PHILIPPE STROZZI
Cette mission, Philippe Strozzi lui-même semblait l'avoir oubliée, tant lui avait causé d'émotion la scène qui venait de se passer sous ses yeux.
Aussi, quand Matteo, après avoir sondé les ténèbres du regard, eut vu une forme humaine, qu'il reconnut pour celle de son maître, se dessiner sur la légère armature du puits, et qu'il s'approcha de Philippe Strozzi, ce ne fut point de sa fille qu'il lui parla d'abord; non...
— Connais-tu cette religieuse ? lui demanda-t-il.
— Si je la connais?... oui, Excellence, répondit Mattéo avec un soupir; c'est la propre fille de mon compère le vieux Nicola Lapo, le cardeur de laine. Je
me rappelle qu'il y a un an ou deux le bruit courut à Florence que le duc Alexandre l'avait fait enlever de chez son père, et que, quelques jours après fa disparition, elle était entrée dans un couvent. Depuis lors, à ce que me disait tout à l'heure un des pénitents, elle n'a cessé de prier et de pleurer, et, ce matin, elle est morte comme une sainte.
— Encore une victime qui va crier vengeance contre
toi au trône du Seigneur, duc Alexandre!... Dieu veuille que ce soit la dernière !
Le vieillard fit un signe de croix, secoua la tête comme pour en écarter les pensées étrangères et rentrer tout entier dans les siennes; puis, se retournant vers Mattéo, avec un accent moins sombre et le sourire presque sur les lèvres :
— Eh bien, Mattéo, dit-il, as-tu vu ma sœur?
— Oui, Excellence.
— Et que t'a-t-elle dit? Voyons, parle vite.... Ma fille est-elle en bonne santé?
UNE NUIT A FLORENCE 7f
— EileTespère, du moins....
— Comment, elle l'espère?
— Comme l'avait pensé Votre Excellence, elle n'a pas pu garder la signora Luiza près d'elle ; quand elle vous verra, elle vous dira pourquoi.
— Mais alors Luiza...?
— Est cachée sur cette place même, daBs une petite maison qu'elle habite avec la vieille Assunta, et où votre sœur n'a pas osé la venir voir depuis quinze jours, de peur qu'on ne la suivît.
— Et cette petite maison...? demanda Philippe Strozzi avec un commencement d'inquiétude.
— Est située entre la via délia Fogna et la via del Diluvio.
— Entre la via délia Fogna et la via del Diluvio ! .. . s'écria le vieillard se rappelant que c'était justement dans cette maison qu'un homme était entré une demi-heure auparavatt. Tu te trompes, Mattéo... ce n'est point là l'adresse que ma sœur t'a donnée.
— J'en demande pardon à monseigneur... c'est bien là l'adresse donnée par la signora Cappom; et, de peur que je ne fisse erreur, elle me Ta donnée ^on-seulement de vive voix, mais encore par écrit.
— Et ma fille habite là seule? demanda le vieux Strozzi en essuyant son front ruisselant de sueur.
— Seule avec la vieille Assunla.
— Sans autre femme qu'elle?,..
— Sans autre femme.
^ Ohl mon Dieu!...
Et, sentant que les jambes lui manquaient, le vieillard se cramponna aux ornements de fer du puits.
— Qu'avez-vous,au nom du ciel!... qu'avez-vous, seigneur Philippe?...
Cette interrogation ramena le vieillard à lui.
-^ Rien, dit-il, rien, Mattéo... unétourdissement... Va m*attendre sur la place Saint-Marc, en face du couvent des dominicains; dans un quart d'heure, je t'y rejoins.
— Cependant, Excellence... objecta le vieux serviteur, qui comprenait que quelque chose d'extraordinaire s'agitait dans l'esprit de son maître.
— Va, Mattéo, va!... répéta Philippe avec tant de douceur et de tristesse, que Mattéo s'éloigna sans songer à résister davantage.
Alors Philippe Strozzi s'avança vers la maison d'un pas roide et silencieux comme celui d'un fantôme, résolu d'enfoncer cette porte si elle ne s'ouvrait pas; mais au moment où il étendait la main vers le marteau, la porte tournait sur ses gonds comme par enchantement, et un homme masqué apparaissait sur le seuil.
Avant que cet homme eût eu le temps de reculer, la main de Philippe Strozzi l'avait saisi au collet, et ces deux interrogations se croisaient :
— Que veux-tu? demanda l'homme masqué.
— Qui es-tu? demanda Philippe Strozzi.
— Que t'importe? répondit l'homme masqué en
faisant un effort pour s'arracher de la main de fer du vieillard .
Mais celui-ci, d'un violent effort, l'attirant dans la rue:
— Il m'importe tellement, dit-il, que je veux le savoir à l'instant même...
Et, en effet, d'un mouvement si rapide, que son adversaire ne put ni le prévoir ni s'y opposer, Philippe Strozzi lui arracha son masque.
Comme pour seconder le désir du père outragé, un rayon de lune filtra entre deux nuages et vint éclairer la place de Santa-Croce.
Le jeune homme et le vieillard purent donc se : reconnaître, et en se reconnaissant ils poussèrent tous deux une exclamation de surprise.
— Philippe Strozzi ! s'écria le jeune homme.
— Lorenzino ! s'écria le vieillard. |
— Philippe Strozzi ! répéta le jeune homme avec un \ accent de terreur qu'il n'avait pas eu le temps de com-
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primer. Malheureux! que viens-tu faire à Florence?... Ignores-tu donc que ta tête est mise à prix à dix mille florins?...
