‹ Une nuit à Florence sous Alexandre de MédicisChapitre 6 sur 10 · UNE SCENE DE LA TRAGEDIE DE RACINE · texte numérisé non relu

UNE SCENE DE LA TRAGEDIE DE RACINE

C'était un homme de trente à trente-cinq ans, qui, dans sa première jeunesse, avait dû être d'une de ces grandes et sévères beautés du midi de l'Italie ; mais sans doute l'habitude du théâtre avait donné à ses traits une telle mobilité, en môme temps que la fatigue avait donné à sa barbe et à ses cheveux un si précoce reflet d'argent, qu'il était bien difficile de retrouver l'ancien homme sous le masque du comédien sans âge réel qui se présentait devant Lorenzino.

Lorenzino le regarda un instant de son œil perçant 'qui semblait avoir le don de lire au plus profond des cœurs; puis, rompant le premier le silence que le comédien gardait sans doute par respect :

— C'est toi qui m'as demandé? fit-il.

— Oui, monseigneur, répondit le comédien en avançant de quelques pas.

Mais Lorenzino l'arrêta d'un geste en étendant la main vers lui.

— Un instant, l'ami, dit-il. J'ai pour système que les gens qui ne se connaissent pas plus que nous ne nous connaissons doivent toujours se parler à une certaine distance.

— Je prie monseigneur de croire que je connais trop celle qui me sépare de lui pour être le premier à la franchir.

— Comment, drôle ! dit Lorenzino en montrant dans une espèce de sourire ses dents blanches et aiguës comme celles du renard, est-ce que tu t'avise- ■ ais d'avoir de l'esprit, par hasard?

- Ma foi, monseigneur, répondit le comédien, il m'en est tant passé par la bouche depuis que j'ai joué votre comédie de VAridorio, qu'il n'y aurait rien

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d'étonnant qu'il m'en fût resté quelques bribes au bout de la langue.

— Oh! oh! de la flatterie! Je *e préviens, mon cher, continua Lorenzino, que l'emploi de flatteur est pris ici en double et en triple ; ainsi, dans le cas où tu aurais compté débuter là dedans, tu peux retourner d'où tu viens.

— Peste! monseigneur, soyez tranquille, continua l'imperturbable comédien ; je sais trop ce que je dois à mes confrères les courtisans pour marcher ainsi sur leurs brisées... Non, je joue les premiers rôles et laisse les valets à quivoudra=

— Les premiers rôles tragiques ou comiques? demanda Lorenzo.

— Tragiques ou comiques, indifféremment.

— Et quels sont ceux que tu as joués? Voyons...

— J'ai joué à la cour de ce bon pape Clément Vil, qui avait une si merveilleuse amitié pour vous, monseigneur, le personnage de Cailimaco dans la Man-

dragore, et Benvenulo Cellini, qui était à cette représentation, pourra vous rendre témoignage de l'agrément que j'y ai eu; puis à Venise, j'ai rempli le rôle de Menco Parabolano dans la Courtisane^ et, si l'illustre Michel-Ange retrouve jamais assez de courage pour rentrer à Florence, il vous dira que j'ai pensé le faire mourir de rire, si bien qu'il a été trois jours malade du plaisir qu'il a pris à celte soirée ; enfin, à Ferrare, j'ai représenté, dans la tragédie de Sophromsbey le caractère du tyran, et cela avec un si grand naturel, que le prince Hercule d'Esté m'a chass' le soir même de ses États, sous prétexte que j'avais cherché un succès d'allusion qui s'était rencontré sans que je le cherchasse, parole d'honneur!

— Ah ça! mais, s'il fallait t'en croire, ditLorenzmo, qui commençait à prendre intérêt au bavardage du comédien, lu serais un artiste de premier ordre?

