LES SOUPÇONS DU HONGROIS
En effet, le duc, quitté la veille par Lorenzo avant même qu'il fût rentré à son palais, n'avait pu, le matin venu, rester plus longtemps éloigné de son inséparable, et l'avait envoyé chercher par le Hongrois. Comme toujours, Lorenzino s'était empressé de se rendre aux ordres du duc, tout en recommandant qu'on le vînt chercher si quelques comédiens, qu'il avait fait mander, se présentaient chez lui.
Du reste, l'amitié du duc pour Lorenzino était si grande, qu'il n'avait pas voulu permettre que ce jeune homme demeurât séparé de lui; et qu'il lui avait fait arranger une maison attenante à la sienne et qui était située où le sont aujourd'hui les écuries du palais
UNE NUIT A FLORENCE Mo
Riccardi. Alexandre avait été jusqu'à vouloir percer une porte de communication entre son appartement et celui de Lorenzino ; mais Lorenzino s'y était positivement refusé, disant que, cette porte percée, le duc serait toujours chez lui, et que, par conséquent, il ne serait jamais libre. Le duc l'avait appelé ingrat et en avait passé par celte volonté, comme il passait par tous les autres caprices de son favori.
Lorenzino trouva le duc occupé à s'escrimer avec un nouveau maître d'armes qu'il avait fait venir de Naples. Il était dans le ravissement du talent de son nouveau professeur, et, comme Lorenzino, du temps qu'il s'appelait Lorenzo, avait eu une certaine réputation dans ces exercices, il avait voulu lui mettre son Qeuret à la main ; mais Lorenzino s'y était positivement refusé, disant que tous ces exercices de spadassin le fatiguaient; et, se couchant sur un canapé, il s'était fait apporter des biscuits et une bouteille de vin d'Espagne, grignotant les uns, vidant l'autre à petits coups.
<16 UNE MIT A FLORF.NCE
tout en applaudissant ou critiquant les coups en homme consommé dans l'art qu'il n'exerçait plus.
La leçon finie, le duc renvoya son nouveau professeur et vint à Lorenzo, qui s'amusait à percer des sequins d'or avec un petit couteau de femme, aigu et affilé, dont la trempe supérieure lui permettait d'essayer son adresse, nous dirions même sa force, si ce mot n'eût point été ridicule appliqué à une créature aussi énervée que Lorenzo, sur deux ou trois pièces à la fois.
— Que diable fais-tu là ? lui demanda le duc après l'avoir regardé opérer un instant.
— Vous le voyez, Altessse : je fais, comme vous, des armes.
— Comment! des armes?
— Sans doute, ce sont mes armes, à moi ; ce petit couteau, c'est mon épée; ne croyez-vous pas que, le jour où j'aurai à me plaindre de quelqu'un, j'irai sottement lui chercher une querelle, elle mettre au bout
de mon épée en même temps que je me mettrai au bout de la sienne?... Pas si niais, mon prince! quand on a le malheur d'être le favori du duc Alexandre, il faut tirer de sa position tout ce qu'elle a de bénéfices. — J'attendrai mon homme entre deux portes et lui enfoncerai mon petit couteau dans la gorge!... Regardez-le, mon petit couteau, Altesse ; D'est-ce pas qu'il est gentil?
Le duc prit le couteau et le regarda. C'était, en effet, une merveille de ciselure, et il en examina le manche en connaisseur.
— Oh ! ce n'est pas le manche qu'il faut admirer, ditLorenzo: c'est la lame,... Voyez, acérée comme une aiguille et forte comme l'épée à deux mains de notre ennemi le roi François I".
— Et où as-tu acheté ce chef-d'œuvre? demanda le duc.
— Acheté? reprit Lorenzo ; est-ce que l'on achète de semblables merveilles? C'est mon cousin Côme des
Bandes-Noires qui m'en a fail cadeau. Imaginez donc que le pauvre enfant s'ennuie tant dans son château de Trebbio, qu'il fait de la chimie; il a inventé une façon d'empoisonner les chats et de tremper l'acier. Avec son poison, les chats meurent en cinq secondes; avec son acier, il taille le porphyre. La dernière fois que j'ai été le visiter, devinez qui j'ai trouvé chez lui : Benvenuto Cellini, qui refuse de travailler pour vous. Il était là, se vantant, l'horrible garçon qu'il est, d'avoir tiré le coup d'arquebuse qui a tué le connétable de Bourbon. Il rapportait ce couteau à Côme, qui me l'a donné. Voilà la raison pour laquelle je ne vous l'offre pas : c'est que ce qui est donné se garde... Et puis j'en ai besoin, de mon peiit couteau... J'ai quelqu'un à tuer!
