LE MEURTRE
!] V avait rc soir-là grande fête au palais de la via Larga; h.' dnc Alexandre avait réuni ses plus intimes pour fêter avec lui son triomphe sur les républicains; seulement, une place était resté3 vide à sa droite.
Cette place, c'était celle de Lorenzino.
Plusieurs foison s'était inquiété de l'absence du
favori du duc; mais, à chaque interrogalion, ie duc avait répondu en souriant :
— Ne vous préoccupez pas "de l'absence de Lmo, je sais où il est.
A minuit, Lorenzino entra, aiia s'asseoir prés du duc, remplit sa coupe de vin et la leva en disant :
— A la prospérité, à la joie, aux plaisirs de uotre bien-aimé duc î
On lit raison au toast porté par îe jeune homme, et lui alors, se penchant à l'oreille du duc :
— Buvez plutôt deux coupes qu'une, monseigneur, lui dit-il; dans une heure, Luiza sera dans ma chambre, 011 elle attendra le bon plaisir de Votre Altesse.
— As-tu fait cela, mignon? demanda le duc à moitié ivre.
— Ne vous avais-je pas donné ma parole, monseï" gneur?
— Dans une heure? et qui viendra m'avertir?
— Écout£z. monseigneur, je n'ai personne à qui*
me fier. Vous avez le Hongrois qui vous est dévoué, n'est-ce pas?
— Je suis sûr de lui comme de moi-même.
— Prêtez-le-moi pour aller chercher notre belle affligée.
— Non ! dit le duc, elle reconnaîtra qu'il m'appartient, et ne voudra pas le suivre.
— Avec un iuasgue sur le visage et un billet de moi?... Allons doncl D'ailleurs, l'enfant sait où elle va.
— Alors pourquoi tant de précautions?
— Pour sauver les apparences, monseigneur.
— Prends donc le Hongrois, je le mets à ta disposition.
— Appelez-le, monseigneur, et dites-lui qu'il me doit obéir en tout point.
Le duc appela le sbire.
— Suis Lorenzino, lui dit-il, et, sur ta têtel fais tout ce qu'il t'ordonnera.
i90 UNE NUIT A FLORENCE
Le Hongrois élail habitué à ces sortes de recommandations, il se contenta donc de faire un signe de tête. Lorenzino se leva.
— Tu t'en vas, mignon ? lui demanda le duc.
— Pardieu! monseigneur, il faut bien que je vous prépare la chambre.
— Tu me promets qu'aussitôt la belle arrivée, je serai prévenu?
— Le Hongrois lui-m.ême viendra vous dire le moment où vous pourrez venir... Il s'agit de ne pas vous faire attendre, monseigneur.
Lorenzino fit quelques pas pour sortir; puis, revenant au duc :
— Monseigneur, votre parole que nul de vos convives ne saura où vous allez, ni pour qui vous quittez la table!
— Ma parole.
— Votre parole que vous ferez un détour afin de dérouter ceux qui vous verraient sortir.
UNE NUIT A FLORENCE 22î
— Tu l'as.
— Et vous n'oublierez pas que vous me l'avez donnée?
— Mignon! fil le duc.
— Bien, bien, dit Lcrenzino; j'aime mieux deux promesses qu'une. Sur votre foi de gentilhomme, monseigneur?
— Sur ma foi de gentilhomme!
— Alors tout va bien.
— Qu'aS'tu donc, Lorenzino? demanda le duc.
— Moi? fit le jeune homme.
— Tu es pâle comme un mort, et cependant la sueur ruisselle sur ton front.
— Je le crois bien, dit Lorenzino en s'essuyant avec un mouchoir de batiste brodé pareil à celui dont se servaient les femmes. On étouffe chez vous.
Et il sortit précipitamment.
Minuit sonnait à l'horloge du Dôme comme Lorenzino mettait le pied dans la via Larga.
222 UNE NUIT A Ff.ORENCE
C'était la nuit du 5 au 6 janvier... nuit d'hiver, sombre et froide ; à peine voyait-on à dix pas devant soi.