— J'y viens demander compte au duc de la liberté de Florence, à toi de l'honneur de ma fille...
— Si tu n'étais revenu que pour le dernier objet, ce serait chose facile à arranger, mon cher oncle; car l'honneur de ta fille est aussi intact que si sa mère jalouse l'avait gardée avec elle au fond de son tombeau.
— ■ Lorenzino sort à deux heures du matin de chez ma fille, et Lorenzino dit que ma fille est encore digne de son père!... Lorenzino ment.
— Pauvre vieillard à qui l'exil et le malheur ont fait perdre la mémoire ! dit le jeune homme avec un indescriptible accent de tristesse et de raillerie. Mais as-tu donc oublié une chose, Strozzi?... C'est que tu as épousé Julia Sodarini, la sœur de ma mère; c'est que Luiza et moi étions destinés l'un à l'autre; c'est
que ta femme, lorsque la sainte créature tivalt, ne faisait aucune différence entre moi et tes deux fils Pierre et Thomas. Qu'y a-t-il donc d'étonnant que j'aie continué à aimer Luiza et que Luiza ait continué de m'aimer, puisque notre amour était approuvé par toi-même?
Slrozzi passa sa main sur son front.
— C'est vrai, murmura- t-il, j'avais oublié tout cela; mais en faisant un effort, je me rappellerai tout... tout, sois tranquille. Tiens, voilà la mémoire qui me revient... Écoute... Oui, tu es mon neveu; oui, ma femme et moi nous vous destinions l'un à l'autre; oui, nous ne faisions aucune différence entre toi et nos deux autres enfants. Eh bien, Lorenzino, le jour promis est arrivé; tu as vingt-cinq ans et Luiza en a seize. Proscrit comme je le suis, isolée comme elle l'est, il faut quelqu'un qui l'aime à la fois d'un amour de père et d'époux. Le seul bien que ne m'aient encore enlevé ni la tyrannie ni l'exil, c'est elle ;
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le seul ange qui prie encore pour moi sur la terre, c'est elle... Eh bien, mon seul ange, mon seul espoir, mon seul bien, je te donne tout cela, Lorenzino, moi pauvre proscrit... Épouse ma fille, rends-la heureuse, et, quel que soit le prix du trésor ^ue je l'aurai donné, non-seulement je croirai que nous sommes quittes, mais encore je me dirai ton débiteur.
Lorenzino avait écouté avec une émotion visible tout ce que venait de dire le vieillard. Lorsque Philippe Strozzi lui avait offert la main de sa fille, il avait reculé d'un pas, et, tout chancelant, s'était appuyé à l'un des pilastres soutenant le balcon. Enfin, lorsque le vieillard eut achevé, il garda un instant le silence, comme si les paroles qu'il allait dire ne pouvaient franchir sa gorge, et enfin répondit d'une voix sourde :
— Tu sais bien que ce que tu me proposes là, Strozzi, était possible autrefois, sera peut-être possible dans l'avenir, mais est impossible aujourd'hui.
— Oh ! je connaissais d'avance ta réponse, Loren-
zino !... Et pourquoi n'est-ce pas possible, dis?... Dieu me donne la patience det'écouter, et je l'écoute. ..
^^ Voyons, comment veux-tu que moi, le favori du duc Alexandre, moi, le confident du duc Alexandre, moi, l'ami du duc Alexandre, j'aille justement épouser la fille de l'homme qui, depuis trois ans, conspire ouvertement contre lui; qui, depuis six ans bientôt qu'il est sur le trône, a essayé de le faire assassiner deux fois, et qui, banni de Florence, la tête mise à prix, y rentre ce soir pour tenter, selon toute probabilité, quelque folie du même genre?... Car j'appelle folie, comprends bien, Philippe, toute tentative de conspiration qui ne réussit pas ; réussis, et ce que j'appelais folie je l'appellerai sagesse. Épouser ta fille ! épouser LuizaStrozzi!...mais il faudrait que je fusse insensé!...
— 0 mon Dieu, mon Dieu! s'écria le vieillard, à quoi m'as-tu réservé?... Et cependant j'irai jusqu'au bout... Lorenzino, tu as tout à l'heure invoqué ma
mémoire, et, tu l'as vu, ma mémoire a été fidèle; laisse-moi à mon tour invoquer la tienne.
— • Strozzi, Strozzi, je te préviens que j'ai oublié bien des choses...
— Oh ! s'écria le vieillard, il y en a cependant dont tu dois te souvenir. Adolescent, ce sont les conseils que te donnait ton père; jeune homme, ce sont les promesses que tu faisais à ton pays...
— Va, Philippe, dit le jeune homme, je te répondrai tout à l'heure.
— Lorenzino, continua le vieillard, un si grand changement a-t-il pu se faire en toi, qu'il n'y ait plus rien de ce qu'il y avait? que le présent ait dissipé si vite les promesses du passé? Se peut-il que l'enthousiaste de Savonarole soit devenu le complaisant et le flatteur d'un bâtard de Médicis?...
— Va, va, répéta Lorenzino; j'enregistre chacune de tes paroles pour y répondre.
— Se peut-il, continua Philippe, que celui qui à
dix-Deuf ans faisait la tragédie de Brutus, cinq ans après joue, à la cour de Néron, le rôle de Narcisse?...
— Oud'Othon...
— Non, cela est impossible, n'est-ce pas?...