— Mettez-moi à l'épreuve, monseigneur; mais, si vous voulez me voir véritablement dans mon beau

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rôle, permettez-moi de vous dire un fragment de votre tragédie de Brutus ; superbe ouvrage, par ma foi! mais qui, malheureusement, est à peu près défendu dans tous les pays où l'on parle la langue dans laquelle il est écrit.

— Et quel était le rôle que tu avais choisi dans ce chef-d'œuvre? demanda Lorenzino.

— Per Baccho! est-ce que cela se demande?... Celui de Brutus.

— Ouais ! tu dis cela d'un ton qui sent son républicain d*une lieue... Est-ce que, par hasard, lu serais pourBrutus?

— Moi, je ne suis ni pour Brutus ni pour César : je suis comédien, voilà tout. Vivent les beaux rôles! Avec votre permission, donc, je me ferai entendre à Votre Excellence, si elle me fait l'honneur de m'écouter, dans le rôle de Brutus.

~ Eh bien, voyons, que vas-tu m'en dire?

—La grande scène du cinquième acte, voulez -vous?

— Celle à la fin de laquelle Brutus poignardi César? demanda Lorenzino avec un imperceptible sourire.

— Justement.

— Va pour la grande scène, alors.

— Seulement, dit le comédien, si Votre Excellence veut que je déploie tout mon jeu, il faut qu'elle me fasse donner les répliques ou soit assez bonne pour me les donner elle-même.

— Volontiers, dit Lorenzino, quoique j'aie un peu oublié les tragédies que j'ai faites en songeant à celle que je suis en train de faire... Ah ! c'est pour celle-là, ajouta-t-il avec un soupir, qu'il me faudrait un acteur!

— Eh bien, me voilà, moi ! dit le comédien Écoutez-moi d'abord, et vous verrez ce dont je suis capable.

— J'écoute.

— Voyons, nous sommes donc dans le vestibule d Sénat, voici la statue de Pompée; vous êtes César, je

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suis Brutus ; vous venez de la place, je vous attends ici. La mise en scène vous convient-elle, monseigneur?

— Parfaitement.

— Et maintenant attendez que je me drape dans ma loge.

Le consciencieux comédien s'enveloppa de son manteau, et, faisant un pas vers Lorenzino, commença :

LE COMÉDIEN

Salut. César 1 Un mot...

LORE.XZLNOc

Parle. Brutus, j'écoute.

lE COMEDIEN.

Ce soir, je suis venu t'attendre sur 'a route.

LORENZINO

C'est un honneur pour moi qu'un si noble client.

LE G0MÉi)ÏEN.

Tu te trompes, César, je viens en suppliant.

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LQRENZIiNO.

Toi, suppliaûtî

LE COMÉDIEN

Tq sais que toute destinée, Par un double principe en naissant dominée, Voit le mal et le bien se partager son cours, Et que les jours mauvais suivent les heureux jours, D'un pas aussi certain qu'on voit dans leur carrière La nuit suivre le jour et l'ombre la lumière. C'est que l'homme toujours, de son pied envieux, Veut dépasser le but que lui fixent les dieux. Et qu'à peine au delà, quel que soit son génie, Ce flambeau, dont il crut la lumière infinie, Expire tout à coup dans sa débile main Et le laisse aveuglé sur le bord du chemin ; Si bien que, trébuchant sur cette haute cime, \u premier pas qu'il fait, il roule dans l'abîme. César, au nom des dieux. César, écoute-moi !.,. Car cet homme au flambeau près d'expirer, c'est toi...

LORENZINO

Oui, Brutus, tu dis vrai; oui, c'est la loi commune;

Mais le destin pour tous n'a pas même fortune;

Chacun, selon son cœur, fait son sort différent :

Où l'un reste petit, l'autre deviendra grand.

Le tout est d'écouter la secrète parole

Q ui di L au serpent : « Rampe ! » et dit à l'aigle : « Vole ! »

Or, cette voix me dit : « Marche, marche. César!

Ton édifice attend une assise dernière.