Lorenzino marchait doucement, regardant à droite et k gauche, comme un homme qui cherche quelqu'un.
Au coin de la rue délie Lanci, un homme se présenta tout à coup à lui.
Lorenzino recula en portant la main à son poignard.
— C'est moi, monseigneur, dit l'homme.
— Ah! c'est toi, Michèle ! fit Lorenzino.
— Ne m'aviez-vous pas dit d'attendre Votre Excellence dans la via Larga, de onze heures à une heure du matin?
— Si fait; et je suis heureux de te trouver si exact au rendez-vous... Es-tu prêt?
— Oui.
— Suis moi alors.
— Vous êtes donc sur le point de vous vensfer? demanda le sbire.
— J'espère que dans une heure tout sera fini, Michèle '
— Vous êtes bien heureux, monseigneur!
Lorenzino, sans répondre, marcha devant, rentra
dans la via Larga et ouvrit une petite porte.
— Ah ! ah ! dit Michèle, c'est chez vous que la chose vase passer?
— C'est chez moi.
— Ne craignez-vous pas qu'on n'entende de chez le duc les cris et le cliquetis des armes .
— Depuis un an, dit Lorenzino, les voisins ont entendu chez moi tant de cris et tant de froissements de fer, qu'ils n'y feront point attention : sois tranquille.
Arrivé au premier étage, Lorenzino ouvrit une chambre où il fit entrer Michèle.
Il allait l'y laisser seul lorsque le sbire l'arrêta par le bras.
— Monseigneur, dit-il, je suis à vous; mais, de votre côté, vous m'avez fait une promesse.
— Rappelle-la-moi.
— C'est que, votre ennemi tué, vous me laisserez libre de me défaire du duc.
— Tu es donc toujours dans la même intention?
— Plus que jamais.
— Et ni pour or, ni pour argent, ni par menaces, ni par prières, tu ne renonceras à ton projet?
— J'ai fait serment de le tuer sans pitié, sans miséricorde!
— C'est donc vrai ce que tu m'as raconté?
— Je vous ai dit la vérité tout entière. ~ C'est impossible à croire.
— Pourquoi donc?
— Parce qu'il n'y a pas d'homme capable d'une pareille cruauté.
— Le duc Alexandre n'est pas un homme!
— Elle était belle, cette jeune fille?
— Oh! belle comme un ange!
— J'ai oublié son nom; elle s'appelait, m'as-tu dit?
— Nella.
— Et à quel âge est-elle morleT
— A dix-huit ans.
— C'est bien jeune.
— C'est trop vieux, quand depuis deux ans déjà îa malheur et la honte sont entrés dans la vie !
— Et tu dis qu'après l'avoir donné l'espoir d'être son mari, le duc Alexandre...
— Oh ! taisez-vous, monseigneur ! dit le sbire succombant aux souvenirs que lui rappelait si cruellement Lorenzino. Taisez-vous! vous me rendrez insensé. Il ne s'agit pas de moi, il s'agit de vous, n'estce pas? Vous m'avez fait venir pour vous aider à tuer quelqu'un... Eh bien, quel est cet homme assez abandonné du ciel pour que je sois obligé d'acheter ma vengeance au prix de son sang?... Nommez-moi cet homme, je suis prêt.
— Je n'ai pas besoin de te le nommer, tu le verras.
— Je le connais donc?
22f) UNE NUIT A FLOUENCE
— Tu as mauvaise mémoire, Michèle; lu m*as nommé quatre hommes qui étaient dans la chambre verte pendant cette nuit fatale, et je l'ai dit que celui dont j'avais à me venger était un de ces quatre hommes.
— C'est vrai, monseigneur; cela sufBt.
— Allons donc!... Je le laisse dans cette chambre; '.ens-toi prêt... pense au duc... rêve ta vengeance... î t quand je te viendrai chercher, que je te trouve i'épée à la main.
— Soyez tranquille, monseigneur.
Lorenzo ferma la porte sur Michèle et entra dans la cliambre préparée pour le duc.