— Non, non, Philippe, s'écria le jeune homme avec amertume; tout cela est vrai... Mais, puisque nous en sommes à nous rappeler le passé, à mon tour... — Qui a opprimé Florence? Clément VIL Qui vous a offert deux fois, à vous autres, d'assassiner Clément VII, tout pape qu'il était, tout mon protecteur qu'il se disait? Moi... Qui a refusé en me disant : « Frappe, mais nous te laissons le crime pour ton compte? » Vous!... Quand Florence a été prise, quand Florence a été assiégée, quand Florence s'est rendue, quand il a été reconnu qu'un Médicis seul pouvait régner, qui vous a dit : « Je suis fils de Pierre-François de Médicis, deux fois neveu de Laurent, frère de Côme, fils âe Maria Sodarini, femme d'une sagesse exemplaire et d'une prudence reconnue, et je rétablirai la repu-
blique, je le jure sur mon honneur?... Moi!... Et, sur mon honneur, je l'eusse fait. Mais non... Vous avez préféré le fils d'une Mauresque, un bâtard delà branche aînée; et quand je dis de la branche aînée, vous ne savez même pas — et sa mère ne sait pas plus que vous — de qui il est fils... de Laurent duc d'Urbin, de Clément VII ou d'un muletier. Vous l'avez préféré, élu, courtisé, toi le premier, Strozzi! et vous m'avez abandonné, moi à qui vous n'avez pas un reproche à faire.
Lorenzino fixa un instant avec amertume Philippe Strozzi, puis il reprit :
— Comme j'avais un corps frêle et féminin, vous m'avez appelé, les uns, Lorenzino, les autres, Lorenzaccio ; vous avez dit que j'avais eu des complaisances infâmes pour le pape Clément VII ; vous m'avez calomnié, ne pouvant médire. Pour que vous vous sépariez du duc Alexandre, il a fallu que le premier gonfalonier, Carducci, que Bernard Castiglione et quatre autres ma-
gistrats eussent la tête tranchée ; que le second gonfalonier, Raphaël Girolami, fût enfermé dans la citadelle de Pise et y mourût empoisonne ; que le prédicateur Benoît de Forano fût livré à Clément VII, enfermé par lui au château Saint-Ange et y mourût de faim ; que frère Zacharie, qui avait trouvé moyen de s'échapper déguisé en paysan, mourût à Pérouse, de quelle mort? on n'en sait rien; mais après s'être jeté aux genoux du pape. Il a fallu que cent cinquante citoyens, et des premiers et des plus dignes de la ville, fussent exilés; il a fallu que douze citoyens, dont tu étais, fussent chargés de réorganiser l'État de Florence, car de la république florentine il n'en était plus question !... 11 a fallu que ce comité des Douze supprimât le gonfalonier de justice et la seigneurie, et interdît de rétablir à tout jamais celte magistrature, qui pendant deux cent cinquante ans avait administré avec tant de gloire. Il fallut que le nouveau duc s'entourât de troupes étrangères et nommât Alexandre Vitelli, un étranger, leur
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chef, et Guicciardini, un traître, gouverneur de Bologne. Conjointement avec le pape, il fallut qu'il empoisonnât à Itri le cardinal Hippolyte de Médicis, son aîné. Il fallut qu'il épousât la fille de l'empereur, Marguerite d'Autriche, et que, malgré ce mariage, il continuât dans ses débauches insensées à déshonorer les couvents les plus saints et les familles les plus nobles de Florence. Il fallut tout cela... Et quand je vis tout cela, moi, que l'on n'arrivait à quelque chose que par la bassesse, la flatterie et la corruption ; que tout esprit droit, tout cœur noble était oublié ou méprisé, alors je suis revenu à Florence, je me sui^ fait le courtisan, l'ami, l'esclave, le compagnon de débauches du duc Alexandre. Et, n'étant point parvenu à être le premier en gloire, je suis devenu le second en honte... N'est-ce pas un bon calcul, dis Philippe?...
— Lorenzino, Lorenzino!... ce que disent tout bas quelques-uns serait-il vrai?... s'écria Strozzi, saisissant
le bras du jeune homme et essayant de lire dans ses yeux malgré l'obscurité.
~ Et que disent ^we/^ue^-w/i*? demanda le jeune homme.
— Que, pareil au premier Brutus, tu contrefais l'insensé, mais que tous les soirs, comme lui, tu baises la terre, notre mère commune, en suppliant ton pays de te pardonner l'apparence en faveur de la réalité... Eh bien, écoute... s'il en est ainsi, Lorenzo, l'heure de jeter ie masque est venue, l'heure de changer la marotte du bouffon contre le poignard du républicain est arrivée... Il y a encore des couronnes pour Harmodius, des palmes pour Aristogiton... Seulement, il n'y a pas un instant à perdre : si tu veux être de la grande œuvre qui se prépare; après-demain, demain peut-être, il sera trop tard. Lorenzlno, tu as beaucoup à faire pour redevenir Lorenzo. .. Eh bien, je prends tout ton passé sur moi ; je t'en fais une auréole pour l'avenir ; je t'ouvre nos rangs, je te donne
ma place. Nous sommes trois cents qui avons juré de mourir pour rendre la liberté à Florence; marche à notre tête, conduis-nous, et moi tout le premier je donnerai aux autres l'exemple de l'obéissance.
Lorenzo éclata de rire, mais de ce rire strident et métallique qui n'appartenait qu'à lui.