Et César n'a rien fait tant qu'il lui reste à faire. >

LE COMÉDIEN

Et que veut donc César faire encore de plus?

Les Bretons sont soumis, les Gaulois sont vaincus ;

Carlhage est muselée et rugit à la chaîne;

L'Egypte saigne aux dents de la louve romaine,

Et l'Euphrate n'est plus, sans pouvoir sur les eaux,

Qu'un des mille abreuvoirs où boivent nos chevaux.

Rien n'ose résister, tout obstacle s'efface.

Le rebelle d'hier demande aujourd'hui grâce. Soit calcul, soit espoir, soit amour, soit terreur, Tout se range à tes lois, et ton aigle vainqueur. Dominant la nuée où le tonnerre gronde, Les yeux sur le soleil, plane au-dessus du monde. Que te faut-il encor? que veux-tu donc enfin, Toi que de ton vivant Ton appelle divin? N'est-ce donc point assez? et dois-tu punir Rome De ce qu'en te créant elle fit plus qu'un homme?...

LORENZINO

Rome, dont tu te fais l'avocat trop zélé, N'a, tu le sais, Brutus, jamais ainsi parlé. Non, ce qui parle ainsi, Brutus, c'est la noblesse, Que mon nom éblouit et que ma gloire blesse, Surtout depuis le jour, à ses projets fatal. Où, prenant corps à corps le Tilan mon rival, Dans les chc.mps de Pharsale, au visage frappée, Je la blessai du coup qui renversa Pompée. Non, tu sais bien, Brutus, que le peuple, c'est moi.

Les dieux l'ont décidé.

LE COMÉDIEN

Tais-toi, César, tais-toi t^aix et religion à la grande victime, Car ta victoire un jour pourrait bien être un crime... Garde donc d'insulter d'un sourire moqueur Ce vaincu dont la chute écrase son vainqueur : Spectre qui grandira sous la main de l'histoire Pour faire de son sang une tache à ta gloire. Votre cause est encore à juger aujourd'hui : Les dieux furent pour toi, mais Catou fut pour lui.

LORENZINO

Il paraît que Brutus, en sa haine éternelle,

A remplacé l'esclave à la voix solennelle

Qui du triomphateur accompagne le char,

Et qu'il vient comme lui pour crier à César,

Au milieu des tranports que fait éclater Rome :

« Rappelle-toi, César, que César n'est qu'un homme! »

LE COMÉDIEN

Non, César est un dieu, si César aux Romains Rend intact le dépôt qu'ils ont mis dans ses mains. Mais, sourd à ce conseil, si César trahit Rome, Césarn'est plusun dieu, César est moins qu'un homme : César n'est qu'un tyran...

(Suppliant au lieu de menacer.) Mais quand tu me verrras Tomber à tes genoux, mais quand tu m'entendras Une dernière fois crier d'un cri suprême : « Pitié pour les Romains et pitié pour toi-même! » Alors tu changeras de projet... 0 fureur! Tu ne me réponds pas?...

LORENZINO

Place à ton empereur 1

LE COMÉDIEN

Et bien, meurs donc, tyran!...

En prononçant ces derniers mots, le comédien, qui

peu à peu s'était rapproché de Lorenzino, tira un poignard de sa poitrine, et écartant son manteau, frappa Lorenzino d'un coup qui ne pouvait manquer d'être mortel si la pointe du poignard n'eût rencontré sous l'habit de l'ami du duc une cotte de mailles sur laquelle elle s'émoussa.

Cependant, le coup fut si violent, que le jeune homme chancela.

— Ah I s'écria le comédien en reculant d'un pas, il est cuirassé, le démon !...

Pour la première fois peut-être, Lorenzino fit entendre un franc éclat de rire, et s'élançant d'uû seul bond à la gorge du comédien, il commença une lutte d'autant plus effroyable, qu'elle était muette et qu'il était facile de voir qu'elle devait être mortelle.

