La discipline chrétienne
Et dans ce rôle il s'avère indiscutablement le champion de choix. Si, selon Schopenhauer, « les religions ne sont que des tutelles s {S., p. 147)^ la religion chrétienne est bien la meilleure gardienne et la meilleure protectrice des mentalités avec ses « dons de prudence, de fermeté, de bon sens, sa science des obstacles à vaincre et surtout sa défiance de l'orgueil ^ (5., p. 99). Ne lui en veuillons pas de faire payer parfois son soutien par l'adhésion à des dogmes inflexibles et à des règles de conduite impérieuses; M. Dûrckheim attribue (Davy'^o/). cit.:, P- 143; à leur trop grande liberté d'examen les suicides plus fréquents chez les protestants que chez les catholiques. Ne nous révoltons même pas contre les pratiques étroites de certains de ses rites : sachons voir plutôt en eux « un symbole ou un avertissement en vue de la purification morale, une discipline du geste préparant la discipline plus difficile de la volonté ». (iV. /?., p. 194.)
Si, pour certains mystiques éperdus, elle a été parfois déprimante, pour combien d'impérialistes sages elle a rempli le rôle d'une gymnastique salutaire de l'énergie morale, avant toutes choses. Il ne faut pas tant prendre le terme de chrétien dans « son acception exagérément mystique » (I. D., p. i07) qu'en considération des disciplines morales que ses principes renferment. La religion chrétienne semble surtout avoir été féconde pour les grands esprits qui * sont venus lui demander sa discipline intellectuelle » (B., p. 80) <! plutôt que ses suspectes consolations d'ordre sentimental » . Si ces esprits avertis se sont adressés à elle, c'est qu'ils savaient qu'en fait « il est bien difficile de comprendre la vie morale, si on ne la rapproche pas de la vie rehgieuse », comme l'a dit M. Dûrckheim, puisque, ainsi que le remarque M. Davy (op. cit., p. 61 ), qui rapporte ces paroles, « pendant des siècles la vie religieuse et la vie morale ont été confondues s .
6. — Utilisation chrétienne du mysticisme en vue des adaptations sociales.
Ce seraient surtout les mêmes bienfaits d'ascétisme utilitaire et organisateur, s'il faut en croire Lamennais, qui se retrouveraient dans les effets sociaux de la morale chrétienne : selon lui, « Jésus ne changea ni la religion, ni les droits, ni les devoirs, mais, en développant la loi primitive..., il éleva la société religieuse à l'état public, il la constitua... par l'établissement d'une merveilleuse police » (M. R., p. xv). Ainsi^ aurait-il institué l'initiative réformatrice et progressive, que M. G. Monod attribuait ré-
cemment aux continuateurs de Loyola (/. /, p. 27).
On a appelé les religions des arts sociaux. Le christianisme originaire, que M. de Gaultier nous présentait tout à l'heure comme anarchique en face du catholicisme, contient^ de Taveu même de ce philosophe, un principe fécond de civilisation {Dogmes, p. 217j. Nous avons vu déjà qu'il comparait ce christianisme initial à un poison : poison, tant qu'il voudra, « mais, il le reconnaît ailleurs, pour Vénergie du monde barbare et occidental, le poison chrétien fut le détersif qui déchargea ces races pléthoriques d'un afflux trop violent de vitalité, qui leur permit de se hiérarchiser et de s'ordonner au lieu de se déchirer en de trop violentes luttes intérieures ».
« L'impératif chrétien Aimez-vous les uns les autres, dit plus loin (p. 34.5) le même penseur, auquel chaque sensibilité particulière était en droit d'opposer un pourquoi? parfaitement légitime,... montre quelque valeur dans la mesure... où... il engendre au contact de la mentalité occidentale le mouvement démocratique, interprété comme la collaboration possible d'un plus grand nombre d'hommes aux tâches supérieures de la civilisation. »
Pareille vertu d'organisation et d'adaptation sociale (1) se dégage de cet autre précepte : Agissez iou-
(1) « Tout un système hiérarcliique, a écrit M. Dûrcklieira (D.A.VY, p. 141), d'autorités est organisé, et avec un art merveilleux, pour rendre la iradilion invariable. Tout ce qui est variation est en horreur à la pensée catholique. » En réalité, l'Église sait au besoin adapter ses propres prescriptions aux conditions extérieures, pourvu seulement que les modifications au.xquelles elle souscrit ne touchent pas à la part de fixité qui constitue sa réalité et son caractère éthique. Si par tout un côté elle plonge encore dans les conceptions prélogiques (doctrine de la transsubstantiation, si proche voisine de l'idée de consubstantialité), récemment encore, n'admettait-elle pas sur la foi des philologues
jours comme si Dieu était présent. Au point de vue fécond de M. Diirckheim (de la divinité conçue comme symbole social), cela ne revient-il pas à dire : « Comportez-vous comme si la société tout entière vous voyait, calculez la répercussion collective de tous vos actes. » On pourrait multiplier ces exemples aisément à propos de maints articles de foi ou d'observances. Contentons-nous de rappeler ici le plaidoyer par lequel M. Seillière défend la croyance aux sanctions posthumes, — taxée par certains moralistes de dépressive et superstitieuse. Plus clairvoyant, l'auteur des Mystiques du néo-romantisme ip. 195) souligne 1' « intention rationnelle et utilitaire qui collabora si heureusement avec les réminiscences de l'extatisme mystique pour étal)lir en Grèce la croyance à Timmortalité personnelle de làmc, aux responsabilités individuelles dans Taudelà, aux sanctions posthumes de tout ordre — croyance qui fut... un si incomparable instrument de progrès social » ! De telles croyances sont certainement les plus sûrs moyens pour faire sortir l'individu de son étroit égoïsme, pour lui donner le sens des solidarités, des vastes enseml)les et des réalisations futures^, — réalisations auxquelles peut-être les consciences frustes ne se sentiraient pas suffisamment entraînées par défaut de calcul des intérêts qui lient la faculté de pouvoir des individus qu'elles dirigent à celle de leurs descendants. Cela explique qu'il faille à ces individus des perspectives impérialistes oueudémoniques dépassant les l)ornes de leur courte vie pour les décider à de grandes actions. Et, après Schopenhauer, Nietzsche avait si bien senti cela qu'il prometcontemporains une nouvelle prononciation pour le latin liturgique?
