‹ Une nouvelle psychologie de l'impérialismeChapitre 8 sur 52 · L'tilitarisme et plaisir impérialiste · texte numérisé non relu

L'tilitarisme et plaisir impérialiste

Nous tenons à souligner, dès le début, ce caractère décidément utiUtaire (2) qui est la » véritable expression morale » (A. D.. p. 133) de la philosophie impé-

(1) Nous lui devons notamment une excellente définition utilitaire du renionls.

{:!) Le mot d'utilitarisme est malheureusement parfois encore l'olijet d'une mterprétation trop étroite, malgré la judicieuse rectificalion que Stuart Mill a fait subir à cette notion en metlani au-dessus de tout la qualité et l'éminence du plaisir visé et étendant l'apidication de ce principe jusqu'à donner comme but suprême à notre conduite « le bonheur de l'humanilé ». M. Seillière a soin de nous renvoyer au bréviaire de ce moraliste {L'Utililarisntc, Alcau. Bibliothôiiue de philosophie con-

L'IMPÉRIALISiME 5

rialiste ici étudiée. Beaucoup parmi ceux de notre génération subissent encore trop la suggestion du dernier et prestigieux prophète de la Volonté de Puissance, bercent leurs velléités conquérantes du rythme chantant d'aphorismes tels que celui-ci : « Plaisir de dominer, qui monte aussi vers les purs et les solitaires, ardent comme un amour qui enchante le ciel d'attirantes joies empourprées! » et recherchent avec trop de zèle cette volupté qu'on éprouve, au dire de Nietzsche, à tenir tète à « ses intincts cabrés». L'exercice d'un impérialisme sain ne comporte pas tant d'ivresse et se passerait fort bien du concours suspect d'une sensibilité exaspérée, dont les sautes d'humeur ne sauraient que désadapter les moyens de la fin convoitée et enfler dangereusement les désirs I Tout au plus, comme le remarquait Aristote, le plaisir peut-il être un moyen accessoire pour qui vise la conquête de la puissance. Certes, il n'est pas à dédaigner en ce sens ; même il est capable de constituer un précieux tonique : « la joie est une augmentation de la personnalité, » selon M. Voivenel {Littérat. et Folie, p. 189) : il existe une griserie inséparable de la fonction du pouvoir (1), un bonheur d'oser, une joie de la progression souveraine; mais, selon la formule de Spinoza, cette joie elle-même doit être « génératrice de puissance » (7. D., p. 45) (2), et loin de ne voir en

temporaine) el de stipuler que la tendance utilitaire, entendue au sens large et rationnel, enferme tous les exercices nobles de la pensée et de l'action

(1) La rédaction littéraiie entiaîne une ivresse conquérante (B. p. 274). Saint Paul le savait bien, qui voulait qu'on sacrifiât à Dieu les plus belles expi-essions verbales.

(2) La joie étant ainsi définie, la volonté de joie àe^l. Thogorma {Le& Barbares contre Bacine, p. 36j s'apparente fort à la Volonté de Puissance.

6 PSYCHOLOGIE DE L'IMPERIALISME

elle, à l'instar de Nietzsche {A. D., p. 257)^ qu'un narcotique qui nous mène à V auto-suppression enivrante de notre supre'matie, l'impérialiste soucieux de ne point verser dans les dangereux vertiges de l'extase (peutêtre, le mysticisme, que nous examinerons tout à l'heure, est-il surtout une griserie impérialiste plus ou moins délirante; ne cherche qu'à y puiser des forces nouvelles. « Il ne s'agit pas de goûter la vie, écrivait récemment Agathon dans L'Opinion (13 avril 1912), mais de vivre » et il citait cette phrase d'Emerson. dont la comparaison empruntée au domaine de la nutrition se trouve si caractéristique à notre point de vue impérialiste de l'augmentation continue des forces : « Si un homme, au lieu de manger son pain, ne s'attachait qu'au plaisir de le savourer, il mourrait de faim. »

La joie excessive est, au surplus, dissolvante : selon M. G. Dumas (La Tristesse et la Joie (1), p. 208), elle « fait retomber sous la sujétion momentanée de V automatisme et des instincts ; elle dissocie les si/nlhèses mentales qui se formaient, paralyse l'attention, éparpille la volonté ». M. Seillière nous a dénoncé ce péril à maintes reprises : « Le succès a son ivresse, mais l'ivresse est toujours un danger » (/. D., p. 137). « Il y a un péril évident à rechercher... la force et la vertu dans l'ivresse » (A. D., p. 25). Enfin, « la bravade voluptueuse vis-à-vis de soi-même est déjà la négation de l'impérialisme même « f/1 . Z)., p. 157).

