FIN DU PREMIER ACTE
Deuxième Acte
La chambre de Titania.
Du dehors on entend les fanfares et les acclamations.
PREMIÈRE SCÈNE MIRANDA, MONNA, TITANIA. La foule dehors.
TITANIÀ (au balcon) Des fleurs I Miranda, des fleurs !
LA FOULE {dehors) Bravo Green f Vive Green I
TITANIA Des fleurs, des fleurs, encore des fleurs f
LA FOULE Hourrah I pour l'indomptable Achille F Green f Green f
TITANIA On le portera en triomphe \ Miranda, n'as-tu plus de fleurs ?
MONNA
Déjà la scène en est remplie. Si cela continue, le beau Green aura l'air d'un bœuf dans un pré. Est-ce qu'il rumine ?
TITANIA
Un bœuf I N'as-tu pas honte de parler ainsi d'un homme de talent ?
MONNA
Je parle de Green, le comédien.
LA FOULE Hourrah f Hourrah f Vive Green I
TITANIA
Tu as la langue trop pointue. (Quittant le balcon.) Ferme les fenêtres.
LA FOULE {au loin)
Hourrah f Hourrah î Green f Green I
MONNA Oui, Madame.
TITANIA Le soir tombe, allume les flambeaux.
MONNA Oui, Madame.
TITANIA Tu boudes ?
MONNA Non, Madame.
TITANIA
Qu'a-t-il dit lorsque tu lui as remis mon billet ?
MONNA
Il a dit : Ahl Ahf c'est de lady Titania f Le beau Green est habitué aux hommages. Cela le gâte un peu.
C'est toi qui est gâtée... par mes indulgences. Prépare la table. Miranda, donne-lui tes dernières fleurs, pour embellir les vases.
MIRANDA Les voici.
TITANIA (à Monna)
Tu nous serviras du vin, des fruits, des gâteaux.
MIRANDA
Il ne reste plus dans mon panier que ces billets...
TITANIA Qu'est-ce ?
MIRANDA
Des petits papiers parfumés...
TITANIA {prenant les messages un à un et lisant)
« Oh I Titania. Tes cheveux couleur d'ambre ont ébloui mes « yeux, la folie habite mon cœur depuis que l'amour s'est « emparé de ma raison î... » C'est signé Kent.
Chez ce gentilhomme l'amour doit avoir la forme d'une araignée logée dans sa cervelle f A un autre. (Lisant.) «Ohf belle « Titania, je t'aime... comme un fou. » Glendover.
En effet, un homme sensé ne confie pas au papier de pareilles sottises f Es-tu bien payée, au moins, Miranda, pour m' apporter tous ces mensonges ?
MIRÀNDÀ
Ils savent que je viens chez vous, Madan[\e. Alors ils m'achètent des fleurs en me donnant ces lettres pour vous. Est-ce mal de les accepter ?
TITANIÀ
Non r car c'est un bon remède, de les lire, pour une femme qui veut rester sage.
MIRANDA Il y en a encore...
TITANIA
Oui, je sais « Je brûle pour toi », « Je t'aime à la folie ». Tous ces oiseaux au brillant plumage n'ont que ces deux notes à leur chant. Ce sont des paons orgueilleux dont le cri discordant fait plonger le soleil et amène la pluie. Ah f connaître quelqu'un qui vous domine, qui vous étonne, qui vous surpasse f Une âme où l'on pourrait se perdre comme dans une forêt enchantée I...
MIRANDA
J'ai aussi apporté des mots écrits par mon ami le poète.
TITANIA
Celui-là, friponne, c'est ton protégé. Pourquoi ne le mets-tu pas avec les autres ?
MIRANDA
Il ne ressemble pas aux autres I Quand on le voit isolé et pensif dans la foule, on dirait qu'il n'y a que lui qui ait un visage d'homme. Son front semble être entouré de lumière.
TITANIA D'où vient-il ?
MIRANDA
On ne sait pas. Il paraît très triste, très humble et très pauvre. Durant des journées entières il vous guette. Et lorsque vous apparaissez sur ce balcon, il tremble et ses grands yeux deviennent pareils à des étoiles sous l'amère rosée des larmes.
TITANIA (lisant)
Oui, ce doit être une nature charmante. Il connaît l'art d'assembler en bouquet les douces paroles. Mais j'ai su cela un peu tard, trop tard... C'est égal, Miranda, tu continueras à m' apporter ce qu'il te donnera pour moi... Et, sans me trahir, dis-lui qu'il ne faut jamais désespérer... jamais.
MIRÀNDÀ (sortant lentement) Je lui dirai.
TITANIA (regardant la table) Ainsi c'est bien...
MONNA
J'oubliais : le page du con\te de Yorcksire est venu.
TITANIA
Encore f Ils se sont donc tous mis d'accord pour me gâter cette journée. Que voulait-il, ce page ?