A la première vue, à l'aspect de ces deux hommes, l'un aux membres robustes et musculeux, l'autre au corps grêle et féminin, on n'eût pas un instant douté que la victoire ne restât à celui qui avait toutes les

apparences de la force. Cependant, au bout d'une minute, ce fut l'athlète dont les reins commencèrent à plier, et qui, tombant sur le parquet avec un cri étouffé, se trouva à la merci de son frêle adversaire.

Au même instant, on vit briller aux mains de Lorenzino ce merveilleux petit poignard, aigu comme une langue de vipère, avec lequel, une heure auparavant, il perçait des florins chez le duc.

Puis, d'une voix saccadée et railleuse :

— Ah ! ah ! dit-il en approchant le poignard de la gorge du comédien, il paraît que les rôles sont changés, et que c'est César qui va tuer Brutus...

— Duc Alexandre, remercie le ciel! murmura le vaincu d'une voix étranglée.

— Eh! fit Lorenzino en écartant son poignard de

la gorge où il était prêt de disparaître, un instant

Que viens-tu dédire là?...

— Rien, répondit le faux comédien a'une voix sombre.

— Si fait, si fait, insista Lorenzino. Peste! tu as iit quelque chose...

— Je dis, reprit le sbire, que le ciel ne veut pas que Florence soit libre, puisqu'il fait de toi un bouclier au duc Alexandre.

— Ahçàl fit Lorenzino, tu voulais donc tuer le duc Alexandre ?

— J'avais fait le serment qu'il ne mourrait que de ma main.

— Diable ! voilà qui change tout à fait la face des choses, dit Lorenzino en lâchant son adversaire. Relève-toi, assieds-toi, et conte-moi un peu cela. J'écoute.

Le sbire se releva sur un genou ; puis, avec un accent oii se confondaient la honte et le désespoir :

— Lorenzino, dit-il, ne te raille pas de moi. J'ai voulu te tuer, je n'ai pas réussi; tu es le plus fort... Sonne tes gens, envoie-moi à la potence et que tout soit dit.

— Je te trouve encore plaisant de parler comme si tu étais le maître ici! dit Lorenzino de ce ton railleur qui lui était habituel. Et si j'avais le caprice de te laisser vivre, qui donc pourrait m'en empêcher, dis?

— Me laisser vivre ! dit le sbire en tendant les deux mains vers le jeune homme. Tu pourrais me laisser vivre?

— Peut-être, Michèle de Tavalaccino, dit Lorenzo en appuyant sur le nom de celui qui venait de tenter d'être son assassin.

— Tu sais mon nom ? s'écria le sbire étonné.

— Et peut-être aussi ton histoire, mon pauvre Scoronconcolo!

•— Eh bien, alors, tu comprends, Lorenzino?

-' En effet, j'ai entendu vaguement parler de l'histoire ; car, à cette époque, j'étais à Rome. Voyons, conte-moi cela.

— Puisque tu m'as reconnu, dit Michèle, tu sais qui j'étais ?

— Pardieu! dit Lorenzino s'accommodant pour écouter à son aise, tu étais le bouffon du duc Alexandre.

— As-tu jamais aime, Lorenzino?

- Moi? dit le jeune homme d'une voix froide et tranchante comme l'acier. Jamais !

— Eh bien, j'aimais, moi ; j'étais assez insensé pour cela. Oh ! tu ne sais pas ce que c'est que d'être isolé, banni, méprisé comme l'est un malheureux bouffon que le prince, quand il en est las, pousse à ses courtisans pour qu'ils s'en amusent à leur tour! Tu ne sais pas ce que c'est que de cesser d'être un homme pour devenir une chose qui rit, qui pleure, qui grimace... une chose sur laquelle chacun frappe pour en tirer le son qui lui convient, une marionnette dont tout le monde tiraille le fil... Voilà ce que j'étais moi!... Eh bien, dans cet avilissement sombre, an milieu de cette nuit obscure, je vis briller un jour un rayon de soleil; une jeune fille m'aima. C'était une