— Sais-tu bien, Strozzi, répliqua-t-il, que tu as là une merveilleuse idée?... A moi, Lorenzino, le roi des fêtes, à moi le prince des jours joyeux et des folles nuits, tu viens offrir d'être le chef d'une conspiration bien tortueuse, bien sombre, bien romaine, mystérieusement tramée dans les ténèbres, à l'instar de celle de Catilina, avec des serments échangés sur un poignard et du sang bu dans une coupe?... Non, non, cher ami... Quand je serai assez fou pour conspirer, ce sera d'une manière moins triste et moins sérieuse ; ce sera comme Fiesque, par exemple, moins la cuirasse cependant... afin de ne pas me noyer si je tombe à l'eau. Et puis avec cela qu'elle récompense bien
ceux qui se dévouent pour elle, ta magnifique république florentine!... Avec cela que c'est une mère bien tendre pour ses fils, une maîtresse bien fidèle à ses amants!... Rivale d'Athènes, elle a été jalouse de tout, même de l'ingratitude de son modèle pour ses plus illustres citoyens... Voyons, comptons ceux que son Barathre a dévorés, sans que, comme le goufl're de Décius, il se refermât sur leur dévouement... Les Pazzi d'abord, qui, prévoyant l'avenir, ont voulu trancher le mal dans sa racine, et que vous avez laissé pendre au balcon du Palais- Vieux... Savonarole, Lycurgue chrétien qui a voulu vous faire une république près de laquelle celle que Platon avait rêvée n'était qu'une école de débauche et de corruption, et que vous avez laissé brûler sur la place du palais de la Seigneurie... Enfin Dante de Castiglione, Romain du temps des Gracques perdu au miUeu de notre âge moderne, que vous avez laissé empoisonner à Itri... Ainsi, corde, bûcher, poison, voilà la récompense que
Florence la magnifique garde à ceux qui se dévouent pour elle!... Merci... Non, non, Philippe, le mieux est de ne pas conspirer, crois-moi ; mais quand tu conspireras, écoute ceci : il faut conspirer seul, sans en rien dire à ton bonnet de nuit, sans en rien confier à ta main gauche; il faut conspirer sans amis, sans confidents, et, si toutefois alors tu ne rêves pas haut, tu auras quelque chance de voir réussir ta conspiration. Tu me parles de prendre ta place, Strozzi, de me mettre à votre tête, de recueillir a moi seul l'honneur suprême de l'entreprise... Insensé, veux-tu que je te dise comment finira ta conspiration?... Avant vingtquatre heures vous serez tous en prison. Vous êtes à Florence à peine, n'est-ce pas? vous y mettez à peine le pied, vous en avez passé la porte il y a deux heures. .. Eh bien, l'un de vous est déjà tué, l'autre blessé; les ordres sont déjà donnés pour que l'on vous arrête. 0 Strozzi, Strozzi, suis un bon conseil... un fou en donne quelquefois : reprends vite le chemin qui t'a
conduit ici, sors par n porte qui t'a donné entrée, regagne ta forteresse de Montereggione; ferme les poternes, baisse tes herses, lève tes ponls-levis, el attends..
— Quoi?... que veux-tu que j'attende?...
— Que sais-je, moi?... Peut-être un jour, un soir, une nuit, au moment où tu t'y attendras le moins, un écho te porlera-t-il ces mots libérateurs : « Le duc Alexandre est mort ! >^
— Je joue de malheur, Lorenzo... répondit Strozzi. Sur trois demandes que je comptais te faire, en voilà déjà deux que tu refuses; mais j'espère que tu voudras bien m'accorder la troisième...
— Si elle est moins folle que les deux premières, avec bonheur, oui, Strozzi.
— C'est, dit le vieillard en tirant son épée, c'est de me rendre raison à l'instant même de tes offenses, de tes refus et de tes conseils...
— Ah ! pour le coup, s'écria Lorenzino, tu es bien
décidément fou, mon pauvre ami!... Un duel à moi?... à moi, LorenziDO?... Est-ce que je me bats, moi ?... est-ce qu'il n'est pas convenu, arrêté, reconnu, que je n'ai pas la force de soulever une épée et que je me trouve mal en voyant couler une goutte de sang?... Mais tu ne sais donc pas que je suis une femmelette, un lâche?... Oh! par ma foi, je croyais être mieux connu depuis que Florence crie mon panégyrique à toute l'Italie et l'Italie à coûte la terre!... Merci, Slrozzi; tu as douté entre Florence et moi; toi seul pouvais encore me faire cet honneur.
— Oui, tu as raison? s'écria le vieillard; oui, Lorenzino, tu es un misérable... oui, Lorenzino, tu es un lâche, et tu ne mérites pas de mourir de la main d'un homme comme moi... Va-t'en, je ne te demande plus rien... va- t'en, je n'attends plus rien de toi, je n'espère plus qu'en Dieu... Va-t'en!...
—A la bonne heure, dit Lorenzino avec son rire habituel, te voilà redevenu raisonnable... Adieu, Strozzi.'
— Adieu !.,.
Et il s'éloigna par la via del Diluvio, où il disparut bientôt dans l'obscurité.
Strozzi regarda vivement autour de lui comme s'il cherchait quelqu'un. Michèle avait fini sa prière et se tenait debout à l'angle de la rue délia Fogna.
— Michèle ! Michèle I cria le vieillard- Michèle accourut.
— Me voilà, maître, dit-il.
— Vois-tu cet homme qui s'en va... là-bas, là-bas... le vois-tu?...
— Oui.
— Eh bien, si demain matin cet homme n'est pas mort, demain soir nous sommes perdus. Cet homme sait tout...
— Et cet homme s'appelle ?...
— Lorenzino.