En pratique, toutes les organisations conquérantes durables ont été plus ou moins pénétrées d'ascétisme. Le seul plaisir que se permettra l'impérialiste sain

(1) Alcan.

L'IMPERIALISME 7

dans la mise en œuvre de son pouvoir sera la jouissance par anticipation indiquée par Mandeville (/. D., p. 75), vue très juste partagée par Fourier en une heure lucide quand il donnait cette formule de la satisfaction hannonienne : « trouver dans le soin de l'avenir un plaisir présent (1) » {M. R-, p- 66).

D'ailleurs, la modération joviale constitue un excellent placement : « Tutilitarisme ne diflere nos jouissances que pour les mieux assurer » (A. D., p. m). L'essor donné à l'appétit conquérant ne saurait donc aboutir normalement à un vain ravissement. M. G. Sorel a beau nous affirmer que ses syndicalistes — si avisés, cependant, sur beaucoup de points — « restant dans les conditions d'une vie infiniment modeste..., trouvent dans le sentiment de la lutte... une satisfaction suffisante pour entretenir leur ardeur... » (iV. R., p. 379), nous restons sceptiques devant cette affirmation d'une vocation de la lutte pour la lutte, car l'impérialisme se limite pour nous à la lutte pour le pouvoir, seul capital effectif de bonheur.

Le véritable impérialiste, exclusivement soucieux de réaliser des « extensions utilitaires » (M. R., p. lvhi), ne désire pas plus, du reste, le pouvoir pour le pouvoir et encore moins ses simulacres : le « grand seigneur » d'Helvétius (/. D., p. 83) fait fi du respect en soi, — manifestation souvent outrée, et, par là, peu enviable de sujétion — et Hobbes a fait remarquer que son Désir du Pouvoir est tout à fait distinct de l'amour-propre ou de la vanité, car il n'a rien « d'oiseux ni de frivole » (/. Z>., p. 23).

En revanche, si elle nous interdit les joies vives à

(i) D'après Hobbes, la félicité n'est que le continuel progrès du désir (/. D., p. 24).

8 PSYCHOLOGIE DE L'IMPERIALISME

son propre sujet, la Volonté de Puissance nous sauvegardera des conséquences souvent désastreuses d'une douleur violente et explosive. C'est le sentiment impérialiste utilitaire qui nous fait éviter, lors des catastrophes qui nous frappent, d'augmenter les ruines, de jeter le manche après la cognée, mais bien observer, au contraire, les prudentes haljitudes conservatrices, afin de sauver nos restes; et c'est encore lui, sans doute, vivace au milieu des déclins, qui inspirait à Pascal sa prière ])Our le bon nsiu/e des maladies.

11 est presque inutile de noter que la douleur trop intense et trop passivement subie, au même titre que le plaisir trop vif, et en vertu du mécanisme psychologique indiqué par M. Dumas, nuit gravement aux fonctions dominatrices (4). Aussi, dès que celles-ci deviennent raisonnées, cherchent-elles à écarter toute perturbation affective trap véhémente : leur proscription par les Stoïques en est un des plus admirables exemples.

Impéridl'iame un iverael.