— Tu es bien niais de te donner cette peine-là toimême. Dis-moi qui te gêne, et je t'en débarrasserai.
-— Ah ! que vous êtes peu délicat en matière de vengeance, monseigneur! Vous m'en débarrasserez
par la main de quelque sbire, n'est-ce pas? Eh! comptez-vous donc pour rien le plaisir de se venger soi-m.ême? de sentir glisser une petite lame, fine et bien trempée, entre deux côtes et de lécher le cœur de son ennemi avec cette fine langue d'acier? Ainsi, par exemple, cette nuit, n'avez-vous pas eu plus de plaisir à tuer le marquis Cibo vous-même, de ce joli coup d'épée dont vous lui avez, à ce qu'il paraît, adroitement perforé les deux poumons, qu'à le faire assassiner par Jacoppo, qui lui eût brutalement coupé la gorge, ou par le Hongrois, qui lui eût bêlement fendu le lentre?
— Pardieu ! tu m'y fais justement penser. Tu sais que le second n'était pas mort?
— Bah!
— Non; on a suivi la trace de son sang de la maison Cibo à la maison de Bernardo Corsini ; de sorte qu'on l'a arrêté chez Corsini, et qu'on a emmené Corsini avec lui. Ce n'a pas été plus difficile que cela.
— Et qui était-ce?
— Selvaggio Aldobrandini. C'est, en vérité, un fort liabile homme que ce Maurizio, le chancelier des Huit.... Avoue-le, mignon!
— Oui ; mais sans doute cet habile homme vous a-t-il dit encore autre chose?
— Je ne lui en ai pas demandé davantage.
— En vérité, c'est charmant! Comme si un chancelier de police ne devait répondre qu'à ce qu'on lui demande! Alors il pense que le marquis Cibo et Selvaggio Aldobrandini étaient rentrés seuls à Florence?
— Il le croit, oui....
— Et il n'a pas dit à Votre Altesse le moindre petit mot de quelque autre?
— Non.
— 11 ne vous a pas parlé de Philippe Strozzi, par
hasard ?
— Si fait ; je lui ai même demandé où Strozzi était positivement.
— Et il VOUS a répondu?
— Sans doute ; un chancelier de police répond toujours.
— Et où est mon cher oncle ?
— Dans sa forteresse de Monte-Reggione.
— Allons, je vois que je m'étais trompé sur le compte de mon ami Maurizio...
— En quoi?
~ En ce que je pensais que c'était un sot, et que je vois que, décidément, ce n'est qu'un imbécile.
— Et qui te fait changer d'avis?
— La façon dont il est informé.
— Comment! Philippe Strozzi...?
— A quitté Monte-Reggione hier à trois heures de l'après-midi.
— Et maintenant il est?
— Il est à Florence.
— Strozzi est à Florence?... s'écria le duc. Impossiblel...
122 UNE N C I T A F L 0 n E N G E
— Le fait est, continua Lorenzino avec ce ton railleur qui était son accent habituel, que c'est un personnage assez peu important pour qu'il aille et vienne sans que l'on s'en inquiète ; ce n'est que le chef des mécontents... N'a-t-il pas essayé deux fois d'assassiner Votre Altesse : une fois en emplissant de poudre un coffre sur lequel vous aviez l'habiLade de vous asseoir, car il était prévenu que Votre AUesse portait une cotte de mailles. . . Et à propos, votre cotte de mailles?. . .
— Eh bien ?
— Est-elle retrouvée ?
— Impossible de remettre la main dessus.
— Il faut charger Maurizîo de la rechercher; avec lui, rien ne se perd, excepté les bannis... Par bonheur que je les retrouve, moi...
— Que diable me dis-tu là?
— Je dis, monseigneur, que, si vous n'aviez pas votre pauvre Lorenzino pour veiller sur vous, il se passerait de belles choses ! ...