MONNA C'est un bel enfant aux yeux fureteurs...
TITANIA Mais que voulait-il ?
MONNA
Vous faire lire cette lettre...
TITANIA
Oh f non f Je n'en lirai plus ce soir f Je viens de prendre ma dose quotidienne. Assez de serments et de passions insensées. Mettez cette coupe de fleurs au milieu. En Italie mes amants avaient au moins l'esprit de s'entretuer galamment, cela faisait de la place.
MONNA
Tant de place qu'on a fini par nous déplacer...
TITANIA Quel est ce comte de Yorcksire ?
MONNA
C'est un brillant cavalier f Tantôt il n'a fait que regarder de notre côté. Où poser ce candélabre ?
TITANIA Où était-il ?
MONNA Sur la cheminée f
TITANIA
Mais non, pas le candélabre f Je te demande où était Yorcksire ?
MONNA
Sur la scène. Il avait un manteau cramoisi, des bottes frangées d'argent, des rubans dans les cheveux et une grande rapière à coquille dorée, au côté. {Posant le candélabre.) Il doit certainement brûler d'amour pour vous f
TITANIÀ Qui ça, le candélabre ?
MONNA
Mais non I Le comte. Madame.
TITANIA
Donne sa lettre à la flamme des bougies. Ainsi ce chevalier d'amadou brûlera doublement pour moi.
MONNA Ohl
Quoi ? vas-tu le défendre ? Puis-je aimer tous ceux qui disent m'aimer ? Je serais l'amie de tout le monde.
MONNA
Avec Green c'est inutile. Il peut aisément jouer le rôle de tout le monde. Tantôt chevalier, marchand, bretteur, tantôt amant heureux, mari outragé f II peut représenter avec autant d'adresse un roi, un évêque, un pape qu'un hérétique, un César, un traître ou un héros. Je ne crains qu'une chose : c'est qu'il ne puisse jamais être lui-même. A part cela, c'est tous les amants en un seul, un vrai miracle d'amour f
TITANIA
Vous êtes bien méchante, ce soir, Monna.
MONNA
Je suis inquiète et triste; cet exil ne se terminera donc jamais ?...
TITANIA
Benvolio m'a fait espérer, aujourd'hui, que nous touchions à la fin de nos malheurs.
MONNA (à la fenêtre)
Comme tout est devenu soudain silencieux et noir... Là-bas, dans notre maison de campagne, nous sommes au moins bien
gardées par de nombreux domestiques... Mais ici... dans cette méchante auberge... personne ne nous défend. Que vous êtes téméraire, maîtresse! N'avez-vous donc jamais vu ces gens à mine suspecte et menaçante qui rôdent autour de nous? Lorsque vous entrez dans votre carrosse, toute scintillante de bijoux, des mendiants au masque cynique fixent sur vous des yeux féroces, d'horribles mégères vous dévisagent méchamment, des enfants livides, presque nus, ramassent de la boue dans le ruisseau. Londres est une ville immense, terrible, comme un enfer glacé l
TITANIA Tu as la fièvre, Monna. Pourquoi ces frayeurs ?
MONNA
Au moins, si nous étions protégées par quelque seigneur puissant. Mais ici, sous leur enveloppe raffinée, les gentilshommes ont les mœurs aussi brutales que le peuple f Ce n'est qu'un amas de batailleurs, de joueurs et d'ivrognes.
(On entend un coup de sifflet lointain.)
Vous entendez...? Il se passe dans cette ville, dit-on, des choses épouvantables, des meurtres horribles I La nuit, les voleurs et les assassins sont maîtres du pavé.
TITANIA
Et Venise?... As-tu oublié les canaux profonds, les gondoles silencieuses bondées de spadassins dont on ne voit que les yeux? A Venise on ne meurt point, on s'évanouit... comme une ombre. Nulle part on ne joue mieux de la dague que là.
MONNA
Les hommes entre eux... En Italie les bandits respectent les femmes ; on a des fidèles. Puis le soleil, le grand soleil, efface tout r {Nouveau coup de sifflet.)
Ecoutez... ce doit être un signal.
TITANIA
Tu es folle I Tu as la fièvre. Lorsque Green entrera, tu tâcheras de faire une meilleure figure que cela.
On entend du bruit dans la chambre voisine.
MONNA
Oh [ Ciel [
TITANIÀ
Qu'est-ce encore ?...
MONNÀ On entre chez nous I
TITANIA
Ce ne peut être qu'un galant; va voir, Monna.
MONNA Je n'ose pasf
TITANIA Par exemple f
MONNA
On vient nous assassiner, c'est sûri Au secours!
TITANIA
Tu es folle f Veux-tu te taire...
Entrent William et Sir John, masqués, drapés dans de longs manteaux noirs.