La tendance dominatrice entend donc régenter souverainement notre vie affective. Ilobbes nous avait déjà montré dans toutes les passions des succédanés

(1) 8i la joio, selon Ré^'is. est la dimiinanlc «les états maniaques expansils, la tristesse, surtout passive, ne correspondrait-elle pas aux asthénies potentielles? Nous avons essayé de donner dans Vllérédité romanliiine, sous nresse chez Grasset, une théorie impérialiste de la tristesse et ae la joie : le plaisir modéré y est délini notamment, d'après M Charles Féré, comme une utilisation, et la douleur comme une déjierdition de cette énergie psychi(7iie qui tend constamment à s'échapper de nous et qui repiésenie à nos yeux l'incarnation nerveuse de l'impérialisme primordial. Une certaine tristesse et un certain pessimisme semblent résulter en effet de l'asthénie des facultés impé-

L'IMPERIALISME 9

du Désir du pouvoir. Sans parler des sentiments notoirement issus du struggle for life, Nietzsche avait entrepris, quoique cette tâche eut été menée à bien par les sensuaHstes du dix-huitième siècle, d'expliquer par la lutte pour la vie, en dépit de leur apparence purement altruiste : la bonté, la pitié (1), l'amour (quel senti-

rialistes [T. A., p. 50). Rappelons avec M. Palante (Le Bovarysme, p. 18) qu'il a ?uf(î à M. de Gaultier, pour rénover la llièse de la Volonté de Puissance nietzschéenne et lui infuser une nouvelle jeunesse logique, de « considérer les idées joie et peine sous le jour de Itsur rapport avec le sentiment de la puissance. Cette étrange association de l'amour de la vie et du pessimisme chez les âmes artistes, à propos de laquelle M. Palante a bien voulu invoquer notre témoignage (p. 13). s'explique par la nostalgie ; « l'eudémonique pliilosopliie de l'instinct vital » aboutit au pessimisme, car elle « est conçue comme un moyen propre à procurer une Gn dont on est privé » (p. 3S).

(1) « Expliquer la compassion par la Volonté de Puissance, tel est le problème délicat qui devait tenter Nietzsche » {A. D., p. 134), mais dont l'inspiration irrationnelle de son impcrialisme ne devait pas lui permettre de donner une satisfaisante solution. Incapable de « discerner très nettement qui, du compatissant ou du malheureux, lait plier l'autre sous sa Volonté de Puissance » (.4. D , p. lo3), il avait proscrit la pitié de son éthique surhumaniste, comme trop équivoque sans doute. Cependant il préfère considérer que c'est le compatissant qui exerce son emprise (p. 136). Finalement (p. 139), il semble avoir envisagé la compassion comme l'impérialisme d'un faible sur un plus faible — à l'égard duquel un fort n'éprouverait que dédain.

Cependant, le docteur Rée ^.4. D , p. 127) avait souligné les n)olits utilitaires de placement de reconnaissance et de marque extérieure de supériorité qui transparaissent au fond de la pitié, et La Rochefoucauld y avait discerné l'orgueil (/. D., p. 73). Il est assez malaisé de fixer l'exacte physionomie morale de ce sentiment — surtout à travers les interpn'tations des égotistes romantiques, chez qui il reste purement théorique i^Reyle, Rousseau), ou ne s'élève guère au-dessus de l'émoi nerveux (les Rosny diraient « fibrillaire »). Voilà pourquoi il a pu produire à beaucoup l'impression d'un compromis difectueux entre amour de soi et amour d'autrui et être traité d'altruisme bâtard. Il semble bien cependant qu'il soit de l'essor impérialiste ell'ectif de la part de celui qui l'éprouve : si cette prudence qu'est la dignité dans les catastrophes redoute tant de l'exciter, si la sagesse nous conseille : « Ne vous [daignez jamais sur votre sort devant autrui, de peur de rendre joyeux les confidents — et un homme animé de cette joie est une terrible force ! » n'est-

ment plus conquérant de par son origine sexuelle!), le renoncement, le sacrifice même (A. D., p. 113-118). Jusqu'à lennui, n'en déplaise à M. E. Tardieu {L'Ennui, Alcan), qui conserve un caractère impérialiste : Léopard! ne le délînit-il pas dans son Dùtlor/ue du Tasse :

il pas surtout un appétit de pouvoir spontané, agressif, qui bondit sur sa proie inattendue? Il serait loin dans ce cas d'être une limitation du désir de puissance!