Un grand feu brûlait dans la cheminée, c'était la seule lumière qui éclairât la chambre.
Le jeune homme y était à peine, qu'il entendit des pas dans l'escalier.
Il écouta : ces pas étaient ceux d'un homme et d'une femme-
On entendait le frôlement d'une robe de soie.
Il se jeta dans le corridor el n'eut que le temps d'ouvrir une porte et de la refermer sur lui.
Cinq secondes après, Luiza, guidéepar le Hongrois toujours masqué, passait devant la porte et entrait dans la chambre.
Celte chambre était inconnue à Luiza, celle dans laquelle elle avait été introduite le matin se trouvant à l'autre bout de l'appartement.
Mais elle avait reçu le billet de Lorenzino, elle avait reconnu l'écriture de Lorenzino, c'était tout ce qu'il lui fallait.
— Nous sommes arrivés, et c'est ici que vous devez attendre, lui dit le Hongrois.
— Merci, répondit Luiza en s'asseyant.
— Désirez-vous quelque chose? demanda le sbire.
— Non, répondit la jeune fille; dites seulement à celui qui vous a envoyé vers moi que je suis arrivée et que je l'attends.
— C'est bien, madame, dit le Hongrois
Et, refermant la porte sur la jeune fille, il sortit. Il n*avait pas fait deux pas dans le corridor, que Lorenzino l'arrêta.
— Elle est là? lui demanda-t-il à voix basse.
— Oui, monseigneur.
— Eh bien, va dire au duc que nous rallendons; mais qu'il se souvienne que personne que toi ne doit le voir entrer ici.
Le Hongrois s'inclina et voulut rendre la clef de la maison à Lorenzino.
iMais Lorenzino refusa de la prendre.
— Et le duc, lui dit-il, comment veux-tu quii ?ntre?
— C'est juste, dit le Hongrois.
Et il sortit emportant la clef.
Le duc avait mis le temps à profit, et, lorsque le Hongrois entra dans la salle, il trouva son maître a moitié ivre.
Il lui fit un signe; le duc se leva et vint à lui.
— Eh bien? denianda-t il au sbiie.
— Eh bien, monseigneur, elle vous attend, dit le Hongrois.
— En vérité, continua le duc, Lorenzino est un homme précieux. Je crois que si je lui demandais la Madone, il arriverait à me la donner.
Puis, passant dans son cabinel de toilette, il revêtit une longue robe de satin fourrée de zibeline.
— Mettrai-Je mes gants de guerre ou mes gants d'amour? demanda-t-il au Hongrois.
— Mettez vos gants d'amour, monseigneur, répondit le sbire.
C'est qu'en effet il y avait sur la table des gants en mailles et des gants parfumés.
Le duc prit et passa les gants parfumés. Alors, rouvrant la porte de la salle:
— Bonsoir et bonne nuit, messieurs, dit-il; vous pouvez rester à table tant qu'il vous plaira. 11 y a du
vin dans les caves et des lits dans les appartements. Ne venez pas me faire votre cour avant raidi : je dormirai tard.
— Attendez, dit un des convives; je vais avec vous, monseigneur.
— Non, restez, Giustiniano, dit le duc; je n*ai besoin de personne.
Mais, avec l'entêtement de l'ivresse, Giustiniano de Cescna, qui était capitaine du duc, insista.
— Eh bien, viens donc, ivrogne ! dit le duc. Pms, tout bas à Jacoppo :
— A la place Saint-Marc, dit- il, tu l'emmèneras de gré ou de force; le Hongrois me suflira.
Ettousiiiiatre sortireatdu palais. Mais, pour dérouter les soupçons, ainsi qu'il l'avait promis à Lorenzino, le duc tourna par la rae dei CalJerai, prit la via (îe Ginori, suivit un instant la via San-Gallo, tourna par celle des Arazzieri, poussa Giustiniano sur la place Saint-Marc en ordonnant à Jacoppo de le recon-
duire chez lui, et, suivi du Hongrois, il reprit la via Larga.
Pendant ce temps, Lorenzino était entré dans la chambre où l'attendait Luiza.