— Lorenzino!... s'écria Michèle; Lorenzino: le
favori du duc?... Soyez tranquille, seigneur Philippe, il mourra...
— C'est bien... Va-t'en, et que je ne te revoie que pour que tu me dises : «Il est mort ! »
Et il fit de la main au sbiré ie geste de s'éloigner.
Michèle obéit.
Resté seul, Strozzi, d'un mouvement rapide, et Tépée toujours nue à la main, se rapprocha de la petite maison, posa la main sur le marteau de la porte entre-bâillée comme s'il voulait entrer.
Mais tout à coup, changeant de résolution, au lieu de pousser la porte, il la tira à lui et la referma, murmurant entre ses dents :
— Non, pas ce soir... demain ; ce soir je la tuerais. Et, à son tour, il se perdit dans ce dédale de rues
S'iu se croisent entre la place de Santa- Croce et celle 'les Dames.
TV
LÉ PALAIS RICCARUÏ
Maintenant, il faut que notre lecteur descende du balcon où nous l'avons fait monter, nous suive dans la via Larga, et entre avec nous au palais de Côme l'Ancien, connu de nos jours sous le nom de palais Riccardi.
Disons quelques mots de celui qui avait fait bâtir ce splendide palais, et jetons un coup d'oeil sur cette grande race des Médicis, divisée en deux branches, branche aînée et branche cadette, lesquelles n'avaient plus que trois représentants à Florence.
Le duc Alexandre VI, fils de ceJulien II dont Michel- Ange a sculpté le buste connu sous le nom du Penseroso, ou de Clément VII, ou d'un muletier Nous
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avons dit que sa mère elle-même , une courtisane mauresque, ignorait le véritable père d'Alexandre.
Le duc représentait la branche aînée.
La branche cadette était représentée par Lorenzino, que nous avons mis en scène dans le chapitre précédent, et par Côme, qui fut depuis le successeur d'Alexandre, Côme I", que l'histoire a surnommé le Tibère florentin.
Intervertissons l'ordre de primogéniture et commençons par Côme. Il nous sera plus commode d'agencer notre récit en finissant par Lorenzino.
Mais, avant tout, parlons du palais Riccardi et de celui qui l'avait élevé.
Celui qui l'avait élevé était Côme l'Ancien. Florence commença par le chasser deux fois et finit par l'appeler le Père de la patrie.
Côme était le fils de ce Jean de Médicis sur lequel Machiavel écrivit les lignes qu'on va lire :
€ Jean de Médicis fut miséricordieux en toutes
choses. Non-seulement il faisait l'aumône à ceux qui la lui demandaient, mais encore il allait au-devant des besoins de ceux qui ne la lui demandaient pas. Il aimait d'un amour égal tous ses concitoyens, louant les bons, plaignant les méchants. Jamais il ne demanda aucun honneur, et il les eut tous. Jamais il n'alla au palais sans y être appelé ; mais pour toute chose importante on l'y appelait. Il se souvenait des hommes dans leur malheur et les aidait à porter leur prospérité. Jamais, au milieu des rapines générales, il ne prit sa part du bien de l'Etat, et ne porta la main sur le trésor public que pour l'augmenter. Affable envers tous les magistrats, le ciel lui avait refusé en sagesse ce qu'il lui avait donné en éloquence, et, quoique, au premier abord, il parût mélancolique, on s'apercevait bientôt qu'il était d'un caractère facile et gai.»
Ce grand citoyen, père de Côme et de Laurent l'Ancien, avait été élu deux fois preciso, une fois
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gonfalonier, une fois des Dix de la guerre, ambassadeur près de Ladislas. roi de Hongrie, près du pape Alexandre V et près de la république de Gênes; il avait mené à bien toutes les missions dont il avait été chargé, et avait manié ces hautes affaires avec une telle prudence et une telle loyauté, que, chose rare, sa puissance s'en était augmentée près des grands et sa popularité près des petits.
Il était mort vers la fin du mois de février de Tan 1 428, et avait été enseveli dans la basilique de Saint- Laurent, l'un des chefs-d'œuvre de Filippo Brunelleschi, lequel, trente ans plus tard, devait s'immortaliser par le dôme de Florence. Ses funérailles avaient coûté à Côme et à Laurent trois mille florins d'or, somme équivalant à cent mille francs de notre monnaie actuelle, et ils l'avaient accompagné à sa dernière demeure avec vingt-huit de leurs parents et tous les ambassadeurs des différentes puissances qui se trouvaient alors à Florence.
C'est à partir de ces deux fils — cous l'avons déjà dit, mais nous le répétons pour la plus grande intelligence des faits qui vont suivre — que s'opère dans l'arbre généalogique des Médicis cette grande division qui prépare des protecteurs aux arts et des souverains à la Toscane.
La branche aînée, glorieuse dans la République, continue de monter avec Côme l'Ancien, et donnera Laurent le Magnifique et le duc Alexandre.
La branche cadette s'écartera de celle-ci, et, glorieuse dans la guerre et dans le principat, donnera Jean des Bandes-Noires et Côme P'.
Côme l'Ancien naquit à une de ces époques heureuses où tout dans une nation tend à s'épanouir à la fois, et où l'homme de génie trouve des facilités à être grand. Avec lui était née 1ère brillante de la république florentine ; les arts naissaient de tous les côtés : Brunelleschi bâtissait ses églises, Donatello sculptait ses statues, Orcagna y découpait ses porti-
ques, Masaccio peignait ses chapelles. Enfin la prospérité publique, marchant du même pas que le progrès des arts , faisait de la Toscane , placée entre la Lombardie , les États de l'Église et la république vénitienne, le pays non-seulement le plus puissant, mais encore le plus heureux de l'Italie.