M. Seillière, à la suite d'Helvétius (.-1. D., p. 137), distingue trois tendances dans la pitié ; 1° « une satisfaction devant le malheur d'autrui, par quoi se trouve diminuée sa faculté de concurrence »; 2" une impulsion instinctive d'allruisme héréditaire; 3° un elTort utilitaire vers l'ordre. Mais ne reconnaissonsnous pas là trois formes d'impérialisme, l'une grossière, l'autre traditionnellement prévoyante, et la troisième rationnelle? II est à souhaiter que la pitié se dégage de plus en plus de sa première forme et évolue même rapidement vers la dernière, pour devenir ainsi la bonté calculatrice et raisonnée qui conciliera infiniment mieux les deux tendances égoïste et altruiste de ce trouble sentiment.

La psychologie impérialiste de la pitié se complète par celle du rire," cette attitude chère à Stendhal (M. R., p. 245), qui dérive lui aussi, mais par un autre versant, de la joie maligne, — de cette Schadenfreude ou « sourire intérieur » incoercible qui éclôt si volontiers même « devant l'infortune de ims meilleurs amis «, selon Ilobbes et Nietzsche (.4. D., p. 137; /. D., P 33).

11 est bon de faire remarquer sur-le-champ que cette joie maligne n'est qu'un aspect — un peu perverti par son état d'expectative (ce qui l'excuse presque) — et qui se manifeste au cas de défaite partielle d'un de nos concurrents — de cette satisfaction, très saine en son principe, que nous éprouverions devant l'irrévocable disparition fortuite du même. C'est ce sentiment triomphateur qui nous fait, maJijré nous, mieux savourer la joie de vivre après la mort d'un de nos contemporains, compétiteur involontaire, et « nous lejouir de la sagesi-e du destin » sélectionniste, ainsi que l'éciivait récemment M. E. Guérinon, reprenant à son profit la belle cnmparaison impérialiste de la forêt que nous devons à Kant (/. U., p. t33j, à propos de la branche subsistante d'un arbre, <pii élargit ses rameaux de toute la place laissée libre par la chute de ses voisines. A de tels moments, on pouri-ait sai ir sur nos traits un peu de cette expression hilare provoquée j)ar le protoxyde d'azote, et (pii n'est que le reflet physiognomonique de notre tonus vital. Or, c'est là ce que M. P. Hervieu dans L'Inconnu appelle le rire sardoniqui'. S'il faut l'en croire, c'était par cette ébauche d'un geste de morsure que les vainqueurs primitifs soulignaient leur bref et imprévoyant triomphe. Ceci nous rapproche fort du

« désir de la félicité que le plaisir ne satisfait pas et que la douleur ne rebute pas tout à fait » ?

Ne parlons pas de la prééminence impérialiste dans le domaine volontaire puisque l'impérialisme n'est luimême que volonté sublimée et avertie, et qu'en morale c'est ])ien la Volonté de Puissance qui reste la grande créatrice de valeurs : « Conduit par l'impérialisme .. chacun de nous se révèle... comme le créateur ou comme l'adhérent plus ou moins conscient d'une morale aristocratique, morale qui tout d'abord affirme et ensuite se préoccupe de confirmer pour l'avenir la prééminence et la priorité dont l'homme tend à gratifier, par instinct, sa propre personne (4) ou son groupe d'origine ou d'élection...; le moraliste humanitaire luimême considère... l'humanité dans son ensemble comme une aristocratie douée de tous les droits sur les autres êtres de la nature. Cette morale aristocratique universelle présente nécessairement des nuances d'une infinie diversité selon le caractère, les qualités spécifiques et les ambitions prochaines des individus ou des groupes qui en construisent et en pratiquent à leur profit les différents systèmes. Mieux que les autres, les

rictus de victoire du docteur von dcn Velden (/. D., p. 38) et corrobore la dialectique du professeur Harci<enratli, qui faisait dériver de la cruauté le sentiaiont du comique. Nous voici très près aussi de la discordante gaieté du satyre nietzsciiéen après ses actes de violence.

Ces considérations pathologiques ou rétros[ieclives justifient amplement la tiiéorie hobbiste du rire, développée par M. Seillière, qui serait la conception soudaine d'une supériorité (/. D., p. 38). Certes, M. Bergson est venu nous proposer une formule que sa simplicité fait plus séduisante : constatation d'un autcmatisme dans la vie; mais elle n'est, selon nous, qu'une glose de la thèse impérialiste, puisque, d'après elle, le rieur oppose sa supériorité vitale à un être momentanément retombé dans l'automatisme.