En l'apercevant, la jeune fille s'était levée vivement et s'était jetée dans ses bras.
— Tu n'as pas douté de moi, lui dit Lorenzo; merci.
— Le jour où je douterai de toi, dit la jeune fille, sera le jour de ma mort I
— Attends, que je referme cette porte, ditLorenzino. Et il alla refermer la porte; pais, revenant à
Luiza:
— Tu as été confiante jusqu'au bout, ma Luiza bicn-aimée ; maintenant écoute-moi.
— Comme on écoute la voix de Dieu ; mais, avant tout, mon père...?
— Je t'ai dit que ton père serait sauvé, et ton père le sera. Mais ce n'est point assez; en pensant à lui,
j'ai pensé à nous^ ma bien-aiinée; dans une lieure, nous quittons Florence.
— Et où alions-noQs?
— Nous allons à Venise... J*ai là, — Lorenzino frappa sur sa poche, — une licence que m'a donnée Tévêque de Marzi pour prendre des chevaux de poste; une fois libre, ton père nous rejoindra.
— Alors, partons, mon bien-aimô Lorenzino.
— Non, pas encore; avant notre départ un grave événement doit s'accomplir, Luiza.
— Où cela?
— Comment, ici?
— Ici, dans cette chambre.
— Et moi... moi?...
— Toi, Luiza, tu seras là dans ce cabinet ; quelque chose que tu entendes, quelque bruit qui se fasse, quelque action qui s'accomplisse, lu ne bougeras pas, tu ne feras pas un mouvement, lu ne soullleias pas
le mot... Quand tout sera fini, je t'ouvrirai, Luiza... Tu fermeras les yeux en traversant celle chambre, et nous partirons.
— Lorenzol Lorenzo! s'écria Luiza, tu me fais frémir 1... Que va-t-il donc se passer?... Oh! je ne suis pas une enfant... Mon père lui-même l'a dit, je suis une femme!
— Chut! dil Lorenzino... n'as-tu pas entendu?...
— Il m'a semblé que la porte delà rue se refermait.
— C'est bien cela. Entre dans ce cabinet, Luiza... C'est le moment suprême... Appelle à ton aide tout ton courage, et, visses-tu entrer la Mortelle-même, tais-toi.
— Sainte Mère des anges, que va-t-il donc se passer?...
Lorenzino poussa la jeune fille dans la chambre voisine, ferma la porte à la clef, mit la clef dans sa poche, s'élança hors de la chambre, et se jeta dans le cabinet où déjà une fois il s'était caché tandis que le Hongrois passait.
Le Hongrois passa une seconde fois, mais celte fois conduisant le duc.
Le duc entra pesamment dans la chambre et s'assit sur le lit.
— Eh bien, demanda-t-il, où est-elle donc?
— Qui cela? demanda le Hongrois.
— Eh bien, cette belle Luiza, que Lorenzino m'a promise, et que tu m'as été chercher avec un mot de lui.
— Je l'ai laissée ici, monseigneur ; sans doute va-telle venir.
— C'est bien... c'est bien, dit le duc... Je m'en rapporte à Lorenzino... Toi, demeure... attends-moi en face du palais Sostegni, et attends-moi là jusqu'au jour. Si au jour je ne suis pas rentré, ce qui est probable, tu iras m'altendre au palais.
— Monseigneur reste seul?
— Eh non, je ne reste pas seul, imbécile! dit le duc en éclatant de rire, puisque Lorenzino va m'amener sa iiancée.. Allons, va-t'en 1
Le Hongrois sortit de la chambre.
Lorenzino, comme la première fois, l'attendait dans le corridor.
— La clef? lui demanda-t-lL
— La voilà, dit le Hongrois.
• Le duc t'a-t-il dit de l'attendre
— Oui, jusqu'au jour... Si au jour il n'est pas sorti, je puis rentrer au palais.
— Et tu peux y rentrer tout de suite, dit en riant Lorenzino. Je te donne congé.
— Vous me garantissez que monseigneur ne sortira point avant le jour ?
