TROISIEME SCENE WILLIAM, TITANIA, MONNA
TITANIA (s'assied et Joue avec son éventail)
J'ai invité Green et il me semble qu'il m'a envoyé deux de ses meilleurs comédiens. Un bouffon... puis vous. Quel est votre rôle?
WILLIAM Le rôle de « l'amoureux transi ».
TITANIA Quelle scène allez-vous me jouer?
WILLIAM La grande scène, la scène à faire... Je vous aime.
TITANIA Pour un amoureux transi, vous allez vite en besogne.
WILLIAM C'est la peur, je fuis en avant.
TITANIA Est-ce par peur aussi que vous vous êtes armé de cette épée?
WILLIAM On dit que vous aimez les pointes.
TITANIA Il en est de meilleures.
WILLIAM Pas pour me délivrer de la vie, si votre cruauté m'y obligeait.
TITANIA Laissez les paroles à leur place. Qui êtes-vous?
WILLIAM
Celui qui vous envoie des mots chantants sur des feuilles volantes.
TITANIA
Comment, c'est vous...? Celui qui, tantôt encore, m'a envoyé un sonnet précieux où dansent des nymphes et des faunes?
Vous a-t-il plu, ce sonnet. Madame.
TITANIA Peut-être.
WILLIAM Alors, c'est moi.
TITÀNIÀ
Qu'avez-vous espéré en vous introduisant chez moi d'une façon aussi...
WILLIAM
Aussi galante? J'étais un peu foui Je me croyais le héros d'un conte de Boccace.
TITÀNIÀ C'est très audacieux et un peu... impudent.
WILLIAM
Non, vous étiez menacée! Des voleurs...
TITÀNIÀ De vos amis...
WILLIAM
Je suis l'ami de tous les hommes. Des voleurs en voulaient à vos richesses. Il ne me plaisait pas de mêler les gens de loi à cette aventure, cela vous aurait d'ailleurs coûté plus cher que la visite des voleurs, dont je ne me suis fait le complice que pour pouvoir vous sauver.
TITÀNIÀ N'y avait-il pas d'autre raison?
Je l'ai déjà dite, cette raison.
TITÀNIÀ N'osez-vous plus la répéter?
WILLIAM Je vais croire que vous aimez l'entendre...
TITÀNIÀ Vous ne répondez pas à ma question.
WILLIAM
C'est difficile lorsqu'on n'est plus sous l'affolement de la crainte. Si je vous répétais encore une fois cette chose banale et profonde : je vous aime, ne me ririez-vous pas au nez ?
TITÀNIÀ Je ne crois pas à des sentiments aussi soudains.
WILLIAM
Pourquoi l'amour ne serait-il pas aussi soudain que la mort ?
TITANIÀ Parce qu'on en revient.
WILLIAM
Oh I Lady Titania, écoutez-moi, un instant... N'avez-vous jamais, en marchant dans une foule obscure, vu soudain apparaître un visage ami dans l'ombre, un de ces visages que l'on reconnaît, dans lesquels on se regarde comme dans un miroir ? Tout notre être est tendu, toute notre chair tremble de désir. Ohf arrêter l'être à qui appartient ce visage et lui crier : regardemoi, apprends-moi qui tu es, quelles sont tes joies et tes peines, mêle un instant ta vie à ma vie, et je ne serai plus seul dans ce monde vaste et sans pitié. Voilà ce qu'il faudrait crier... et l'on n'ose pas. La parole humaine a été tant profanée. L'on n'ose pas! Et le doux visage ami s'évanouit, emporté vers l'inconnu, vers la mort, vers des bonheurs et des souffrances qu'on ne partagera pas; il s'arrache de vos yeux, comme l'espoir s'arrache du cœur de celui qui a perdu son Dieu !
TITANIA
Oui f je connais cette douleur : cette faim d'aimer et d'être aimée.
WILLIAM
Ainsi, Titania, vous m'êtes apparue un soir, entourée d'une noire cohue. Aussitôt j'ai eu le coeur tordu et l'âme gonflée d'amertume. Cette fois je n'ai pas voulu tout abandonner sans lutte. Et j'ai osé. J'ai osé crier : arrête-toi f Ecoute et regarde...