douce et belle enfant, jeune, pure et souriante; le lis le plus chaste était moins blanc que son front ; une feuille arrachée au cœur d'une rose n'était pas plus fraîche que sa joue. Elle m'aima, moi !... Comprenezvous, monseigneur?... moi, pauvre bouffon, pauvre cœur isolé, pauvre tête vide!... Alors j'eus toutes les espérances des autres hommes ; je rêvai l'ivresse de l'amour, je devinai les joies de la famille. J'allai trouver le duc et lui demandai la permission de me marier. Il éclata de rire. « Te marier, toi ! s'écria-t-il, te marier !... mais tu deviens donc véritablement fou, mon pauvre bouffon ? Ne sais-tu pas ce que c'est que le mariage? N'as-tu pas remarqué que depuis le mien je suis plus dificile à amuser? A peine serais-tu marié, mon pauvre Scoronconcolo, que tu deviendrais triste, morose, soucieux ; à peine serais-tu marié, que tu ne me ferais plus rire. Allons, allons, bouffon, assez sur ce sujet, ou, la première fois que tu m'en parleras, je te ferai donner vingt coups de

verge. » Le lendemain, je lui en reparlai, et il me tint parole... Je fus fouetté jusqu'au sang par Jacoppo et le Hongrois. Le surlendemain, je lui en reparlai encore. « Allons, dit-il, je vois bien que la maladie est invétérée et qu'il faut les grands moyens pour te guérir. » Alors, du ton d'un maître qui s'intéresse à la souffrance de son serviteur, il me demanda le nom de celle que j'aimais, son adresse, sa famille. Je crus qu'il consentait à mon bonheur; je me jetai ï ses pieds, je baisai ses genoux; puis je courus chez Nella, et nous passâmes une journée d'indicible bonheur. Le soir, il y avait orgie au palais ; il y avait le duc, il y avait Francesco Guiccardini, il y avait Alexandre Viteili, il y avait André Salviati, il y avait moi, enfin; j'étais de toutes les fêtes. Quand ils furent échauffés par les propos, par la musique, par le vin, une porte s'ouvrit, et l'on jeta au milieu d'eux une jeune fille... Cette vierge, cette martyre, monseigneur, c'était celle que j'aimais, pour laquelle j'eusse

donné ma vie, mon âme... c'était Nella... Oh! s'écria le sbire en se traînant aux genoux de Lorenzino, laissez-moi vivre, monseigneur, laissez-moi me venger, et, sur l'honneur, quand j'aurai égorgé ce tigre, je reviendrai me coucher à vos pieds... je vous tendrai la gorge et je dirai : A ton toui", Lorenzino, à ton tour! Venge-toi de moi comme je me suis vengé de lui!...

— Ce n'est pas tout, Michèle, dit Lorenzino, sans que l'on pût deviner à un seul mouvement de son visage l'impression faite sur son cœur par le récit qu'il venait d'entendre.

— Que voulez-vous que je vous dise, et qu'importe le reste? reprit le sbire. Je me sauvai de cette cour maudite; je courus devant moi comme un insensé jusqu'à ce que j'eusse franchi les frontières de la Toscane. A Bologne, je trouvai Philippe Strozzi. Je le savais un des plus mortels ennemis du duc; je me mis à son service, à la seule condition que, quand nous renlre-

rions à Florence, ce serait moi qui le frapperais. Hier au soir, nous rentrâmes ; au moment où nous passions devant le couvent de Santa-Croce, on en emportait le corps de Nella, morte de honte, de douleur, de désespoir 1... Oh! cette fois, c'est bien tout!...

— Oui. El quant au reste, quant à Tordre donné par Philippe Strozzi de m'assassiner parce que je n'avais pas voulu épouser sa flUe, quant à ta tentative manquée, quant à ce qui vient de se passer ici, ce n'est point la peine d'en parler, je comprends...