— Je le le garantis sur. ma foi de gentilhomme, dit Lorenzino en mettant sa main sur l'épaule du sbire. Va donc te coucher tranquillement.
— Ah' par ma foi, dit le Hongrois, c'est ce que je vais faire.
— El bien tu feras... Va, mon ami, va.
Le Hongrois descendit l'escalier... Lorenzino, peu-
ché sur la rampe, écouta le bruit de ses pas, puis il entendit la porte de la rue s'ouvrir et se refermer.
Seulement alors il respira.
Puis, passant ses mains sur son front, il entra dans la chambre où était le duc.
— Et bien, demanda celui-ci, où est-elle donc, cette belle affligée? et pourquoi ne m'attendait-elle pas ici?
— Ici... Vous étiez à souper, monseigneur... Savaisje, au nombre de coupes que je vous voyais vider, dans quel état on vous amènerait?... Je ne voulais pas que vous lui fissiez peur, que diable !
— Oh ! que de précautions, dit le duc en débouclant le ceinturon de sonépée... Voyons, va me la chercher.
— A l'instant même, monseigneur.
Il prit l'épée et le ceinturon des mains du duc, et passa deux fois le ceinturon dans la garde de l'épée, de manière que, si le duc essayait de la tirer, il n'en pût venir à bout.
Après quoi, il plaça l'épée sous le chevet du lit.
— Gardez-vous celle robe de chambre? demanda Lorenzino au duc.
— Ma foi. non; il fait trop chaud ici.
— Donnez-la, et jetez-vous sur le lit, monseigneur; dans un instant celle que vous attendez sera ici.
Et, après avoir placé la robe de chambre du duc sur une chaise, il sortit.
Le porte se referma derrière lui.
Lorenzo courut alors à la chambre où était enfermé Michèle.
— Frère, lui dit-il en lui rendant la liberté, l'heure est venue; je liens enfermé dans ma chambre l'ennemi dont je l'ai parlé... Es-tu toujours dans Tintenlion de m'aider à m'en défaire?
— Marchons! fut la seule réponse du sbire.
Et tous deux, étouffant autant que possible le bruit de leurs pas, tenant chacun son épée nue sous son manteau, s'achemineront vers la chambre où était resté le duc.
238 ^ UNE NUIT A FLORKNCE
Lorenzo ouvrit la porte et entra le premier.
Le duc n'était plus assis, mais couché sur le liî. îî avait le visage tourné contre le" mur et était probablement déjà assoupi. Lorenzo s'avança jusqu'auprès de lui sans qu'il fit aucun mouvement.
— Seigneur, lui demanda-t-il, dormez-vous?
Et, en même temps qu'il prononçait ces pnroles, il lui porta un si terrible coup de la courte et fine éj.ée qu'il portait à la main, que la pointe, qui était entrée d'un côté au-dessus de l'épaule, sortit de l'autre audessous du sein.
Le duc poussa un cri de douleur.
Mais, comme il était puissamment fort, il s'élança d'un bond au milieu de la chambre, et allait gagner la porte, lorsque, sur la port?, il trouva Michèle, qui, en reconnaissant le duc Alexandre, poussa un cri de joie, et, en même temps, d'un coup du taillant de son épée lui ouvrit la tempe et lui abattit presque entièrement la joue gauctie.
Le duc fît deux pas en arrière, cherchant quelque autre issue; Lorenzino le prit à bras-le-corps, le repoussa sur le lit et le renversa en arrière en pesant sur lui de tout son poids. Alors le duc Alexandre, qui, pareil à une bête fauve prise au piège, n'avait encore rien dit, appela pour la première fois au secours. Mais Lorenzino lui mit violemment la main sur la bouche, de manière que le pouce et une partie de l'index y entrèrent. Par un mouvement instinctif, le duc serra les dents avec tant de force, que les os broyés craquèrent, et la douleur deLoretzo fut telle, que ce fut lui qui, à son tour, se rejeta en arrière en poussant un cri d'angoisse qui ressemblait à un rugissement.