J'écoute.
TITANIA
WILLIAM
Hélas f je n'ai presque plus rien à dire. Jamais, je n'ai mieux senti ma misère qu'à cette heure f A quoi me servirait d'affirmer que mon cerveau porte un monde, que mon âme est pareille à une énorme montagne où il y a des forêts, des torrents, des fleurs, des lacs, des trous noirs et des nids, qu'elle est fille de la nature merveilleuse et désordonnée, tantôt calme, souriante, gracieuse, tantôt impétueuse, bouffonne ou terrible. A quoi me servirait de vous dire que j'ai tenté l'impossible, que j'ai semé
HORACE VAN OFFEL — 61
mon esprit à tous les vents, que je me suis avili pour obtenir le droit de clamer mes douleurs, mes espoirs, mes désespoirs, mes passions et mes doutes ? À quoi me servirait de vous dire qu'on a ri de moi, qu'on m'a bafoué, que j'ai eu froid, que j'ai eu faim, que je me suis battu avec la honte, la misère et l'infamie... À quoi me servirait tout cela ? De la tristesse, des souffrances passées, un talent que nul ne reconnaît ne sont pas des trésors qu'on offre à une femme.
TITàNIA
Vous trouvez les femmes donc bien indignes ?
WILLIAM
Ce matin il me restait un espoir... Celui de pouvoir vous montrer quelque chose des richesses que je porte au plus profond de moi-même. J'ai offert aux comédiens une tragédie gonflée d'amour et d'adoration. Ce parfum de tendresse aurait monté de la scène jusqu'à vous... Et je pensais : il y a peut-être dans le cœur des femmes un instinct secret qui les avertit quand c'est pour elles qu'on crie; un instinct profond, pareil à celui qui guide la biche vers l'appel douloureux du cerf bramant dans le vallonf Je pensais : elle devinera que c'est pour elle, pour elle seule; il n'est pas possible qu'elle ne devine pas f...
TITANIA
Et pourquoi cet espoir a-t-il été déçu ?
V/ILLIAM
Les comédiens se sont moqués de moi. Joue-t-on les œuvres d'un vagabond, d'un pauvre homme sans argent et sans amis ?
TITANIA Quel est le sujet de cette pièce ?
WILLIAM C'est l'histoire des Amants de Vérone.
TITANIA
Roméo et Juliette î Un conte italien ? Oh f que j'aurais voulu l'entendre. Y avez-vous mis les combats des Capulets et des Montaigus, la nourrice bavarde, le droguiste empoisonneur et le vénérable frère Laurent ?
WILLIAM
Oui, tous ces personnages y sont, et d'autres encore, que j'ai inventés. C'est à vous que Roméo s'adresse...
TITANIÀ Si Juliette le savait...
WILLIAM
Dans mon esprit, elle avait votre visage I C'est sous votre balcon que j'ai composé la plupart des scènes.
TITANIA Pourquoi ne m'avez-vous pas apporté le manuscrit?
WILLIAM Oh f je l'ai ici. C'est ma seule fortune; il ne me quitte jamais I
TITANIA
Montrez-le \ Je veux voir s'il est vrai que Roméo parle pour moi...
WILLIAM Voici les feuillets.
TITANIA
Asseyez-vous. Ici, bien près de moi. Je ne veux pas perdre une parole.
WILLIAM
Je voudrais m'asseoir à vos pieds, la voix de Roméo doit monter, car il est dans le jardin. Il fait noir, Juliette est accoudée à sa fenêtre...
TITANIA
Monna, qu'on ne nous dérange pas. Ferme les portes. (A Will.) Que dit Roméo ?
