Le péché originel
Mais si nous voulons remonter aux sources et analyser les causes qui ont établi, puis affermi peu à peu l'autorité de cette tradition religieuse, nous reconnaîtrons aisément qu'un tel triomphe est loin d'être dû à des circonstances fortuites : son action fanatisante proprement dite est très faible en comparaison de sa puissance supérieure et réfléchie de persuasion et des trésors de sagesse dont elle se fait la bénévole dispensatrice pour ceux qui savent goûter l'essence de son inspiration.
Nous invoquions tantôt l'utilité d'un pessimisme psychologique comme point de de'part de toute carrière progressive. Mais voici que le dogme du péché originel nous offre la meilleure assise que nous puissions souhaiter pour baser notre essor moral. Ce n'est d'ailleurs nullement im mythe éthique.^ puisqu'il se montre « parfaitement d'accord avec les présentes hypothèses du transformisme sur les origines de l'homme » et, par là même, digne de ce rôle futur d'un mysticisme corrigé et adapté aux données actuelles que nous souhaitons si vivement. Cette doctrine, qui « fait sortir l'humanité de l'animal, lui supipose au début des tendances bestiales, tout au plus grossièrement sociales, au lieu que la psychologie romantique met la bonté ou au moins la raison à l'origine de la vie psychique qu'elle estime corrompue ensuite par la vie sociale. La Bible dit le contraire, en affirmant au début ou, du moins, aussitôt après la chute, Végoisme et Vimpérialisme naturels, en attendant qu'ils soient lentement corrigés par l'expérience sociale de l'humanité. »
Au mystique chrétien qui, comme son cousin romantique, serait sans doute porté à croire tout ce qu'il fait applaudi par la Puissance supérieure alliée, l'Eglise dit : « Tues mauvais parce que tu es le fils des hommes; tu es égaré à toute heure par la concupiscence (ou impérialisme individuel sans frein), la voix de la bête, l'écho du péché héréditaire. Lutte donc sans relâche contre ta volonté pervertie,, afin de te rapprocher, par l'exercice des vertus sociales, de ce Dieu qui est prêt à t'aimer si tu aimes ton prochain comme toi-même pour l'amour de lui » {M. R., p. lxvi). En un mot, « qu'estce que le péché originel... sinon la Volonté de Puissance dont il s'agit, pour l'homme moral et religieux,
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de mater, de canaliser, de gouverner les inspirations de'réglées! » (M. R., p. lxiii.)
Mandeville note que tout le Décalogue mosaïque est tourne' contre l'Instinct de souveraineté' (/. -D.,p- in-^S) et il trouve étrange que la nature nous ait donné « en naissant » le violent désir de gouverner et nous refuse les capacités nécessaires pour réaliser ce désir, « en sorte que Téducation doit tendre surtout à. guérir la nature de l'homme et à détruire en lui les principes sauvages de souveraineté. Nous donnons notre adhésion à la dernière partie de la phrase, mais, pour la première, nous prétendons apporter une restriction : oui, la psychothérapie chrétienne tend à détruire en nous les principes sauvages de l'impérialisme pour leur substituer de plus en plus le sens contractuel et social du pouvoir collectif, mais quand elle vise notre guérison, elle n'entend pas le moins du monde étouffer nos appétits conquérants., mais seulement les amender, les atténuer, tourner au profit de la communauté leurs trop pétulantes ardeurs, afin d'assurer dans son sein l'harmonie potentielle, — si profitable à tous ses membres.
C'est même en grande partie dans notre intérêt personnel qu'elle s'attache à réprimer nos vices, — qui ne sont à ses yeux que des passions ou des désirs de pouvoir émancipés de la règle modératrice et de la Raison, — « cette faculté calculatrice de leurs répercussions lointaines » (/. D., p. 118) la plus avisée dans l'application des actes à leur fin (/. D., p. 32).
En leurs heures les plus sagement inspirées, la plupart des moralistes ont, du reste, professé des idées qui s'apparentent dassez près à la doctrine évangélique de la faute originelle : sans parler de l'approbation de Proudhon (/. D., p. 302), on trouverait quelques traces
de cette notion dans la théorie hobbiste du remords (/. D., p. 32). Et le fameux mélange de Gobineau n'estil pas aux rares moments où Taryaniste ascétique veut bien espérer une rédemption possible de la race blanche un harmonique du « péché » de nos ancêtres? Et ainsi que le rapportait récemment M. William Bertheval, Schopenhauer, combattant la conception de la faute particulière chez le héros tragique, thèse chère à Samuel Johnson, faute qu'il remplace pour sa part par la faute générale d'être, n'a pas tort d'assimiler sa doctrine à la doctrine chrétienne du péché originel.