Aussitôt, quoique perdant son sang par deux blessures, quoique le vomissant par la bouche, Alexandre se rua sur son adversaire, et, le pliant sous lui comme un roseau, il essaya de l'étouffer entre ses deux mains.
Lorenzino se senti! perdu. Dans cette luite cofps à corps son épée lui était inutile... 11 songea alors à ce
2i0 UNE NUIT A FLORENCE
petit couteau de femme, à la lame acérée, qui perçait si bien les sequins d'or. Il le chercha dans sa poitrine, le trouva et le plongea par deux. fois, de toute sa longueur, dans les entrailles du duc. Mais ni l'une ni l'autre de ces deux blessures ne lui fît lâcher prise. Michèle voulait en vain venir au secours de Lorenzino : les deux lutteurs se tenaient tellement enlacés, que, malgré son désir de prendre sa part de la mort du duc, il n'osait frapper l'un, de peur de tuer ou de blesser l'autre. Enfin, il fit comme Lorenzino, jeta son épée, prit sa dague, et se mêla au groupe informe luttant au milieu de la demi-lumière que jetait dans la chambre le feu de la cheminée. Enfin il trouva la gorge du duc, y enfonça sa dague, et, comme le duc ne tombait pas encore, Wchicota si bien, dit l'historien Varchi, qu'il finit par lui couper l'artère.
Le duc tomba en poussant un dernier râlement, entraînant avec lui dans sa chute Lorenzo et Michèle.
Mais tous deux se relevèrent aussitôt, firent chacun
de son côté ud pas en arrière, puis se regardèrent l'un l'autre, effrayés eux-mêmes du sang qui couvrait leurs habits et de la pâleur qui couvrait leurs visages.
— Enfin, dit le premier le sbire, je crois qu'il est mort !
Et comme Lorenzo secouait la tête en signe de doute, Michèle alla ramasser son épée et revint en piquer lentement le duc, qui ne fit aucun mouvement.
Ce n*était plus qu'un cadavre.
Alors Lorenzo songea à Luiza, à la terreur qu'elle devait éprouver. Il avait entendu deux ou trois fois pendant ce combat, qui avait duré plus de dix minutes, des soupirs étouffés venant de la chambre voisine.
Il ouvrit la porte et appela Luiza, mais personne ne répondit.
Seule/pent, à la faible lueur qui pénétrait d'une f iiambre dans l'autre, il cru i apercevoir le corps de la jeune fille couché sur le tapis.
Il s'élança vers elle, la prit dans ses bras, et, la croyant simplement évanouie, il l'apporta dans la chambre éclairée par la lueur" du feu, la déposa en face de la cheminée, la tête appuyée sur son genou, en l'appelant avec un accent d'angoisse impossible à décrire.
Luiza rouvrit les yeux, Lorenzino jeta un cri de joie.
Il crut que la jeune fille revenait à elle.
Mais elle, d'une voix éteinte :
— Pardonne-moi, mon bien-aimé Lorenzino, lui dit-elle ; j'ai douté de toi, et je t'avais dit que l'instant où je douterais de toi serait celui de ma mort.
— Eh bien? eh bien? demanda Lorenzino. Parle, parle!...
— Eh bien, mon père m'a fait donner, pour le cas où je tomberais aux mains du duc, ce flacon de poison... J'ai cru non-seulement que j'y étais tombée, mais encore que c'était toi qui me livrais à lui.
— Après?... après? s'écria Lorenzo.
— Regarde... dit Luiza.
— Le flacon vide ! hurla le jeune homme.
Et, fou de douleur, sans penser à la blessure terrible de sa main, il s'élança par les degrés emportant le corps de Luiza et laissant dans sa cliambre le cadavre du duc.
Plus calme que lui, Michèle sortit à son tour, fermant avec soin la porte de la chambre et celle de la rue.
Puis, sans s'inquiéter de ce qu'était devenu Lorenzino, il alla s'agenouiller devant la Madone du coin de la place de la Santissima-Annunziata, remerciant, dans sa superstition, la Vierge de toute miséricorde de ce qu'il avait mené à bien cet effroyable meurtre.