‹ Une nuit à Florence sous Alexandre de MédicisChapitre 5 sur 10 · LA COLOMBE DE L ARCHE · texte numérisé non relu

LA COLOMBE DE L ARCHE

Pendant que le Hongrois exposait bien inutilement, comme on Ta vu, ses craintes au duc Alexandre, Lorenzino sortait du palais Riccardi, et, cessant d'être en vue, franchissait à grands pas la distance qui le séparait de sa petite maison à lui, merveille de goût et d'élégance, boudoir digne d'Alcibiade ou de Fiesque.

Une fois la porte de la rue fermée, il monta rapidement l'escalier, et, bien avant le Birbante, arriva

dans le cabinet où l'attendait la personne annoncée, et qui n'avait pas voulu se faire connaître.

Mais, au bruit des pas de Lorenzo, qui sans doute lui étaient familiers, elle arracha son masque, et, se levant, se précipita au-devant de lui.

— Luiza!... s'écria Lorenzino avec un étonnement mêlé de terreur.

Luiza se jeta dans les bras de son fiancé.

— Luiza ! répéta Lorenzo en regardant autour de lui avec inquiétude et en faisant signe au Birbante de garder la porte. Mon Dieu ! qui donc a pu te faire commettre cette imprudence de venir ainsi chez moi en plein jour?...

— Lorenzo, s'écria la jeune fille, le duc sait où je demeure!...

— N'est-ce que cela? demanda en riant Lorenzo.

— Juste ciel ! ne trouves-tu donc pas que c'est le plus grand malheur qui puisse arriver?...

— En tout cas, je l'avais prévu, chère enfant, et

j'avais d'avance pris mes précautions. 3Iaintenant, dis-moi, car je dois tout savoir, comment la chose est-elle arrivée?

—Ce matin, en sortant delà Santissima-Annunziata, où j'avais été entendre la messe, j'ai été suivie par un homme.

Lorenzo fit un mouvement d'épaules.

— Je t'avais cependant bien recommandé, enfant, lui dit-il, de ne jamais sortir sans ton masque.

— Je l'avais, Lorenzo de mon cœur ; mais ignorant qu'un homme fût là pour m'épier, je m'étais un instant démasquée pour faire le signe de la croix avec de l'eau bénite : l'homme était caché derrière le bénitier.

— En sorte que tu as été reconnue et, par conséquent, suivie?

— Jusqu'à la maison...

— 11 fallait entrer chez quelque amie pour lui donner le change, et sortir par une porte de derrière.

— Que veux-tu, Lorenzo ! je n'y ai point songé : en me voyant suivie, j'ai perdu la tête.

— Et cet homme, c'était le Hongrois?

— Oui, je l'ai fait voir à Assunla, et Assunta Ta reconnu.

— Je savais tout cela.

—Comment! tu savais tout cela?... et comment?... ~ Je viens de chez le duc.

— Eh bien?...

— Eh bien, il ne faut pas t'inquiéter, enfant de mon cœur .

— Ne pasm'inquiéter!... et comment cela?

— Tu as au moins trois jours et trois nuits devant toi.

— Trois jours et trois nuits?...

— En trois jours et trois nuits, il se passe bien des choses, dit Lorenzo. '

— Mais rappelle-toi donc qu'en me recommandant les précautions qui pouvaient cacher ma retraite, tu

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m'as dit cent fois que tu aimerais mieux mourir que de la voir découverte.

— Oui, car alors il y avait un énorme danger.

— Maintenant, il n'y en a plus?...

~ Il est moindre, du moins.

— Ainsi, tu n'es point effrayé que le duc connaisse ma demeure?

— Je lui avais dit ton adresse avant que le Hongrois la lui donnât.

La jeune fille demeura un instant interdite.

— Lorenzo, dit-elle, je te regarde, je t'écoute... je ne te comprends pas.

— Tu crois en moi, Luiza?

— Oh! oui...

— Eh bien, alors, qu'as-tu besoin de me comprendre?

—Je voudrais cependant bien lire dans ton cœur...

— Demande tout à Dieu, excepté cela, pauvre înfant !

ii2 UNE NUIT A FLORENCE

— Et pourquoi?

— Autant vaudrait te pencher sur un abîme... Puis, en riant de son rire étrange :

— Ce que tu verrais, continua-t-il, te donnerait le vertige.

— Lorenzino 1

— Toi aussi?...

— Non, Lorenzo, mon Lorenzo bien-aimé!

— N'as-tu donc que cette nouvelle à m'apprendre, Luiza ? demanda Lorenzo et la regardant fixement.

— Saurais-tu déjà l'autre?

— Que ton père est à Florence, n'est-ce pas?"

— Mon Dieu!...

— Tu vois, je la sais....

— Mais tu sais donc toute chose, toi?... s'écria la jeune fille épouvantée.

— Je sais que tu es un ange, ma Luiza, et que je t'aime, répondit Lorenzino.

— Oui, ce matin, un moine est venu qui m'a

annoncé cette joyeuse et terrible nouvelle, et qui m*a longuement parlé de toi et de notre amour.

— Tu ne lui as rien avoué? demanda Lorenzi

— Si fait, mais sous le sceau de la confession.

— Luiza, Luiza!...

— Il n'y a rien à craindre, c*est fra Léonardo, rélève de Savonarole.

— Luiza, Luiza, Je me crains moi-même... Et tu as vu ton père?

— Non, le moine m'a dit que mon père ne voulait pas me voir encore.

— Eh bien, je suis plus heureux que toi, car je l'ai vu, moi.

— Quand cela?

— Hier au soir.

— Ici, chez toi?