Côme était né avec des richesses immenses et avait presque doublé ces richesses, de sorte que, sans être plus qu'un citoyen, il avait acquis une influence étrange. Placé en dehors du gouvernement, jamais il ne l'attaquait, mais aussi jamais il ne le flattait; suivait-il une bonne voie, Côme disait : • C'est bien ; » s'écartait-t-il du droit chemin, Côme disait : « C'est mal. » Et cette approbation ou ce blâme étaient d'une importance suprême. Il en résultait que Côme n'élait pas encore le chef du gouvernement, mais était déjà plus que cela peut-être : il était son censeur.
Aussi l'on comprend quel orage terrible devait s'amasser secrètement contre un pareil homme.
Côine le voyait poindre et Tentendait gronder; mais, tout entier aux grands travaux qui cachaient ses grands projets, il ne tournait pas même la tête du côté où le tonnerre commençait à gronder. Tranquille au contraire, il faisait achever la chapelle Saint-Laurent, commencée par son père, bâtir l'église du couvent des Dominicains de Saint-Marc, élever le monastère de San-Frediano, et enfin jeter les fondements de ce beau palais de la via Larga dont nous nous occupons à cette heure. Seulement, lorsque ses ennemis le menaçaient trop ouvertement, il quittait Florence pour s'en aller dans le Mugello, berceau de sa famille, y bâtissait, pour ne pas rester inoccupé, les couvents de Bosco et de Saint-François, i entrait dans la ville sous prétexte de donner un coup d'œil à sa chapelle du noviciat des pères de Sainle-Croix et du couvent des Anges des Camaldules ; puis il en sortait de nouveau à la première pierre lancée contre lui, pour aller presser les travaux de ses villas de Careggi, de Calïa-
giolo, de Fresoti et de Trebbio, fondait à Jérusalem un hôpital pour les pèlerins pauvres, et s'en revenait Yoir où en était son beau palais de la via Larga.
Et toutes ces constructions immenses sortaient à la fois de terre, occupant tout un monde de manœuvres, d'ouvriers, d'architectes ; cinq cent mille écus y passaient, c'est-à-dire sept ou huit millions de notre monnaie actuelle, sans que le fastueux citoyen parût le moins du monde appauvri par cette éternelle dépense.
C'est qu'en effet Côme était plus riche que bien des rois de l'époque. Son père Jean lui avait pour sa part laissé à peu près quatre millions en argent et huit ou dix millions en papier; et lui, par le change, il avait plus que quintuplé cette somme. Tl comptait dans les différentes places de l'Europe, tant en son nom qu'en ceux de ses agents, seize maisons de banque en pleine activité. A Florence, tout le monde lui devait, car sa bourse était ouverte à tout le monde.
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Aussi, lorsque arriva pour Côme l'heure de la véritable proscription; lorsque, exilé par Renaud des Albizzi pour dix ans à Savone; lorsque, dans la nuit du 3 octobre 1433, il quitta Florence avec sa famille et ses clients, il sembla à la capitale de la Toscane qu'on venait de lui enlever le cœur. L'argent, ce sang commercial des peuples, semblait s'être tari à son départ; tous les immenses travaux commencés par lui étaient restés interrompus : maisons de campagne, palais, églises, à peine sortis de terre, à moitié bâtis ou non encore achevés, semblaient autant de ruines indiquant qu'un malheur immense avait passé par la ville.
Devant les bâtisses interrompues, les ouvriers s'assemblaient, demandant de l'ouvrage; chaque jour, les groupes étaient plus nombreux, plus afîamés, plus menaçants; et lui, pendant ce temps, fidèle à son système de tout conduire avec un fil d'or, faisait réclamer à ses nombreux débiteurs, mais doucement.
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sans menaces, comme un ami dans le besom et non comme un créancier qui poursuit, les sommes qu'il avait prêtées, disant que l'exil seul le forçait à de pareilles demandes, qu'il n'eût pas faites de sitôt s'il fût resté à Florence pour y gérer ses immenses affaires. Pris au dépourvu, la plupart de ceux auxquels il s'adressait, ou ne pouvaient le rembourser, ou se gênaient en le remboursant; de sorte que, le mécontentement montant des ouvriers aux citoyens, Côme fut rappelé au bout de quinze mois par un revirement politique qui avait ramené la démocratie au pouvoir. Mais le banni triomphateur était, par sa fortune et par ses richesses, trop au-dessus de ceux qui rélevaient pour qu'il les regardât longtemps, non-seulement comme des égaux, mais même comme des citoyens. A partir de ce retour de Côme, Florence, qui s'était toujours appartenue à elle-même, allait devenir la propriété d'une famille qui, trois fois chassée, devait revenir trois fois, lui rapportant, la première fois des
chaînes d'or, la seconde fois des chaînes d'argent, la troisième fois des chaînes de fer.
Côme rentra au milieu des fêtes et des illuminations; et, le jour même de sa rentrée, se remit à son commerce, à ses bâtisses, à ses agiotages, laissant à ses partisans le soin de poursuivre ses vengeances. Les proscriptions furent si longues, les supplices si nombreux, sans que Côme parût se mêler ni des uns ni des autres, qu'un de ses amis, qui devinait la main invisible qui faisait écrire l'ostracisme et mouvoir la hache, alla le trouver un jour pour lui dire que, s'il continuait, il finirait par dépeupler la ville. Il trouva Côme à son bureau, faisant un calcul de change; Côme leva la tête, et, sans poser la plume qu'il tenait à la main, le regardant avec un imperceptible sourire :
-— J'aime mieux la dépeupler, répondit-il, que de la perdre une seconde fois.