— Et je lui suis d'autant plus reconnaissant de veiller sur moi, mignon, que, si le trône était vide, ce serait à lui de s'y asseoir.
— Monseigneur, je n'ambitionnerai un trône que lorsqu'on pourra non pas s'y asseoir, mais s'y coucher.
— Tiens, Lorenzino, dit le duc en rendant au jeune homme le petit couteau avec lequel il avait joué jusque-là, et que celui-ci reprit avec empressement et se hâta de fourrer dans sa gaîne, il faut que je te dise une chose... Mais je crois que tu es mon seul ami.
— Je suis enchanté de me trouver de la même opinion que vous, monseigneur, répliqua le jeune homme.
— Et si j'étais homme à me fier à quelqu'un, continua le duc, c'est à toi que je me fierais ; mais, pour cela, il faudrait que lu me servisses aussi bien en amour qu'en politique.
— Et si je servais Votre Altesse aussi bien en amour qu'en politique?
— Alors tu serais un homme précieux, incomparable, inestimable, un homme que je ne changerais pas, dùt-il me donner Naples en retour, contre le premier ministre de mon beau- père l'empereur Charles-Quint, qui prétend avoir les premiers ministres du monde.
— Boni... Et voilà que je sers mal monseigneur en amour ?
— Ah! oui, vante-toi!... Voilà un mois que je t'ai chargé de découvrir la retraite de celte petite Luiza, qui m'a échappé je ne sais comment, et dont je suis amoureux fou je ne sais pourquoi... et tu es aussi avancé que le premier jour ; mais je te préviens que j'ai lâché mon meilleur limier sur sa trace.
— En vérité, monseigneur, il faut que je convienne que je suis un grand niais...
— Toi?
— Oui, moi... Comment! je ne vous ai pas donné de ses nouvelles?...
UNE NUIT A FLOUENCB 12o
— Tu ne m'en as pas dit un mot, traître !
— Non pas traître, mais oublieux. Voilà trois jours que j'ai retrouvé sa piste. .
— Tiens, Lorenzino, je ne sais, sur ma parole, à quoi tient que je ne t'étrangle!...
— Peste ! attendez au moins que je vous aie donné l'adresse.
— Où demeure-t-elle, bourreau?
— - Sur la place de Santa-Croce, entre la rue del Diluvio et la rue délia Fogna, à vingt pas de la marquise ; et, pardieu! cette nuit, vous auriez pu, après être descendu du mur de l'une, retourner l'échelle et monter au balcon de l'autre.
— C'est bien ! ce soir je la fais enlever.
— Ah ! monseigneur, fil Lorenzino, que je vous reconnais bien là, avec vos façons mauresques !
— Lorenzino ! s'écria le duc avec une expression de menace.
— Pardon, monseigneur, répondit Lorenzmo moitié
':iumble, moitié railieur, mais c'est qu'en vérité vous Q'avez qu'un poids et qu'une mesure pour tout le monde. Que diable ! il y a des distinctions à faire entre les femmes, et il ne faut pas les attaquer toutes de la même façon : il y en a qu'on enlève et qui trouvent cela très-bien... la marquise est de celles-là; mais il y en a d'autres qui ont la prétention d'être traitées plus doucement et qu'il faut se donner la peine de séduire.
— Bon ! . . . Pourquoi faire ?
— Mais pour qu'elles ne se jettent point par la fenêtre en vous voyant entrer par la porte, comme a fait la fille de ce pauvre tisserand dont je ne me rapoellepas le nom... C'est avec ces façons-là que vous laites faire à vos Florentins des cris de brûlé, monseigneur.
— Qu'ils crient, tes Florentins ! je les déteste.
— Ah ! bon !... vous voilà encore tombés dans vos préjugés contre votre bon peuple.
UNE NUIT A flouf:.\ge 127
— De misérables marchands de soie, de méchants cardeurs de laine, qui se sont improvisé des blasons avec les enseignes de leurs boutiques, et qui se mêlent de faire les difficiles et de me chicaner sur ma naissance...
— Comme si l'on était libre de choisir son père I dit Lorenzino en haussant les épaules.
— Je te trouve encore plaisant de prendre leur parti !
— En effet, je suis payé pour cela...
— Des misérables qui m'insultent tous les jours !
— Avec cela qu'ils m'épargnent, moi !
