‹ Une nouvelle psychologie de l'impérialismeChapitre 5 sur 52 · INTRODUCTION XI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XI

qui lui propose ce programme : « Lceuvre de la génération virile qui préside aux destinées naissantes du vingtième Siècle doit être d" écarter enfin les chimères issues dune passagère exaltation morbide, de sappuyer à nouveau, sans étroitesse ni pusillanimité du cœur, sur la tradition des âges plus sains et plus forts, de répudier, en un mot, légotisme pathologique et le mysticisme incoercible qui forment le fond de la morale romantique, — aujourdlmi plus que jamais arrogante sous des noms d'emprunt, afin d'en développer par contre les trop fragiles velléités stoïciennes dans le sens de l'individualisme, de l'utilitarisme et de l'impérialisme rationnels (1). »

Nous préciserons tantôt le sens de ces divers termes dans notre vocabulaire. Pour marquer seulement d'une façon sommaire quelle est l'originalité et afin de donner une idée générale de « cet

conquis tant de jeunes âmes : pour M. Seillièi'e lui aussi, habile à nous montrer les plus imposantes théories au service et à la dévotion d'un appétit de puissance plus ou moins lucide.il n'y a, en définitive, semble-t-il, que la volonté impérialiste qui otîre quelque résistance ontologique sous les ondoyantes parades de la connaissance ou de la foi. Cette conception, mieux que toute autre, explique pourquoi la pratique atteint souvent des résultats que la théorie n'ose pas escompter ou que. en revanche, celle-ci prétende à plus que la pratique ne peut doimer, un écart subsistant toujours entre elles.

(i) L'Impérialisme démocratique, p. 39.

essai d'interprétation de la vie sociale (1) » quest la Philosophie de l' Impérialisme, contentons-nous de formuler avec M. H. Liclitenberger (2) que l'impérialisnie est « l'effort rationnel et utilitaire vers la puissance ».

Cette philosophie conquérante, on le voit, a des racines fort anciennes : elle perpétue la tradition stoïque et prolonge même en un sens tout l'effort efficace de l'antique sagesse méditerranéenne. Mais la définition rapportée par l'éminent psychologue prouve qu'il a appartenu à M. Seillière, sinon d'en exprimer le premier la haute signification et de l'amener au grand jour de la conscience éthique, du moins d'en étendre le domaine par l'opportune annexion de vastes provinces morales encore très peu explorées, môme, pour ainsi dire, incultes, et de le soumettre aux investigations réflécliies. De ce sommet idéologique qu'est la conception potentielle, nous distinguons plus clairement désormais dans notre panorama intellectuel la genèse de bien des faits du monde qui naguère plongeaient encore dans la brume mystique.

C'est en ce sens qu'on peut dire que M. Seillière est bien le philosoplie créateur do l'Impérialisme, au moins le théoricien original de Y impérialisme rationnel. Jusqu'à lui, les thèses conquérantes,

(1) IntroducUon à la philosophie de l'Impérialisvie, p. iv.

(2) Revue universitaire, 15 novembre 1907.

INTRODUCTIOiN Xlll

depuis colle du Désir de Pouvoir de Hobhes jusqu'à celle de la Volonté de Puissance nietzschéenne, restaient ou trop étroitement utilitaires, ou s'engageaient trop avant dans de troubles alliances mystiques, au sein desquelles elles ne savaient encore prendre la conscience efficace d'ellesmêmes. Ce fut le grand mérite de M. Seillière de dégager lidée dominatrice de ceiie gangue irrationnelle et de nous la révéler dans toute sa vertu et dans tout son précieux éclat.

Cette œuvre d'élucidation morale a eu, du reste, une double efficacité, puisquen distinguant dans l'essor impérialiste ce qui est impulsion mystique de ce qui est calcul rationnel, non seulement elle nous apprit à discerner dans la première un principe tonique issu de cette riche et très ancienne réserve potentielle, due à l'accumulation séculaire des appétits de puissance, utile à rechercher dans maintes circonstances, mais qu'elle nous avertit de l'écarter dans les cas où elle n'est que le déchaînement anarchique des instincts, et que, en définitive, elle nous enseigne à l'associer toujours en un dosage judicieux aux données expérimentales, si nous voulons être sûrs de mener à bonne fin nos efforts vers le mieux. « Il importe, nous écrivait, en effet, M. Seillière, après avoir rendu pleine justice aux vertus stimulantes des dispositions mystiques, de modifier, au vingtième Siècle, la courbe

XIV PSYCHOLOGir: DK L'IMPERIALISME

sui\ ie par la morale au dix-neuvième, à mesure que se révèlent par rcxpérionce les inconvénients et les dangers des convictions vieillies. Elles ont pu être utiles à leur lieure; elles deviennent néfastes par l'abus qu'on en fait. »

M. Seillière couronne enfin son « oeuvre d'assainissement » moral par la restauration de la raison, — beaucoup plus prudemment définie comme la syntbèse de l'expérience sociale et, par là, aussi élevée au-dessus de la « petite raison » individuelle qu'elle s'affirme vivante et active par rapport à l'immobile raison naturelle dea Encyclopédistes.

Ces rapides indications devraient avoir, malgré l'imprécision de leur analyse, suffisamment fait pressentir l'intérêt d'une telle construction idéologique pour qu'il fût inutile d'envisager ici le côté formel dans l'œuvre que nous entreprenons d'étudier. Qu'on veuille bien nous permettre cependant de dire en quelques mots notre sentiment à ce sujet. Sans([u'on s'arrête à sa superbe ordonnance littéraire, à cette langue imagée, pittoresque, qui la pare et dont les figures, au service des plus liantes conceptions de la pensée spéculative, éclairent si beureuscment les argumentations parfois austères, la belle série d'ouvrages qui illustre déjà la Pinlo-

Page 1