Et l'inflexible arithméticien se remit aux chiffres.
Ce fut ainsi qu'il vieillit, riche, puissant, honoré, mais frappé dans l'intérieur de sa famille par la main de Dieu. Il avait eu plusieurs enfants, dont un seul lui survécut. Aussi, cassé, impotent, se faisant porter dans les immenses salles de son immense palais, afin d'inspecter sculptures, dorures et fresques, il secouait tristement la tête et disait :
— Hélas ! hélas ! voilà une bien grande maison pour une si petite famille!
En effet, il laissa pour tout héritier de son nom, de sa puissance et de ses richesses, Pierre de Médicis, qui, placé entre Côme le Père de la patrie et Laurent le Magnifique, obtint pour tout surnom celui de Pierre le Goutteux.
Refuge des savants grecs chassés de Constantinople, berceau de la renaissance des arts, siège aujourd'hui des séances de l'académie de la Crusca, le palais Riccardi avait été successivement habité par Pierre le Goutteux et Laurent le Magnifique, qui s'y relira après
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la conspiration des P'azzi, à laquelle il avait si miraculeusement échappé, et le légua, avec son immense collection de pierres précieuses, de camées antiques, d'armes splendides et de manuscrits originaux, à un autre Pierre qui ne fut pas appelé, lui, Pierre le Goutteux, mais Pierre le Lâche, Pierre le Niais, Pierre l'Insensé.
Ce fut celui-là qui ouvrit les portes de Florence à Charles VIII, qui lui livra les clefs de Sarzane, de Pietra-Santa, de Pise, de Libra-Fatta et de Livourne, et s'engagea à lui faire payer par la république la somme de deux cent mille florins.
Enfin, le tronc gigantesque avait poussé de si puissants rameaux, que sa sève commençait à tarir. En efïet, Laurent II, père de Catherine de Médicis, mort, il ne resta plus du sang de Côme l'Ancien qu'Hippolyte, bâtard de Jules -II, qui fut cardinal et qui mourut empoisonné à Itri; Jules, bâtard de Julien l'Ancien, assassiné par les Pazzi dans la cathédrale de Sainte-
Marie des Fleurs, et qui fut Clément Vil; enfin Alexandre, bâtard de Julien, ou de Clément Vil, ou d'un muletier, qui fut nommé duc de Toscane, et que nous avons vu opérer, dans une de ses expéditions familières, sur la place de Santa-Croce.
Comment était-il arrivé au pouvoir souverain? Nous allons le dire.
Une fois monté sur le trône pontifical, les regards de Clément VII s'étaient fixés sur ses deux neveux Hippolyte et Alexandre, et cela d'autant plus naturellement, que ce dernier, reconnu ostensiblement pour le fils de Laurent TT, passait pour être celui de Clément VII du temps où il n'était encore que chevalier de Rhodes.
Toute sa puissance fut donc d'abord employée à maintenir les restes illégitimes de la branche aînée dans la haute position que les Médicis avaient toujours occupée à Florence.
Par malheur, Clément VII s'était allié à la France :
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cette alliance avait amené le sac de Rome par les Espagnols, sous la conduite du connétable de Bourbon, et l'emprisonnement du pape. Mais Clément VU était homme de ressources. Il vendit sept chapeaux rouges, mit cinq cardinaux en gage, et obtint enfin l'argent nécessaire à sa rançon.
Moyennant ces garanties, on laissa un peu plus de liberté à Clément VII, qui en profita pour s'échapper de Rome sous Thabit d'un valet, et gagna Orviette.
Or les Florentins, qui avaient pour la troisième fois chassé les Médicis, se croyaient bien tranquilles, voyant Charles V vainqueur et le pape fugitif.
Mais l'intérêt peut rapprocher ce que l'intérêt divisa. Charles V, élu empereur en 1519, n'était pas encore couronné par le pape ; et cependant cette solennité, au moment du schisme de Luther, de Zwingle et de Henri VIII, devenait de la plus haute importance pour les projets de Sa Majesté Catholique. Il fut
donc convenu entre la couronne et la tiare que Clément VU sacrerait l'empereur, mais que l'empereur prendrait Florence : Florence prise, il lui donnerait pour duc le bâtard Alexandre, qu'il marierait avec sa fille bâtarde, Marguerite d'Autriche. Des intérêts de six millions d'hommes, il n'en fut pas autrement question. Que signifient les intérêts d'un peuple, quand il s'agit du bâtard d'un pape et de la bâtarde d'un empereur?
Tout fut accompli ainsi que tout avait été convenu. Charles -Quint prit Florence, y intronisa le duc Alexandre, et !e maria avec sa fille le 28 février 1535, vieux style.
A l'époque où nous sommes arrivés, le duc Alexandre régnait, nous avons vu de quelle façon, depuis cinq ans sur Florence.
Seulement, son grand protecteur, le pape Clément VII, était mort depuis deux ans.
Nous avons dit que deux membres de la branche
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cadette des Médicis vivaient en même temps que le représentant de la branche aînée.
Ces deux membres étaient Lorenzino et Côme.
Côme avait dix-sept ans ; c'était le fils de Jean des Bandes-Noires.
Un mot sur ce Jean des Bandes-Noires, un des plus célèbres condottieri de l'Italie.