— Alors, pourquoi plaides-tu pour eux?
— - Afin qu'ils ne plaident pas contre nous, monseigneur. Ce sont des faiseurs de requêtes que vos Florentins, ils en font à tout le monde : à François I", au pape, à l'empereur; et comme vous avez l'honneur d'être le gendre de ce dernier, s'ils lui en envoyaient une sur vos amours, il se pourrait bien qu'il prît fait et cause pour sa iille, madame Marguerite d'Autriche,
128 U.VK NUIT A FLORENCE
qui commence à se plaindre d'être délaissée ainsi après dix mois de mariage.
— Hum!... fil le duc. Sais-lu bien que, sous ce rapport, tu ne manques pas de raison,, mon fils?
— Pardieu ! je suis le seul à votre cour qui soit raisonnable, monseigneur. Voilà pourquoi Von dit que je suis fou.
— Ah !... dit le duc après un instant de réflexion, et comme se rendant à l'avis de Lorenzo ; ainsi donc, à ma place tu séduirais Luiza?
— Ma foi, oui, monseigneur, quand ce ne serait que pour changer un peu de méthode.
— Sais-tu, dit le duc en bâillant, que c'est fort long et fort ennuyeux, ce que tu me proposes là?...
■— Bon.'... une affaire de cinq ou six jours.
— Et comment t'y prendrais-tu, voyons, grand séducteur?
— Je commencerais par attendre que je susse où est caché Strozzi.
— Comment, malheureux ! s'écria le duc, tu ne le sais donc pas?
— Ah ! monseigneur, vous êtes par trop exigeant, aussi... Je vous apporte l'adresse de la fille; donnezmoi quelques jours pour trouver celle du père... On De peut pas tout faire à la fois.
— Et quand tu aurais l'adresse du père?
— Eh bien, je le ferais arrêter, je lui ferais faire son procès dans les formes.
— Ah çà 1 mais tu ne m'avais pas dit que tu descendisses du consul Fabius? Tu es pour les temporisations, aujourd'hui?...
— Voyons, avez- vous quelque chose de mieux à proposer, monseigneur?
— Strozzi est proscrit, Strozzi rentre à Florence, Strozzi se trouve en contravention avec les lois; sa tête est mise à prix à dix mille florins, on apporte sa tête à mon trésorier, mon trésorier paye... voilà tout. Je n'ai pas à m'occuper d'autre chose, moi.
— Eh bien, voilà justeaienl ce que je craignais.
— Et pourquoi?
— Mais parce que, de cette façon-là, vous gâtez tout. Le moyen que Luiza soit jamais au meurtrier de son père ! Tandis qu'en suivant la marche que je vous propose, vous faites arrêter Strozzi, vous le faites condamner parles Huit, ce qui vous donne une apparence de justice dont vous ne vous souciez pas, je le sais bien... Que diable! une tendre fille comme est Luiza ne laisse pas condamner son père quand elle n'a qu'un mot à dire pour le sauver.. . Tout l'odieux de la condamnation retombe sur les juges; vous, au contraire, radieux comme le Jupiter antique chargé de faire le dénoûment, vous arrivez dans la machine... L'épreuve est sûre.
— Mais diablement usée, mignon ! .. .
— Ah ! pardieu ! n'allez-vous pas mettre de l'imagination dans la tyrannie, à présent? Depuis Phalaris, qui avait inventé le fameux taureau d'airain, et Pro-
UNE XUIT A FLORENCE 431
custe, qui avait inventé les lits tantôt trop courts, tantôt trop longs, il n'y a vraiment qu'un homme de génie dans le genre : c'est le divin Néron. Eh bien, je vous le demande, comment la postérité l'en a-t-elle récompensé?. .. Sur la foi de Tacite, les uns ont prétendu que c'était un fou, et, sur la foi de Suétone, les autres ont dit que c'était une bête sauvage. Faites-vous donc tyFan, après cela!...
— Cinq ou six'jours...
— Voyons, ne vous impatientez pas. Vous savez ma faiblesse pour vous; eh bien, pendant les six jours, je tâcherai d'arranger vos affaires avec ma tante Catherine Gironi.
— A propos?...
— Eh bien, je l'ai vue hier; c'était pour la voi: que je vous ai quitté après votre belle équipée do Santa-Croce.
— Et t'a-t-elle promis quelque chose?