(1) « Notre philosophie, lorsqu'elle n'est pas d'en)prunt, disait Lewis, n'est guère que l'expression de notre personnalité. »

hommes de génie savent rédiger la charte qui affirme leur domination de droit divin, le présenter sous un spécieux vêtement poétique, et les philosophies ou sociologies les plus influentes ne sont pas autre chose qxie des théories personnelles de ce genre dont la forme fut choisie avec une habileté particulière » (/. /., p. 49), e théories ambitieuses et imposantes, s'annexantpeu à peu les conquêtes de l'érudition moderne, les interprétant au gré de leurs préventions (V) (G., p. II) ».

Mais au sein de la libre intelligence elle-même, la tendance impérialiste prend également la haute direction des élaborations idéologiques. Tel Schopenhauer, amassant, quarante années durant, des matériaux utiles à la construction de sa métaphysique, l'esprit animé d'une conviction dominatrice de quelque ampleur (et quelle forme plus subtile et plus efficace à la fois de conquêtes que les théories que nous émettons?), « ne sera plus frappé que des lois et des phénomènes assimilables... à l'avide organisme de son système ». (S. 29) et dédaignera toutes les autres considérations qui lui paraissent impropres à alimenter son essor intellectuel... ou qui restent opaques à sa pénétration compréhensive... La tendance dominatrice se comporte dans le monde des idées comme un cristal plongé dans son eau-mère, s'annexant, toujours selon le plan de

(1) M. Seilliùre aime à rappeler (G., p. xxi.k) la prophdie de Nielzsclic annonçant que la i-onqnële du monde se fera au nom des principes pliilosopliiquos. « Toute philosophie est d'ordinaire un poème personnel, dictée par des préoccupations et des intérêts éminenunent individuels {G., p. ii). » « Elle s'allie même aux intérêts matériels, aux avidités... économiques • (p. x.xix). L'histoire est la « servante des passions actuelles de ceux qui l'écrivent » (p. ix). On peut invoquer aussi l'instabilité des vogues scientifiques « basées sur des calculs d'intérêt inavoué » (p. xxxvj.

L'IMPERIALISME 43

son système spécifique, les particules chimiques en affinité avec lui.

A titre de conséquences extrêmes de cet essor systématique, on peut citer les bizarres assertions que l'appétit dominateur, surtout dès qu'il se teinte de convictions d'ordre mystique, entraîne les théoriciens de ses diverses ramifications à émettre parfois : un Woltmann (N. -fi., p. 32) reconnaîtra des aryens blonds en tous les grands hommes du passé et Barbey d'Aurevilly les fera tous catholiques! (B., p. 201j; un St. Chamberlain (N.R., p. 34), plus subtil, recourra à des présomptions psychologiques extrêmement flottantes pour étayer logiquement les vœux d'expansion ambitieuse du germanisme théorique. Maintenant, cette emprise intellectuelle restera plus ou moins consciente et (en partie) délibérément voulue, selon que l'impérialisme de la pensée inclinera vers les formes rationnelles ou les formes mystiques : si & la foi en la bonté naturelle fut dictée à Rousseau par ses latentes ambitions de classe, par l'élan de ses désirs de conquête » (M. /^,p. xxi), il est à présumer que la genèse en fut plus obscure pour lui que ne le fut pour Kant celle de son a priori, « qui m'est, au fond, qu'un appel à l'instinct divinisé » (M. R., p. xxvi). Les mystiques intellectuels se bâtissent volontiers un abri philosophique pour loger leur obsédante personnalité au beau milieu et ne consentent à juger désormais les phénomènes qu'en fonction de l'angle sous lequel ils les découvrent par les ouvertures de leur solitaire demeure.