C'était le fils d'un autre Jean de Médicis et de Catherine, fille de Galéas, duc de Milan. Son père était mort jeune, et sa mère, restée veuve dans ses belles années, changea le nom de l'enfant, qui était Louis, ^n celui de Jean, afin de faire, autant qu'il lui était possible, revivre dans son fils son époux mort Mais bientôt elle eut de telles craintes pour ce fils si cher, qu'elle le revêtit d'habits de fille; et, de même que Thé lis avait caché Achille à la cour de Déidamie, elle le cacha, elle, au monastère d'Annalena.
Mais ni la déesse ni la femme ne purent tromper le
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destin. Les deux enfants étaient destinés à devenir des héros et à mourir jeunes.
Lorsque l'enfant eut douze ans, force fut de le tirer du monastère où il était caché. Chaque parole, chaque geste Irahissait le mensonge de ses habits. Il rentra donc dans la maison maternelle et commença ses premières armes en Lombardie, où de bonne heure il acquit le surnom d'Invincible. Bientôt il fut, grâce à la réputation qu'il avait acquise, créé capitaine de la République. Enfin, il venait de retourner en Lombardie comme capitaine de la Ligue pour le roi de France, lorsque, en approchant de Borgo-Forte, il fut blessé au-dessus du genou par un coup de fauconneau, et cela d'une façon si grave, qu'il fallut lui couper la cuisse.
Et comme c'était la nuit, Jean ne voulut pas permettre qu'un autre que lui tînt la torche pour éclairer les chirurgiens; —et il la tint pendant toute la durée te l'amputation sans au'une seule fois pendant l'opé-
ration sa main tremblât assez fort pour faire vaciller la flamme. Mais, soit que la blessure fût mortelle, soit que l'opération eût été mal faite, le surlendemain Jean de Médicis expira à l'âge de vingt-neuf ans.
Ses soldats l'aimaient si tendrement, qu'à sa mor^ ils prirent tous le deuil et déclarèrent qu'ils ne quitteraient jamais celte couleur. De là vient le nom de Jean des Bandes-Noires, sous lequel il fut connu de la postérité.
Son fils Côme s'était constamment tenu non-seulement loin des affaires, mais encore loin de la ville. Il habitait son palais de Trebbio, où tous les soins de sa mère, qui l'adorait, étaient de faire oublier qu'il existât.
D'ailleurs, il existait un aîné dans la branche : cet aîné, c'était Lorenzo, que nous avons, dès le commencement de ce récit, présenté à nos lecteurs sous le nom de Lorenzino.
Lorenzo était né à Florence le 23 mars 1514, de
Pierre-François de Médicis, deux fois petit-neveu de Laurent, frère de Côme, et de Maria Sodarini, dont nous avons déjà prononcé le nom.
Il avait neuf ans à peine lorsqu'il perdit son père, l y avait déjà longtemps que l'on mourait jeune dans la famille. Sa première éducation se fit donc sous l'inspection de sa mère ; mais, à l'âge de douze ans, il entra sous la tutelle de son oncle Philippe Strozzi.
Là, son caractère étrange s'était développé ; c'était un bizarre mélange de raillerie, de doute, d'inquiétude, d'impiété, de désir, d'ambition, d'humilité et de hauteur. Jusqu'à l'âge de dix-huit ans, ses meilleurs amis ne l'avaient jamais vu deux fois de suite avec le même visage. De temps en temps, cependant, de cet assemblage d'éléaients opposés jaillissait un vœu ardent de gloire, d'autant plus inattendu, qu'il parlait d'un corps si frêle et si féminin, qu'on ne l'appelait que Lorenzino. Ses plus familiers ne l'avaient jamais vu ni pleurer ni rire, mais tou-
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jours maudire et railler. Alors son visage, plutôt gracieux que beau, car il était brun et mélancolique, prenait une expression si terrible, que, quelque rapide qu'elle fût, — puisqu'elle ne passait jamais sur sa face que comme un éclair, — les plus braves en étaient épouvantés. A quinze ans, il avait été étrangement aimé du pape Clément VII, qui Tavait fait venir à Rome: et c'était alors qu'il avait offert aux républicains de Florence de l'assassiner, ce qui les avait tellement effrayés de la part d'un enfant, qu'ils avaient répondu par un refus.
Alors il était revenu à Florence et s'était mis à courtiser le duc Alexandre avec tant d'adresse et d'humilité, qu'il était devenu non pas un de ses amis, mais bien son seul ami; et cela tout en s'amusant à faire — chose dont on le raillait souvent — une tra gédie de Brutus qu'il avait fait jouer deux fois.
De son côté, le duc Alexandre avait une merveilleuse confiance en lui; et la preuve la plus certaine
qu'il lui en donnait, c'est qu'il le faisait l'entremetteur de toutes ses intrigues amoureuses : quel que fût le désir du duc, soit que le désir montât au plus haut, soit qu'il descendît au plus bas, soit qu'il poursuivît une beauté profane, soit qu'il pénétrât dans quelque saint monastère, soit qu'il eût pour but l'amour de quelque épouse adultère ou de quelque chaste jeune fille, Lorenzo entreprenait tout, Lorenzo menait tout à bien. Il était l'homme le plus puissant et le plus détesté, à Florence, après le duc.
Aussi nos lecteurs, après nous avoir suivis dans notre excursion historique, ne seront-ils pas étonnés^ lorsque nous les ramenons au palais habité par le duc, de retrouver dans la même chambre Alexandre de Médicis et son favori Lorenzino.