— Son mari fait une petite excursion, demain
132 UNE NriT A FLORENCE
OU après-demain, aux environs de Florence, et..
— Et quoi?...
— On tâchera d'utiliser l'absence de ce bon marilà...
— Je te laisse mener cette double affaire. Maintenant, il me faut aujourd'hui même l'adresse de Strozzi.
— Demandez à votre chancelier Ser Maurizio... C'est son affaire et non la mienne.
— Lorenzino, tu me l'as promise...
— Vous l'ai-je promise? Vous l'aurez, en ce cas. Mais, tenez, voilà nos deux serviteurs qui nous attendent : le Hongrois, qui veut vous parler, et Birbante, que veut me dire un mot. Ne les retardons pas, monseigneur; ils viennent probablement tous les deux de la part du diable...
— Allons, viens, le Hongrois, dit le duc.
— Allons, entre, Birbante, dit Lorenzino.*
Les deux sbires parlèrent bas un instant à leur maître.
UiNE MIT A FLORENCE 133
— Tu arrives trop tard pour avoir la récompense, le Hongrois, dit en éclatant de rire le duc. Entre la rue del Diluvio et la rue délia Fogna... connu!
— Et qui donc vous a dit l'adresse, monseigneur
— Un plus fin limier que toi, mon pauvre ami. Et il lui montra Lorenzino.
— Ah ! le démon ! murmura le sbire, il ne sait que faire du tort aux pauvres gens !
— Et toi, Lorenzo, qu'est-ce? demanda le duc.
— Une dame masquée qui me demande, monseigneur et qui ne veut ôter son masque que pour votre serviteur.
— Heureux drôle I
— Ah! oui... avec cela qu'elle vient probablement pour moi, la belle inconnue !
Puis, s'approchant du duc :
— Ne me retenez pas, monseigneur, cela flaire la Ginori d'une lieue.
— Vraiment?
— Chut!...
— J'ai bien envie d'une chose, mignon...
— Dites.
— C'est d'aller avec toi.
— Vous feriez là une belle affaire ! Que n'y allezvous tout seul?...
— Je ne demande pas mieux...
— Alors, moi, je reste ici et ne me mêle plus de rien.
— Allons, va, puisqu'il faut te laisser faire à ta guise.
Puis, plus bas :
— Fais-lui toutes sortes de promesses, à ta tante.
— Je lui promettrai que vous vous teindrez pour elle la barbe et les cheveux.
— Pourquoi cela?
— Parce qu'elle m'a avoué qu'elle n'aimait que les bruns, ma chère tante.
— Fat!
Et le duc poussa par l'épauie Lorenzino. dont l'œil
lança un regard de haine et de colère qui fit tressaillii le Hongrois.
Aussi, tandis que Lorenzino descendait à pas lents et efféminés le magnifique escalier de marbre du palais Riccardi, le sbire s'approcha-t-il de son maître, et, avec la familiarité que le duc permettait aux agents de ses plaisirs et de ses crimes :
— Monseigneur, dit le Hongrois, la première fois que votre damné cousin descendra d'un second étage avec une corde, laissez-moi couper la corde, dites!...
— Et pourquoi cela, double brute? demanda le duc.
— Parce que j'ai une idée... c'est que cet homme vous trahit.
— Coupe la corde, le Hongrois, tu en es le maître.
L'œil du sbire brilla de joie.
— Seulement, si tu fais cela, continua le duc, j'ordonne au bourreau de renouer les deux bouts et de te
prendre le cou dans le nœud... Te tiens-tu pour averti ?
— Oui, monseigneur, murmura le Hongrois en se retirant.
— Allons, viens ici, dit le duc.
Le Hongrois se retourna en faisant la moue.
— J'avais promis cent florins d'or à celui qui me dirait le premier l'adresse de Luiza.
— Je le sais, monseigneur, et j'espérais bien les avoir gagnés.
— Mais j'avais ajouté que j'en donnerais cinquante au second... Tiens, les voici.
Et le duc jeta une bourse au sbire comme il eût jeté un os à un chien.
Le Hongrois ramassa la bourse en grognant, la pesa dans sa main pour voir si elle contenait à peu près la somme promise, et revenant sur ses soupçons :
— C'est égal, monseigneur, dit-ii, plus vous serez