Ces considérations nous font entrevoir une possible théorie impérialiste de la connaissance. M. Dûrckheim n'en a-t-il pas donné une théorie sociologique^ et M. Fouillée {T. /. , p. 309) n'a-t-il pas fourni quelques vues

14 PSYCHOLOGIE DE L'IMPERIALISME

en ce sens? Sous le jour du relativisme impérialiste, les arguments les plus logiquement déduits en apparence ne seraient que des processus de conquête. Quand ce n'est pas la passion qui les fournit, c'est la raison, — passion supérieure et plus lucide, — instrument perfectionné elle-même de la Volonté de Puissance. C'est certainement dans cette acception que Renan a pu dire que chaque religion fut vraie à son heure, c'est-à-dire adaptée le plus exactement possihle au désir d'expansion qu'elle symbolisait. « Puisque toutes les sociétés ont des religions, disait M. Fouillée dans la préface de L'Irréligion de l'avenir, c'est qu'il y a là pour elles, dans l'état actuel, une utilité et même une nécessité vitale, un moyen de subsister, de s'accroître, de Vemporter dans la grande lutte pour la vie... Chaque société se les fait conformes à son intérêt comme société, en harmonie avec ses propres conditions d'existence ou de perfectionnement. »

Ainsi la Volonté de Puissance occupe la mentalité tout entière et la régit souverainement; mais ce n'est pas seulement parmi les subtils mobiles qui animent quelques hommes supérieurs que nousdevons voir son impulsion impérieuse : tout dans ce chaos de désirs, d'idées et de rêves que constituent les événements historiques « peut se ramener à des luttes pour la puissance » et M. Seillière distingue dans le « matérialisme historique de Mavs. » une formule étroite... de ce qui deviendra quelque jour la conception impérialiste de Ihistoire et de la morale.

L'IMPERIALISME 15

a) L'impérialisme verbal.

Il serait oiseux d'énumérer tous les faits pous lesquels on peut reconnaître l'incitation impérialiste. Mais si l'on veut bien nous permettre une petite digression, nous allons, obéissant au même souci de convaincre que l'auteur de V Introduction à la philosojihie de l'Impérialisme et « afin de permettre au lecteur d'appre'cier la plasticité critique de la doctrine » (/. /. , p. ivi, tenter du point de vue qui nous occupe Texamen d"un ordre de phénomènes sociaux auxquels nous ne croyons pas que la pensée de M. Seillière se soit attachée. Ces considérations pourront servir tout au moins à illustrer nos conceptions à titre de « parabole » persuasive. Elles sont empruntées au livre déjà cité de M. Bréal, La Sémantique, qui nous paraît constituer le traité le plus achevé de la philosophie du langage. Il convient seulement de formuler ici le prudent avertissement de M. Bréal lui-même : qu'il ne faut pas considérer les mots comme des organismes, ainsi que trop souvent l'usage de la métaphore nous y porterait, mais seulement comme des formes sociales, fixées phonétiquement, des rapports entre humains, et par conséquent. en ce qui nous intéresse, ne pas oublier les impérialismes vivants qui se cachent derrière elles.

Voici d'abord nettement affirmée l'origine impérialiste du langage ; « La parole n"a pas été faite pour la description... pour les considérations désintéressées. Exprimer un désir, intimer un ordre, marquer une prise de possession, sur les personnes ou sur les choses — ces emplois du langage ont été les premiers (p. 265). » Voici de la concurrence entre vocables isolés : « Un

16 PSYCHOLOGIK DE L'IM PÉ H I A L ISM K

mot est amené à restreindre de plus en plus sa signification, parce qu'il a un collègue qui étend la sienne... Ainsi le verbe traire avait dans l'ancienne langue tous les emplois du latin trahcre : on disait traire l'épée, traire l'aigtiille... D'où vient qu'un terme si usité ait fini par être réduit à la seule signification quil a aujourd'hui?... C'est qu'un rival d'origine germanique, tirer, a dans le cours des siècles envahi et occupé tout son domaine... Cette sorte de lutte, ou, comme on l'appelle en langage darwinien, de concurrence vitale, est particulièrement frappante quand les deux concurrents sont des enfants de même souche... Tout mot nouveau introduit dans la langue y cause une perturjjation analogue à celle d'un être nouveau introduit dans le monde physique ou social. 11 faut quelque temps pour que les choses... se tassent. D'abord, l'esprit héï-ite entre les deux termes... Puis, après toutes sortes d'incertitudes, et de contradictions, l'un des deux rivaux prend décidément l'avantage sur l'autre... le réduit à un petit nombre d'emplois, quand il ne l'efface pas absolument » (p. 309). N'avonsnouspas vu récemment le terme d'mjoéfrialisme lui-même « grandir ses prétentions et s'annexer, pour ainsi dire, de nouvelles provinces verbales » (/. D., p. 3) aux dépens de locutions plus anciennes? Maisvoici la même concurrence — à caractère impérialiste, et non seulement vital, nettement marqué, s'étendant à des idiomes entiers : « Toutes les fois que deux langues se trouvent en présence... selon qu'un idiome est considéré comme supérieur ou inférieur, on voit ses termes monter ou descendre en dignité. La question de linguistique est au fond une question sociale ou nationale. M. J. Gillérion disait les effets produits par l'invasion du français dans un patois de la Suisse. A

