaristes, nous pourrons proclamer avec le docteur Emile Tardieu : « La terre est un royaume que l'effort des générations embellit merveilleusement. »