tait une sorte de me'tempsj-chose éminente aux sectateurs de son culte néo-Iran iqite.
Nous croyons donc pleinement justifiées les conclusions de M. Seillière en faveur de « la croyance à rimmortalité personnelle de Tàme — qui a fait de l'humanité européenne ce qu'elle est devenue et à laquelle nous demeurons attachés par toutes les fibres de notre hérédité psychologique. Si son origine est en partie mystique,.-, la raison s'est vite ralliée à ses conséquences morales « {N. /?., p. 199).
On aurait mauvaise grâce de reprocher à l'esprit chrétien une part de mysticisme dont la raison peut sanctionner les suggestions avec tant d'empressement. Sans doute, cette part, quelque faible qu'elle soit, est encore suffisante parfois pour nuire à des tempéraments moraux mal équilibrés. M. Seillière ne méconnaît nullement à l'occasion les dangers du mysticisme chrétien, comme de tout autre, dès qu'il cesse d'être contenu par une forte discipline extérieure ou intérieure au sujet et il ne manque pas de stigmatiser sévèrement les rêveries quiétistes de Fénelon et de Mme Guyon (/. /., p. 149), ainsi que la foi étroitement individuelle de Port-Royal avec sa trop aristocratique doctrine de la grâce (/. 7., p. 133).
Heureusement, de tels écarts sont rares parmi les mystiques « éclos dans le sein de l'Église » : elle a soin de prévenir ses trop fervents néophytes (5., p. 13) que « l'interprétation divine de l'extase ou de l'enthousiasme peut être illusoire » et de leur enseigner » la défiance de l'illumination directe » (/. /., p. 141); en général;, les cadres ecclésiastiques ont suffi à « les garder sur les voies d'un impérialisme suffisamment rationnel et, par suite, utilement social » .
262 PSYCHOLOGIE DE L'IMPERIALISME
L'Eglise, qui, « en re'servant le privilège de la mission divine à son fondateur, a coupé court une fois pour toutes à la vanité messianique (1) chez ses fidèles, » {M. R., p. Lxvi) « avertit tout d'abord les candidats à l'extase... quils aient à conserver Ihumilité dans l'interprétation de ce don : puis, lorsqu'il s'agit pour elle de consacrer par une décision dogmatique la réalité de la communion divine, c'est sa haute sagesse que de juger avant tout les grands mystiques sur les résultats sociaux de l'activité dont ils ont trouvé le principe dans leurs mystérieux entretiens avec l'audelà, sur les fruits d'édification ou de charité que leurs révélations ont mûri... » (/?., p. 18).
« L'Eglise chrétienne... sait mieux que toute institution séculière faire sa part à l'appétit mystique et contenir toutefois dans de justes bornes ces aspirations d'impérialisme irrationnel qui en sont le fruit caractéristique... Par ses enseignements préalables et par son incessant contrôle liiérarchique, elle avertit les âmes d'enthousiasme ou d'extase qu'elles aient à conserver l'humilité et le sentiment de la discipUne sociale dans l'interprétation de leurs expériences émotives. Elle écarte ainsi par sa prudence les dangers de l'exaltation aveugle et canalise, au profit du bien commun, l'élan d'action, l'expansion de force que produit la conviction mystique » (/. /., p. 134).
Tels sont les enseignements qui couronnent ce système de morale impérialiste. Leur éloquente persuasion, qui rend toute discussion inutile de notre part, nous dispense aussi d'une conclusion personnelle motivée. Après de telles considérations, il semble bien, en effet,
(I) Cf. I Aboutissements mystiques.
que le christianisme, à l'égard du plus grand nombre, représente, autant pour le présent que pour un avenir sans doute encore long, la meilleure formule de mysticisme corrigé et adapté aux nécessités sociales.
Gaillac, 2 novembre 1912.