WILLIAM {lisant)
« Il se rit des blessures celui qui n'a jamais été frappé. Douce- « ment I Quelle clarté resplendit à cette fenêtre! C'est l'orient où « rayonne Juliette, le soleil de ma vie. — Lève-toi, astre char- « mant, et qu'à ton aspect la lune meure de jalousie : elle est déjà « malade et pâle de douleur, en voyant combien sa prêtresse la « surpasse en beauté \ Ne sois plus sa prêtresse, puisqu'elle est «jalouse; quitte cette robe de vestale, les couleurs en sont lugu- «bres et livides, il n'y a que des insensées qui les portent. Ohf c'est « la dame de mon cœur. C'est ma bien-aimée. Oh I si elle savait.
Elle parle I Que dit-elle ? Rien. N'importe f Son regard parle, je vais lui répondre... Ma présomption m'égare ; ce n'est pas à moi qu'elle s'adresse. Deux des plus belles étoiles du ciel, obligées de s'absenter quelque temps, prient ses yeux de vouloir bien briller dans leur sphère jusqu'à leur retour. Si les étoiles étaient substituées à ses yeux et si ses yeux prenaient la place des étoiles, l'éclat de ses joues ferait pâlir ces astres, comme la lumière du jour efface la clarté des lampes ; ses yeux rayonneraient d'une telle splendeur dans les plaines de l'air que les oiseaux, pensant voir le jour, se mettraient à chanter. Voilà que sa joue s'appuie sur sa main ? Oh I que ne suis-je le gant dont cette main est couverte I Je toucherais cette joue. »
TITANIA (lisant) Hélas î
WILLIAM (lisant)
« Elle parle. Oh f parle encore, ange de lumière, car tu res- « plendis dans la nuit, au-dessus de ma tête, comme un mes- « sager céleste apparaît les ailes éployées aux regards étonnés « des mortels, qui, la tête rejetée en arrière et les yeux levés, « contemplent son vol majestueux, alors qu'il devance la marche
paresseuse des nuées et vogue sur l'océan éthéré. »
TITANIA (lisant)
« O f Roméo r Roméo f pourquoi es-tu Roméo ? Renie ton « père et abjure ton nom, ou, si cela te répugne, jure de m'aimer « toujours, et je renie le sang des Capulets. »
WILLIAM (lisant)
« Je te prends au mot; appelle-moi ton bien-aimé : ce sera « pour moi un nouveau baptême. » (On frappe a la porte.)
TITANIA Silence î...
GREEN {dehors)
Oh làf Oh là f c'est moi, Green f
MONNA Madame, voici Achille, le bouillant Achille.
WILLIAM Les portes de Troie sont fermées...
TITANIÀ
Silence...
GREEN (dehors)
Oh là l Ouvrez-moi. On m'attend, je suis Green.
TITÀNIA (doucement) Ne bougez pas.
MONNÀ (écoutant) Il se retire...
WILLIAM Sous sa tente.
Voulez-vous vous taire f
WILLIAM
Oh f Titania, laissons là ces pages f C'est vous, mon amour, et non la pâle Juliette f Aucune haine ne nous sépare. Ne résistez plus. Ne sentez-vous pas que déjà nos mains se sont reconnues et s'enlacent pour trahir l'émoi de nos cœurs. Il n'a pas vécu, celui qui n'a point été troublé comme nous le sommes en cet instant ; il n'a pas vécu, celui qui n'a pas tenu dans ses bras une autre vie que la sienne î
DES VOIX (dehors)
Oh là r Ouvrez f Ouvrez [
WILLIAM Quoi, Achille revient ?
MONNA (écoutant à la porte) Ils sont armés et plusieurs.
WILLIAM (se levant) Ce sont les Myrmidons f
LES VOIX Ouvrez I
WILLIAM (prenant sa rapière)
Je vais les mettre en fuite.
TITANIA Vous êtes batailleur.
WILLIAM
Et très capable de tuer, pour vous, un homme d'après la règle de trois.
BROWN (dehors)
Ouvrez, au nom de la Reine. Ouvrez, ou nous enfonçons l'huis
et vous déclarons rebelles f
MONNA
Au nom de la Reine ?...
TITANIA Il faut obéir.
Monna ouvre. Entre Brown, suivi de Pistol, de quelques soldats et de Green. Green a gardé, sous son manteau, le costume d' Achille.