L'IMPERIALISME 17

mesure qu'un mot français est adopté, le vocable patois, refoulé et abaissé, devient vulgaire et trivial. Autrefois, la chambre s'appelait pfl?/^' ; depuis que le moi chambre est entré au village, pa dé désigne un galetas... » (d'autres exemples sont donnés pour la langue bretonne (p. M). Oui, la question de domination d'une langue n'est qu'un autre aspect de la question de suprématie du peuple ou de la classe sociale qui la parle. M. Bréal nous signale ce préjugé des linguistes de « voir dans la pureté de la langue quelque chose de semblable à la pureté de la race » (p. 282) et de vouloir arrêter l'invasion des mots étrangers (effort qui choquait tant Schopenhauer^ le philosophe de l'unicité, de la part de ses compatriotes) (S., p. 204), ou, tout au moins, n'admettre que ceux des langues sœurs. Quand on va au fond de la répulsion que les mots étrangers inspirent à d'excellents esprits, on découvre qu'elle tient à des associations d'idées... à des visées politiques .. Les philologues helléniques qui bannissent les mots turcs du vocabulaire continuent à leur manière la guerre d'Indépendance. Les Tchèques, qui poussent l'ardeur jusqu'à vouloir traduire les noms propres allemands... rattachent à leur œuvre d'expurgation l'espérance d'une autonomie prochaine » (p. 282).

Les néologies de Fourier nous donnent la mesure de l'esprit conquérant qui règne dans le domaine du langage avec ses trophées verbaux réduits à la mesquinerie égotiste d'un impérialisme individuel qui veut singer les plus vastes impérialismes sociaux. M. Vahl a noté, du reste, dans La Phraséologie des dégénérés la création fréquente de néologismes par les délirants progressifs.

En outre, M. Bréal nous présente quelques remarques d'où il ressort que l'impérialisme verbal n'atteint sa portée complète que grâce à l'appoint rationnel et

18 PSYCHOLOGIE DE L'IMPERIALISME

expérimental : il nous donne la raison « comme le vrai et nécessaire moteur du langage » (p. 84). « Les langues modernes, dit-il encore, sont généralement plus chargées de sens que les anciennes pour cette raison fort simple que l'expérience du genre humain est plus longue » (p. 365 >, et. par l'abstraction, « le langage représente une considérable accumulation de travail intellectuel » (p. 275). La « forme linguistique intérieure » de G. de Humbold joue pour le langage le rôle de la raison calculatrice, adaptatrice et toujours en éveil pour l'extension parmi les élaborations hégémoniques Hu moment, et l'auteur de La Sémantique nous la montre « présente à tous les développements du langage, habile à réparer les pertes, à sauver par d'utiles accroissements les désinences en péril, prête à profiter des accidents, prompte à étendre les acquisitions » (p. 336).

Enfin, le langage a ses mystiques, prenant volontiers les souvenirs à demi endormis de l'instinct pour une révélation transcendante; et je crains que M. Bréal lui-même penche un peu vers cette disposition d'esprit quand il nous décrit la satisfaction de « sentir, en parlant, quelque métaphore dont la valeur n'avait pas été comprise jusque-là, s'ouvrir et s'illuminer subitement ». « Nous constatons alors, ajoute-t-il, un secret accord entre notre propre pensée et le vieil héritage de la parole » (p. 142).

Page 1