Du reste, si la mystique chrétienne a su tirer tout son parti éducateur de cette doctrine de la faute initiale, elle n'a pas été réellement innovatrice en ce sujet : on la retrouve, en effet, dans l'antiquité, avec l'initiation orphique (1) et l'ontologie indienne (S., p. 112); et, jusque dans la théorie platonicienne, qui, quoique plaçant la perfection à l'origine des choses, n'en enseigne pas moins aussi un dogme de la chute (2).
Cet heureux emprunt fait par les premiers apologistes chrétiens aux mysticismes antérieurs n'a pas été, tant s'en faut, le seul : les Pères de l'Église ont su récolter le bon grain des profuses moissons de foi déjà
(1) Cf. I Vertu tonique du miisticisme. L'orpliisme dégage aussi une croyance à la rédemplion.
(2) « L'homnie. dit Platon, plus rapproché de son créateur, guidait autrefois daus leurs cours les .-plières célestes et reposait son ùme des concerts de leur iiarmonie divine; mais il fut précipité sur la Terre par la jalousie des Génies. » (M. de Gdérin, Lettres, 7 janvier 1829.)
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poussées sur le sol antique à l'avènement de la bonne nouvelle. Voilà pourquoi, — de môme que d'Aurevilly (5., p. 204) voyait en eux tous du christianisme latent, ces autres mysticismes nous apparaissent comme des mysticismes mineurs par rapport à lui.
Mais, judicieusement rationnels, les continuateurs des apôtres se sont applique's aussi à recueillir, à part ces levains plus ou moins sentimentaux, le meilleur des « synthèses morales déjà réalisées par l'antiquité méditerranéenne et classique ». Au premier rang de celles-ci, nous plaçons le stoïcisme — à tel point que, pour M. Seillière, « les Pères de l'Église ne furent que d es vulgarisateurs pour l'usage des humbles de la morale stoïco-épicurienne », — morale, au surplus, « que le christianisme naissant sut vivifier par une admirable mise en œuvre des puissances sentimentales de l'âme humaine » (/. D., p. 139). Il semble exister une filiation directe entre la morale du Portique et celle des Évangiles, de sorte qu'un Spinoza peut encore représenter le « type moderne de la discipline stoïco-épicurienne » (A. D.,]). xxv). On peut dire en tout cas que « le christianisme a recueilli les éléments sains et féconds du stoïcisme dans ses admirables règlements de vie » {A. D., p. xvi).
Et certes, il ne pouvait avoir un meilleur précurseur ni trouver des éléments constitutifs préférables pour l'établissement de sa morale que ceux déjà sélectionnés par une telle sagesse. La philosophie stoïque « résumait l'expérience sociale de l'antiquité par sa très belle morale rationnelle fondée sur une exacte connaissance de la nature humaine et une longue pratique de la liberté civique dans les cités grecques et l'État romain » . Et si on peut discerner en elle un mysticisme initial,
c'est une foi très e'purée déjà que sa » croyance à un principe me'taphysique de justice qui veille sur l'ordre du monde ». Les quelques traces de fanatisme sporadique, qui avaient pu s'immiscer en lui sous l'influence de l'Asie, ne firent point dévier sa morale pratique due aux souvenirs de Lacédémone (.4. D., p. xv).
Au reste, comme cette doctrine, elle aussi, n'a pu échapper aux intransigeances plus qu'aux scissions hétérodoxes, il est bon de préciser quelles sont les leçons que nous paraît continuer le christianisme et bien stipuler que « par stoïcisme nous entendons ici non l'école stricte de Zenon et de Chrysippe, mais la synthèse et la fleur de l'expérience sociale méditerranéenne de l'antiquité, qui a su associer les suggestions platoniciennes et les enseignements de la Stoa aux vues de l'épicurisme modéré » (A. D., p. xv).
De nos jours encore, celui qui est capable d'assez de discipline intérieure pour se conformer aux préceptes d'une telle philosophie i échappera aux dangers du mysticisme romantique, comme de tout autre, aussi sûrement que le chrétien (i) ».
Seulement, « la pratique du stoïcisme suppose une énergie rare des facultés supérieures » (M. i?.,p. xv); « peu sont capables d'une telle discipline purement individuelle, et c'est pourquoi les cadres extérieurs d'organisation sociale sont précieux », ainsi que les formes collectives de la foi. Et voilà pourquoi le mysticisme chrétien surtout, moins aristocratique, nous
(1) Contre le mal romantique, « le remède chrétien pst de totis le plus ellicace, si toutefois son action est préparée par une disposition particulière de l'ànie à la loi dans les sanetious de l'audelà » (3/. R., p. Lxiii).
paraît beaucoup plus favorable à l'essor de l'impérialisme humain en général.