— Non, à la porte de ta maison, où il m'avait vu entrer et où il attendait que je sortisse.

— Et tu lui as parlé?

— Oui.

— Que t'a-t-il dit, mon Dieu ?

— Il m'a proposé d'être Ion éDOUX...

— Et?

-— Et j'ai refusé, Luiza.

— Refusé, Lorenzo?...

— Refusé.

— Tu dis que tu m'aimes, cependant?

— C'est parce que je t'aime que j'ai refusé. Luiza.

— Mon Dieu ! tu seras donc pour moi un éternel mystère, Lorenzo? Tu as refusé !...

— Oui, car l'heure n'est pas venue. Écoute-moi, Luiza... Tu sais tout ce qu'on dit de moi dans Florence?

— Oh! oui, s'écria vivement la jeune fille; mais jt te jure que je n'en ai jamais rien cru, Lorenzo.

— Ne te fais pas plus forte que tu n'es, Luiza : plus d'une fois tu as douté.

— Quand tu n'étais pas là, c'est vrai, Lorenzo; mais à peine t'apercevais -je, à peine entendais-je le son de ta voix, à peine voyais-je tes yeux fixés sur lei miens comme ils le sont en ce moment, que je me disais ; Le monde entier se trompe, mais mon Lorenzo ne me trompe pas !

— Et tu avals raison, Luiza. Aussi juge ce que j'ai souffert lorsque, voyant s'offrir à moi le trésor de toutes mes espérances ; quand, n'ayant qu'à faire un signe delà tête pour qu'il soit à moi; quand, n'ayant qu'à étendre la main pour le saisir, j'ai refusé, oui, refusé, ce que dans un autre temps j'eusse payé de ma vie!.,. Ce que j'ai souffert celte nuit, Luiza, ce que j'ai dévoré de larmes amères, ce que j'ai dissimulé de douleurs inouïes, tu ne le sais pas, tu ne le saura.s jamais...

« Pauvre enfant ! Dieu chasse de ton front béni jusqu'à l'ombre des calamités, des misères et des hontes qu'il a amassées sur le mienl »

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Et Lorenzino, avec un soupir, laissa tomber son front entre ses deux mains.

— Mais pourquoi as4u refusé ^ demanda la jeune fille.

— Parce que, répondit Lorenzino en prenant avec un mouvement convulsif les mains de la jeune fille qu'il serra dans les siennes, parce que j'ai la force de supporter l'humiliation qui ne pèse que sut moi, mais que ce que je puis souffrir pour moi, je ne le souffrirais pas pour celle que j'aime. A celle que j'aime, il faut un front chaste, pur, souriant; celte chasteté virginale, cette pureté angéiique, cette inaltérable sérénité, je les ai trouvées en toi.

Il poussa un soupir.

— Eh bien, ajouta-t-il, en devenant la femme de Lorenzo, tu perdrais tout cela.

— Mais, demanda timidement la jeune fille, un jour viendra, n'est-ce pas, Lorenzo, où il n'y aura plus entre nous ni empêchements ni mystères?... un jour

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viendra où, à la face de tous, nous pourrons avouer notre amour?...

— Oh! oui, s'écria Lorenzo en levant un bras vers le ciel et en la serrant de l'autre contre son cœur, et, je respère,ce jour n'est pas loin ! .. .

— Oh ! ce sera un beau jour pour moi , mon ami ! dit la jeune fille.

— Et un grand jour pour Florence ! continua Lorenzino, se laissant pour la première fois peutêtre aller à son enthousiasme. Jamais duchesse montant sur un trône n'aura un cortège de joie et d'acclamations pareil au tien ! Que Dieu et ton amour ne me manquent pas, et tes rêves de bonheur, je te le jure, Luiza, seront encore loin de la réalité l...

— Ainsi donc, Lorenzo, si mon père m'appelle...

— Va hardiment à lui, dis-lui ton amour chaste et pur, dis-lui mon amour profond et éternel.

— Et le duc?...

— Ne t'en inquiète point, cela me regarde.

— Monseigneur... dit un domestique à travers la porte.

— Qu'y a-t-il? demanda Lorenzo.

— C'est un comédien qui, ayant appris que vous vouliez faire représenter une tragédie pour les plaisirs du duc Alexandre, demande à être engagé dans votre troupe.

— C'est bien, dit Lorenzo, qu'il attende. Te suis enfermé, je travaille; dans un instant j'ouvrirai la porte, qu'il entre alors.

Puis, se retournant vers Luiza :

— Et toi, mon enfant, mets ton masque, afin que nul ne sache que tu es venue ici. Passe par ce cabinet ; cet escalier dérobé te conduira dans la cour.

— Adieu, mon Lorenzo! Quand te reverrai-je?...

— Cette nuit, probablement. A propos, Luiza, où est ton père? Tu hésites?... Je comprends, ce n'est pas ton secret; garde-le...

— Oh ! non, pas de secrets pour toi, Lorenzo ! s'écria

la jeune fille en se jetant dans les bras de son amant. Mon père est au couvent de Saint-Marc, dans la cellule de fra Leonardo. Adieu !

Et, légère comme une colombe qui déploie ses ailes, elle s'élança dans l'escalier, ne se retournant que pour envoyer de la main et des lèvres un dernier baiser à Lorenzo.

Celui-ci resta appuyé à la rampe tant qu'il put apercevoir la jeune fille dans la sombre spirale ; puis, lorsqu'elle eut disparu, il revint ouvrir la porte et alla s'asseoir près d'une table où se trouvait à portée de sa main un riche pistolet damasquiné d'or.

L'homme que le domestique avait annoncé apparut \u bout d'un instant sur le seuil de la porte.

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