Lorenzino s'arrêta ; puis, après un instant de silence :

— Eh bien, dit-il, réponds-moi, Michèle... Si au lieu d'appeler mes gens et de te faire pendre, comme tu me le conseillais tout à l'heure toi-même, je te donnais la vie, je te rendais la hberté, mais à une seule condition?...

— Je l'accepte sans savoir ce qu'elle est, s'écria le sbire; je la signe de mon sang, je la garantis de ma vie 1

— Michèle, dit Lorenzino d'une voix sombre, moi aussi j'ai à me venger de quelqu'un...

— Oh ! s'écria le sbire, cela vous est bien facile, la vengeance, à vous autres grands seigneurs !...

— Eh bien, voilà ce qui te trompe, Michèle ; car ce quelqu'un est des plus familiers du duc, un de ceux qui étaient de Torgie de Nella.

— Oh ! à toi, Lorenzino, à toi !... Et si tu as peur que je ne me sauve, si tu crains que je ne m'échappe, enferme-moi dans un cachot dont toi seul auras la clef, ne m'en fais sortir que pour frapper ton ennemi.... Mais après, oh! après, laisse-moi le duc!..,

— Soit ; mais qui me répondra de ta fidélité ?

— Sur le salut de Nella'.... dit le sbire en étendant la main. Maintenant, qu'ordonnes-tu? que faut-il que je f^sse?

— Ma foi, ce que tu voudras... Retourne près de Strozzi, qui doit t'attendre avec impatience ; dis-lui qu'il t'a été impossible de pénétrer jusqu'à moi, que

tu De m'as pas tué aujourd'hui, mais que tu me tueras demain.

— Et après ?

— A-près ?... Pourvu que tu te promènes toutes les nuits, de onze heures du soir aune heure du matin, dans la via Larga, c'est tout ce que je te demande.

— Alors, vous m'y enverrez quelqu'un, monseigneur?

— Non; au moment où j'aurai besoin de toi, je t'y prendrai moi-même.

— C'est tout ce que vous avez à m'ordonnerî

— Oui, va. A propos, tu as peut-être besoin d'argent? Et Lorenzino tendit à Michèle une bourse pleine

d'or.

— Merci, dit le sbire en la repoussant ; mais vous pouvez me faire un cadeau bien autrement précieux.

•— Volontiers.

— Laissez-moi prendre une épée dans ce trophée.

UNE NUIT A FLORENCE \Tù

— Choisis.

Michèle examina les unes après les autres les cinq ou six rapières suspendues à la muraille, et s'arrêta à une lame de Brescia montée à l'espagnole,

— Celle-ci, monseigneur, dit-il.

— Prends, fitLorenzino.

Puis, à lui-même :

— Allons, ajouta-t-il, le drôle s'y connaît.

— Ainsi donc? demanda Michèle.

— Dans la via Larga, de onze heures à une heure du matin.

— Cette nuit?

— Cette nuit et toutes les nuits.

— C'est convenu, monseigneur, dit le sbire en bouclant le ceinturon de son épée; comptez sur moi.

— Pardieu! fit Loren/ino, j'y compte bien aussi. Puis, lorsqu'il eut disparu dans les antichambres :

— En vérité, dit ie jeune homme avec son rire

habituel, je crois que je suis plus heureux que Diogène et que j'ai trouvé mon homme.

Alors il resta un instant pensif et comme cherchant à se rappeler une chose importante qui lui restait à faire.

Tout à coup, se frappant le front :

— Et moi qui oubliais le plus important ! dit-il. Et s'asseyant à une table, il écrivit :

« Philippe Strozzi est au couvent de Saint-Marc, dans la cellule de fra Leonardo. »

Un coup de sifflet fit venir le Birbante.

— Au duc Alexandre, dit Lorenzino; et dis en descendant que je n'y suis pour personne, si ce n'est pour monseigneur le duc, pour lequel j'y suis toujours.

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